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Énigmes et caractère...
#85

IX.3) Lire un texte

La structure des énigmes que nous avons proposée ci-dessus donne un rôle central à l'anneau de Gollum, l'Anneau du Seigneur des Anneaux, celui qui contrôle les esprits et choisit son porteur, passant au doigt selon sa propre volonté...
Et la recherche fut accompagnée de la surprise d'assister au "transfert" de l'influence de l'Anneau de Gollum vers Bilbon ; en effet, on aurait pu s'attendre à ce que les devinettes posées par Gollum aient un rapport avec l'Anneau et pas seulement avec sa propre personne ou ses conditions de vie ; or, c'est bel et bien Bilbo qui posera, par deux fois, une question liée à l'Anneau.
...quelle est la validité de cette lecture ?
Les phénomènes liés à l'Anneau dans Bilbo le Hobbit ne sont-ils pas des coïncidences involontaires de la part de Tolkien, Le Seigneur des Anneaux , en 1937, date de la publication de Bilbo le Hobbit, n'étant pas encore écrit ni même pensé ?

Nous sommes au cœur du problème de l'étude d'un texte.
Un texte n'a-t-il qu'un seul message à transmettre ou bien contient-il en germe tout un faisceau de lectures et donc d'interprétations ? à cette première question, tous devraient répondre que diverses grilles de lectures sont possibles bien que non équivalentes quant à leur intérêt (par exemple, à une lecture littérale on peut superposer une lecture psychanalyste reposant sur le postulat qu'un auteur se dévoilera toujours plus que ce dont il a conscience). Par contre se pose le problème de jusqu'où le lecteur peut aller dans son interprétation ? Peut-il appliquer une grille de lecture dont-il sait très bien qu'elle n'existait pas à l'époque de la rédaction du texte ? On aurait tendance à répondre, avec raison, par la négative. Un lecteur doit avant toutes choses respecter le texte qu'il interprète. Peut-on alors, comme nous l'avons fait, déceler, dans certaines énigmes, l'influence maléfique de l'Anneau sur Bilbo alors qu'on sait très bien que Bilbo le Hobbit précède de plus d'une décennie la rédaction du Seigneur des Anneaux ? Paradoxalement, je dirai 'oui'. Pour plusieurs raisons :

  • la principale est que nous respectons le texte et le faisceau des possibles qu'il contient parce que la lecture que nous proposons est étroitement liée à rien moins que la propre interprétation que Tolkien en a faite a posteriori ; Tolkien l'écrit lui-même, c'est en relisant Énigmes dans l'Obscurité qu'il a eu l'idée autorisant une suite à Bilbo le Hobbit : Bilbo n'avait pas trouvé un simple anneau de pouvoir , il avait trouvé l'Anneau Unique ; [51]
  • Il ne faut pas oublier le parcours sinueux, au niveau rédactionnel, qu'a eu ce chapitre V de Bilbo le Hobbit ; le lire maintenant, ce n'est pas être à la place d'un lecteur de 1937, date à laquelle Bilbo le Hobbit est paru, date où le Seigneur des Anneaux n'existait pas. Non, le lire maintenant, après les retouches nombreuses exécutées par Tolkien à partir de 1947 sur le texte [52], c'est le lire à une époque où le Seigneur des Anneaux existe, et où l'Anneau a ce pouvoir de dominer les esprits.
  • De plus, que ce soit dans le texte original (Bilbo I, 1937) ou retouché (Bilbo II, 1947) [53], le fait est que le texte actuel décrit le pouvoir exercé par l'anneau sur Gollum, un pouvoir qui n'est pas lié simplement à la convoitise mais bien à un pouvoir maléfique inhérent à l'anneau :

    jusqu'au moment où il en ressentit de la fatigue ; alors, il le conserva dans un petit sac contre sa peau, jusqu'au moment où l'objet l'écorcha ; à présent, il le dissimulait généralement dans un trou du rocher sur son île, et il retournait constamment le contempler. Il lui arrivait encore de le mettre, toutefois, quand il ne pouvait plus supporter d'en être plus longtemps séparé (...)
    [Bilbo le Hobbit, p.88]

    Cette 'fatigue' n'est pas physique, pas plus que le besoin de porter l'anneau n'est psychologique ou traduit un manque (puisque Gollum 'retournait constamment le contempler') ; non, ces deux traits révèlent bien un ascendant magique de l'anneau sur son porteur.
  • Enfin, je laisserai la place à Jan P. Fokkelman faisant une remarque générale sur l'activité de lire (et d'interpréter) un texte dans une approche narrative :

    Le lecteur ne doit pas avoir honte de sa subjectivité, car elle est le canal par lequel le texte vient au jour. Cela ne veut pas dire que le lecteur peut tirer tout ce qu'il veut du texte ou le soumettre aux fantaisies les plus folles. Il peut le faire, bien sûr, mais il se disqualifie par-là en tant qu'interprète, lâchant la bride à ses fantasmes aux dépends du texte. Être un bon lecteur, c'est veiller à garder l'équilibre à chaque pas au cours de la lecture, en contrôlant constamment ce qui relève de l'apport personnel et de l'inclination à compléter ou à trop colorer les choses, à exagérer certaines significations ou à se laisser emporter par l'imagination, etc. le bon lecteur maîtrise sa subjectivité : il ne la nie pas et sait qu'il ne doit pas en rougir, mais il est capable de la mettre au service du texte d'une manière disciplinée.
    [Jan P. Fokkelman, Comment lire le récit biblique, Éditions Lessius 2002, p.24]


Bibliographie et note :

[51]
Il eut alors une autre idée qu'il mit par écrit pour s'en souvenir (comme il devait souvent le faire au cours de la création de cette nouvelle histoire) ; 'Faire du retour de l'anneau un moteur'.
L'anneau, après tout, était à la fois un lien avec le livre précédent et un des quelques éléments qui n'avait pas été entièrement développés. Bilbo l'avait acquis accidentellement par l'intermédiaire du visqueux Gollum sous les Montagnes Brumeuses. Son pouvoir de rendre invisible son porteur avait été largement exploité dans Bilbo le Hobbit, mais on pouvait supposer qu'il possédait d'autres propriétés. Tolkien fit des notes supplémentaires : 'L'Anneau : quelle est son origine ? Nécromancien ? Pas très dangereux, si utilisé pour un but altruiste. Mais il se fait payer cher en retour. Vous devez soit le perdre, soit vous vous perdrez.
[But il exacts its penalty. You must either lose it, or yourself.]
(...)
Soudain une idée vint à son esprit, et il écrivit : 'l'anneau de Bilbo se trouve être l'Anneau unique de pouvoir
[the one ruling Ring] - tous les autres étaient revenus en Mordor : mais celui-là avait été perdu.

[JRR Tolkien, a biography - H.Carpenter, p.247-248.250, HaperCollins 2002]
La seule liberté, si c'en est une, fut de faire de l'Anneau de Bilbo l'Anneau Unique.
L109 [1,p.122]
ceci bien entendu ne signifie pas que l'idée principale fut un produit de la guerre. Elle apparut dans l'un des tous premiers chapitres qui ont survécu (Livre I,2). Elle est vraiment donnée, et présente en germe, depuis le commencement, bien que je n'avais pas une de notion consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis un mal éternel récurrent) dans Bilbo le Hobbit, pas plus que de son lien avec l'Anneau. Mais vous vouliez poursuivre à partir de la fin de Bilbo le Hobbit je pense que l'anneau serait votre choix inévitable en tant que lien. Si donc vous vouliez une histoire épique [a large tale], l'Anneau acquerrait instantanément une position centrale [a capital letter]; et le Noir Seigneur apparaîtrait immédiatement.
L163 [1, p.216]

[52]
une légère révision (désormais achevée) d'un point crucial dans Bilbo le Hobbit, clarifiant le personnage de Gollum et sa relation à l'Anneau, me permettra de réduire 'L'Ombre du Passé' (chapitre II du Livre I), de le simplifier, et de l'accélérer (...)
L131 [1, p.161/ datée de 1951]

[53] ce texte mettant en jeu le 'Maître', il correspond assurément à une révision puisque initialement, d'après la citation suivante, le Nécromancien n'apparaissait pas dans le chapitre V de Bilbo le Hobbit :

L'anneau magique était la seule chose évidente de Bilbo le Hobbit qui pouvait être connectée avec ma mythologie. Pour être le sujet principal d'une histoire épique [large story] il devait être d'une importance suprême. Je le reliai donc avec la référence (originale) plutôt fortuite du Nécromancien, à la fin du Ch.VII et au Ch. XIX, dont la fonction était à peine plus importante que de fournir une justification à l'éloignement de Gandalf, laissant Bilbo et les Nains se débrouiller seuls, ce qui était nécessaire à l'histoire. "
L256 [1, p.346]



Sosrjusqu'au moment où il en ressentit de la fatigue ; alors, il le conserva dans un petit sac contre sa peau, jusqu'au moment où l'objet l'écorcha ; à présent, il le dissimulait généralement dans un trou du rocher sur son île, et il retournait constamment le contempler. Il lui arrivait encore de le mettre, toutefois, quand il ne pouvait plus supporter d'en être plus longtemps séparé (...)
[Bilbo le Hobbit, p.88]
Cette 'fatigue' n'est pas physique, pas plus que le besoin de porter l'anneau n'est psychologique ou traduit un manque (puisque Gollum 'retournait constamment le contempler') ; non, ces deux traits révèlent bien un ascendant magique de l'anneau sur son porteur.
  • Enfin, je laisserai la place à Jan P. Fokkelman faisant une remarque générale sur l'activité de lire (et d'interpréter) un texte dans une approche narrative :

    Le lecteur ne doit pas avoir honte de sa subjectivité, car elle est le canal par lequel le texte vient au jour. Cela ne veut pas dire que le lecteur peut tirer tout ce qu'il veut du texte ou le soumettre aux fantaisies les plus folles. Il peut le faire, bien sûr, mais il se disqualifie par-là en tant qu'interprète, lâchant la bride à ses fantasmes aux dépends du texte. Être un bon lecteur, c'est veiller à garder l'équilibre à chaque pas au cours de la lecture, en contrôlant constamment ce qui relève de l'apport personnel et de l'inclination à compléter ou à trop colorer les choses, à exagérer certaines significations ou à se laisser emporter par l'imagination, etc. le bon lecteur maîtrise sa subjectivité : il ne la nie pas et sait qu'il ne doit pas en rougir, mais il est capable de la mettre au service du texte d'une manière disciplinée.
    [Jan P. Fokkelman, Comment lire le récit biblique, Éditions Lessius 2002, p.24]


Bibliographie et note :

[51]
Il eut alors une autre idée qu'il mit par écrit pour s'en souvenir (comme il devait souvent le faire au cours de la création de cette nouvelle histoire) ; 'Faire du retour de l'anneau un moteur'.
L'anneau, après tout, était à la fois un lien avec le livre précédent et un des quelques éléments qui n'avait pas été entièrement développés. Bilbo l'avait acquis accidentellement par l'intermédiaire du visqueux Gollum sous les Montagnes Brumeuses. Son pouvoir de rendre invisible son porteur avait été largement exploité dans Bilbo le Hobbit, mais on pouvait supposer qu'il possédait d'autres propriétés. Tolkien fit des notes supplémentaires : 'L'Anneau : quelle est son origine ? Nécromancien ? Pas très dangereux, si utilisé pour un but altruiste. Mais il se fait payer cher en retour. Vous devez soit le perdre, soit vous vous perdrez.
[But il exacts its penalty. You must either lose it, or yourself.]
(...)
Soudain une idée vint à son esprit, et il écrivit : 'l'anneau de Bilbo se trouve être l'Anneau unique de pouvoir
[the one ruling Ring] - tous les autres étaient revenus en Mordor : mais celui-là avait été perdu.
[JRR Tolkien, a biography - H.Carpenter, p.247-248.250, HaperCollins 2002]
La seule liberté, si c'en est une, fut de faire de l'Anneau de Bilbo l'Anneau Unique.
L109 [1,p.122]
ceci bien entendu ne signifie pas que l'idée principale fut un produit de la guerre. Elle apparut dans l'un des tous premiers chapitres qui ont survécu (Livre I,2). Elle est vraiment donnée, et présente en germe, depuis le commencement, bien que je n'avais pas une de notion consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis un mal éternel récurrent) dans Bilbo le Hobbit, pas plus que de son lien avec l'Anneau. Mais vous vouliez poursuivre à partir de la fin de Bilbo le Hobbit je pense que l'anneau serait votre choix inévitable en tant que lien. Si donc vous vouliez une histoire épique [a large tale], l'Anneau acquerrait instantanément une position centrale [a capital letter]; et le Noir Seigneur apparaîtrait immédiatement.
L163 [1, p.216]

[52]
une légère révision (désormais achevée) d'un point crucial dans Bilbo le Hobbit, clarifiant le personnage de Gollum et sa relation à l'Anneau, me permettra de réduire 'L'Ombre du Passé' (chapitre II du Livre I), de le simplifier, et de l'accélérer (...)
L131 [1, p.161/ datée de 1951]

[53] ce texte mettant en jeu le 'Maître', il correspond assurément à une révision puisque initialement, d'après la citation suivante, le Nécromancien n'apparaissait pas dans le chapitre V de Bilbo le Hobbit :

L'anneau magique était la seule chose évidente de Bilbo le Hobbit qui pouvait être connectée avec ma mythologie. Pour être le sujet principal d'une histoire épique [large story] il devait être d'une importance suprême. Je le reliai donc avec la référence (originale) plutôt fortuite du Nécromancien, à la fin du Ch.VII et au Ch. XIX, dont la fonction était à peine plus importante que de fournir une justification à l'éloignement de Gandalf, laissant Bilbo et les Nains se débrouiller seuls, ce qui était nécessaire à l'histoire. "
L256 [1, p.346]



Sosryko
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