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Énigmes et caractère...
#76

IX.2) Structure et rôle des énigmes :

Au contraire des énigmes de Bilbo qui n'ont pas (semble-t-il) de logique au premier abord et d'enchaînement bien définis, les énigmes de Gollum relèvent d'un plan, d'une réflexion : souvenons-nous de Gandalf qui nous dit que les énigmes lui ont donné des informations sur la personne de Gollum, cf. IX.1.1.
Et, effectivement, les réponses qui leur sont associées donnent en cinq mots un résumé de la condition de Gollum que l'on peut présenter ainsi :

E1 Montagne
E3      Vent
E5           Obscurité
E7      Poisson
E9 Temps

(E7) et (E9) relèvent bien de Gollum et de ses obsessions : la recherche de la nourriture et le poids du temps qui passe.
De plus, les réponses des trois dernières énigmes sont des éléments narratifs essentiels et récurrents du chapitre ; ainsi, par exemple :

Quel objet utile pouvait-il conserver là-bas sur le lac noir ?
(...) Mais qui sait comment Gollum était venu en possession de ce cadeau, il y avait des siècles, dans cet ancien temps où pareil anneaux étaient encore disponibles dans le monde ?
(...) Il lui arrivait encore de le mettre, toutefois, quand il ne pouvait supporter d'en être plus longtemps séparé, ou quand il avait très, très faim et quand il était las du poisson. Il se faufilait alors le long des sombres passages en quête de gobelins égarés.
(...) il pagaya de nouveau vers sa barque et s'enfonça dans l'obscurité.
(...) Gollum jurait et gémissait dans l'obscurité, (...)
[Bilbo le Hobbit, p.88-89]

La montagne (cf. E1) est bien sûr celle sous laquelle se cache Gollum. Quant à (E3), il faut remarquer que les vents, chez Tolkien, sont très fréquemment associés aux montagnes, ce couple Montagne/Vent étant souvent accompagné de l'obscurité nocturne (qui renvoie à l'obscurité permanente de E5) :

Le vent se leva, et les saules, le long des rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies, descendait impétueusement des collines et des montagnes du Nord.
Quand ils eurent traversé, il faisait presque nuit. Le vent dispersa les nuages gris (...)
[Bilbo le Hobbit , II. Grillage de mouton, p.39]

Il savait que quelque chose d'inattendu pouvait se produire et il osait à peine espérer qu'ils franchiraient sans terrible aventure ces énormes et hautes montagnes aux pics et aux vallées solitaires que nul roi ne gouvernait. (...) Plus terribles encore sont le tonnerre et les éclairs la nuit dans les montagnes, quand les tempêtes montent de l'est et de l'ouest pour se faire la guerre. L'éclair éclate sur les sommets, les rocs tremblent, de grands fracas fendent l'air et vont rouler dans toutes les cavernes et tous les creux ; et les ténèbres sont remplies de bruits accablants et de lumières brutales.
Bilbo n'avait jamais rien vu, jamais rien imaginé de semblable. Ils se trouvaient très haut, sur une étroite plate-forme, avec, sur un côté, un vide terrifiant au-dessus d'une vallée obscure. Ils s'abritaient là pour la nuit sous un rocher en surplomb et, enveloppé dans une couverture, Bilbo frissonnait de la tête aux pieds. Quand, à la lueur des éclairs, il jetait un coup d'oeil au-dehors, il voyait qu'au-delà de la vallée les géants de pierre étaient sortis et qu'en manière de jeu ils se lançaient mutuellement des rochers, les rattrapaient et les précipitaient dans les ténèbres, où ils s'écrasaient parmi les arbres loin en dessous ou éclataient avec fracas. Puis vinrent le vent et la pluie, et le vent fouettait la pluie et la grêle en tous sens, de sorte qu'un roc en surplomb ne représentait aucune protection. Ils ne tardèrent pas à être trempés ; leurs poneys se tenaient la tête basse et la queue entre les jambes, et certains hennissaient de peur. Ils pouvaient entendre les géants qui s'esclaffaient et criaient partout sur les flancs de la montagne.
[Bilbo le Hobbit , IV. Dans la montagne et sous la montagne, p.63-64 ; éd. Pocket 69]
(cf. aussi p.65)

Le vent soufflait sur la lande desséchée, (...)
Là, les ombres règnent la nuit et le jour,(...)
Le vent descendait, froid, des montagnes (...)
Le vent passa de l'ouest à l'est ; (...)
Il franchit laMontagne solitaire et nue (...)
Il quitta le monde et prit son vol
Au-dessus de l'océan de la nuit.
[ Bilbo le Hobbit, VII.Un Curieux Logis, p.134-5 ; éd. Pocket p.152] [47]

Les énigmes impaires posées par Gollum correspondent donc bien à un 'autoportrait'.

Par contre les seules énigmes de Bilbo ne semblent pas suivre un plan particulier qui donnerait une description de leur auteur : Bilbo est beaucoup moins exercé que Gollum et il est toujours sur la défensive, au point que, vers la fin, manquant d'inspiration, il fait écho à Gollum (cf. E7 qui 'inspire' E8) :

E2   Dents
E4        Soleil/Marguerites
E6            Œufs
E8       Poisson
E10 Anneau

Mais rien qu'en nous arrêtant sur les trois premières énigmes de Bilbo, nous pouvons nous rendre compte que si elles ne nous renseignent pas sur leur auteur, elles sont des plus importantes pour la caractérisation de ....Gollum !
En effet, c'est grâce à elles que nous apprenons que Gollum a perdu la plupart de ses dents (cf. p81 'on en a que six !') et que sa grand-mère a joué un très grand rôle dans sa vie passée : il vivait avec elle 'dans trou creusé sur la berge d'une rivière', ensoleillé et à proximité de marguerites (p.82) ; il lui a appris à gober des œufs (p.83).
De plus (E2) et (E4) sont lié non seulement au passé de Gollum mais aussi à sa vie et à sa nature actuelles.
Tout d'abord les 'dents', dans tout le chapitre 5, ne sont mentionnées qu'en cet endroit et en (R10), lorsqu'on apprend que Gollum garde des dents de gobelins dans ses poches (p.86). Ensuite, dans (E4), l'œil (du soleil) dans un visage bleu est opposé à l'œil (de la marguerite) dans un visage vert. Or, là encore, les trois seules autres mentions de la couleur 'verte' servent à décrire la terrible colère qui habite les 'yeux' de...Gollum [Cf. EXCURSUS ci-après] :

"Qu'avez-vous perdu?" persista à demander Bilbo.
Mais à ce moment la lumière des yeux de Gollum était devenue un feu vert elle s'approchait rapidement
[p.90]
Le sifflement était juste derrière lui. Il se retourna alors et il vit monter le long de la pente les yeux de Gollum, semblables à de petites lampes vertes. [p.91]
Bilbo s'éloigna du mur en catimini, plus silencieux qu'une souris ; mais Gollum se raidit aussitôt, il renifla et ses yeux devinrent verts. [p.94]

On pourrait alors penser que Tolkien n'a pas choisi les énigmes de Bilbo au hasard et se rendre compte qu'elles renforcent la structure que nous avons relevée pour les énigmes propres à Gollum :

E1   Montagne
E2       Dents (de gobelin/de Gollum)
E3            Vent
E4                 Soleil/Marguerites (œil/œil-vert)
E5                     Obscurité
E6                     Œufs (/Anneau)
E7                Poisson
E8           Poisson
E9       Temps
E10 Anneau

Si nous maintenons l'hypothèse d'énigmes décrivant la vie de Gollum, le cœur de cette triste vie reste l'omniprésente 'obscurité' mais également les 'œufs', symbole de la nourriture (cf. le thème des 'poissons' qui revient deux fois de suite dans les énigmes et de multiples fois dans le texte). Les 'œufs' sont certes le symbole de la nourriture (pour Bilbo comme pour Gollum : cf. p.75 et p.83), si rare en ces sombres lieux, mais également symbole des regrets car lié au souvenir d'une vie passée, d'une vie définitivement perdue :

Mais, soudain, Gollum se souvint de pillages de nids dans des temps très reculés, quand, sous la berge de la rivière, il apprenait à sa grand-mère à gober...  " des œufs ! siffla-t-il. Des œufs, que c'est ! "
[Bilbo le Hobbit, p.83]

Pourtant ce n'est pas tout et certainement pas l'essentiel. Les 'œufs' sont en réalité reliés à ...l'Anneau. Le lien n'est pas évident, mais il apparaît si on note que l'énigme associée (E6), posée par Bilbo, n'est que l'expression inconsciente et comme anticipée de l'énigme E10; en effet, ce 'trésor doré' n'est-il pas 'l'anneau' et 'la boîte' n'est-elle pas 'la poche' de Bilbo ou mieux, 'le sac' dans lequel Gollum le tenait caché?

Il possédait un anneau, un anneau d'or, un anneau précieux.
(...)
Gollum le portait [l'anneau] au début, jusqu'au moment où il en ressentit de la fatigue ; alors, il le conserva dans un petit sac contre sa peau, jusqu'au moment où l'objet l'écorcha ;(...)
[Bilbo le Hobbit, p.88]

Or souvenons-nous que Bilbo est celui qui pose cette énigme Comme si l'anneau exerçait déjà son emprise malfaisante sur Bilbo, obsédant son esprit.

Si cette interprétation (qui voit l'anneau comme réponse véritable à cette énigme), tout à fait valable il me semble, est suivie, la structure chiasmatique (structure en ABA' reliant les termes A et A', mettant en relief le terme central B) des dix énigmes est parfaitement justifiée :

1) Description du monde extérieur et désormais inaccessible pour Gollum : la montagne sous laquelle il se cache, visitées par les gobelins aux dents accérées, balayée par les vents ; montagne dont il ne peut sortir sans se faire remarquer, le Soleil annulant le pouvoir d'invisibilité de l'anneau (cf. p.88) ; et, de temps en temps, le souvenir du soleil sur les marguerites près de son ancien trou ou bien celui de ses dents perdues.

2) Le centre de son univers : l'obscurité (paramètre 'externe', indépendant de sa volonté) et l'Anneau (paramètre 'interne', asservissant sa volonté).

3) Description du monde intérieur, le monde de Gollum : manger, manger, endurer le passage du temps, ce temps qui s'écoule si lentement (c'est long cinq siècles...), et l'obsession provoquée par l'anneau.

Il ne faut pas s'étonner d'une telle complémentarité entre les énigmes de Gollum et celles de Bilbo, chacune décrivant un aspect de la vie passée ou actuelle de Gollum : Bilbo et Gollum se ressemblent, nous l'avons vu (cf. le thème de la réciprocité/symétrie et surtout XI.2 à venir), l'un étant finalement la version corrompue de l'autre. Tolkien y reviendra dans un passage du Seigneur des Anneaux :

- Je ne peux pas croire que Gollum fût apparenté avec les Hobbits, de si loin que ce soit, s'écria Frodon avec quelque chaleur. Quelle idée abominable !
- Ce n'en est pas moins vrai, répliqua Gandalf. Sur les origines des Hobbits, en tout cas, j'en sais plus long qu'eux-mêmes. Et même l'histoire de Bilbon suggère la parenté. Il y avait bien des choses très semblables dans le fond de leurs pensées et de leurs souvenirs. Ils se comprirent remarquablement bien, bien mieux qu'un Hobbit ne comprendrait, mettons, un Nain, un Orque ou même un Elfe. Pensez aux énigmes qu'ils connaissaient l'un et l'autre, pour commencer.
[SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.71]

Cette interprétation qui voit dans les énigmes et leurs réponses la description de la condition de Gollum me paraît en tout cas confirmée dans ce même texte de Tolkien qui retrace l'histoire de Gollum :

Il attrapait des poissons dans les mares profondes avec des doigts invisibles, et il les mangeait crus.
(...) il avait presque oublié le soleil. Alors, pour la dernière fois, il leva le regard et le menaça du poing.
(...) Et il pensa soudain : " Il doit faire frais et ombreux sous ces montagnes. Là, le soleil ne pourrait
m'observer. Les racines de ces montagnes doivent être des vraies racines ; il doit y avoir là de grands secrets enterrés qui n'ont jamais été découvert depuis l'origine. "
Il monta donc de nuit jusqu'aux hautes terres, et il trouva une petite caverne d'où coulait la sombre rivière ; et il se glissa comme un ver dans
le cœur des montagnes et disparut de la connaissance de quiconque. L'Anneau descendit avec lui dans les ombres (...)
[SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.71]
Tous les 'grands secrets' de sous les montagnes s'étaient révélés n'être que nuit vide (...) Il avait horreur des ténèbres et il détestait encore davantage la lumière (...)
[SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.72]

Ce texte fait explicitement référence à (E1) (les 'racines' de la 'montagne'), mais aussi au soleil qui observe et peut témoigner (E4), aux poissons (E7, E8) et relie, en guise de conclusion, l'Anneau (E6, E10) à l'obscurité (E5).


Bibliographie et notes :

[47] D'autres exemples, toujours dans Bilbo le Hobbit :

Cependant, certains, explorant le renfoncement au-delà de l'ouverture, découvrirent un sentier qui menait plus haut, toujours plus haut sur la montagne ; mais ils n'osèrent se risquer très loin par là, et il n'y avait d'ailleurs pas grande utilité à le faire. Là-haut régnait un silence que ne rompait aucun oiseau ni aucun son autre que celui du vent dans les crevasses de la pierre
[Bilbo le Hobbit, XI. Au seuil de la porte, p.215 ; éd. Pocket p.247]
Ils avaient eu tout juste le temps de regagner le tunnel, tirant et traînant à l'intérieur leurs colis, quand Smaug fondit du nord, léchant de flammes les flancs de la montagne et battant de ses grandes ailes avec un bruit de vent furieux.
[Bilbo le Hobbit, XII. Information secrète, p.226 ; éd. Pocket p.261]
Smaug avait quitté son antre en tapinois et avait pris silencieusement son vol ; puis il avait plané avec une lourde lenteur dans l'obscurité, tel un monstrueux corbeau, se laissant porter par le vent vers l'ouest de la Montagne, dans l'espoir d'attraper à l'improviste quelque chose ou quelqu'un et de repérer la sortie du passage qu'avait emprunté le voleur. Le fracas était l'éclatement de sa colère quand il n'avait rien pu trouver ni voir, même à l'endroit où il avait deviné que devait se trouver la sortie.
Après avoir ainsi donné libre cours à sa rage, il se sentit mieux et se dit en lui-même qu'il ne serait plus inquiété de ce côté. Mais il avait une plus ample vengeance à tirer : " Monteur de Tonneaux ! grogna-t-il. Tes pieds venaient du bord de l'eau et c'est en remontant la rivière que tu es arrivé, il n'y a aucun doute. Je ne connais pas ton odeur, mais, si tu n'es pas un de ces hommes du Lac, tu as reçu leur aide. Ils vont me voir, et ils se rappelleront quel est le véritable Roi sous la Montagne ! "

XIII
Sortis

Cependant les nains étaient assis dans les ténèbres, et le silence s'établit autour d'eux. ils mangèrent peu et parlèrent peu. Ils ne pouvaient évaluer l'écoulement du temps ; (...)
Thorïn parla : " Essayons la porte ! dit-il. Il faut que je sente bientôt le vent sur ma figure, sans quoi je vais mourir. Je crois que j'aimerais encore mieux être réduit en miettes par Smaug en plein air que de continuer à suffoquer ici !"
[Bilbo le Hobbit, XII. Information secrète & XIII. Sortis, p.241-242 ; éd. Pocket p.279-80]

Dans ce dernier exemple, remarquons la présence de thèmes que nous pourrions relier également à (E7 = poisson associé à la rareté de la nourriture) et (E9 = le temps).

Inutile donc d'utiliser le Seigneur des Anneaux pour établir ce thème Vent+Montagne si ce n'est, sur un exemple typique, pour démontrer, chez Tolkien, la constance du thème, et même du thème étendu Vent+Montagne+Obscurité.
Souvenons-nous alors de la tentative de la Compagnie de passer par le col du Caradhras :

La Compagnie repartit, à bonne allure au début ; mais le chemin ne tarda pas à devenir escarpé et difficile. La route sinueuse et grimpante avait presque disparu en maints endroits, où elle était obstruée par des éboulis. La nuit se fit terriblement sombre sous d'épais nuages. Un vent glacial tournoyait parmi les rochers. Vers minuit, ils avaient grimpé jusqu'aux genoux des grandes montagnes. Leur étroit sentier serpentait à présent sur une paroi à pic sur la gauche, au-dessus de laquelle les sinistres flancs du Caradhras se dressaient invisibles dans l'obscurité ; à doite, c'était un abîme de ténèbres, où le terrain tombait brusquement dans un profond ravin.
(...)
Ils entendaient dans les ténèbres environnantes des bruits mystérieux. Ce ne pouvait être qu'un phantasme du vent dans les fissures et les ravines du mur rocheux, mais les sons étaient des cris aigus et de sauvages éclats de rire. Des pierres, détachées du flanc de la montagne, sifflaient au-dessus de leurs têtes ou s'écrasaient à côté d'eux.
[SdA, II.3, L'anneau prend le chemin du Sud, p.318-9]
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