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Énigmes et caractère...
#87

X – … plus une (bis) : conjectures et ouvertures
Bilbo le Hobbit n’était pas, après tout,
aussi simple qu’il n’y paraissait (…)
L109 [1, p.122]
1) Celle qui fait bande à part

Nous avons déjà noté que (E10), dernière des énigmes, est à part. Dernière énigme posée, c’est la seule qui n’est pas une énigme véritable et qui n’obtient pas de réponse convenable ; de plus elle est posée par trois fois par Bilbo avant que Gollum ne décide de répondre, Gollum qui aura droit à trois réponses.
Mais ce n’est pas tout.
Est-ce un parfait hasard si Gollum pense à à part ou à haute voix à dix réponses possibles pour cette dixième énigme ? ces dix réponses sont [Bilbo le Hobbit, p.86-87] :

1) des mains*
2) des arêtes
3) des dents de gobelins
4) des coquillages humides
5) un bout d’aile de chauve-souris
6) une pierre aiguë pour aiguiser ses crocs
7) autres vilaines choses
8) un couteau
9) une ficelle*
10) rien*

Dix énigmes, dix réponses pour la dixième
Je ne suis pas du tout un partisan systématique d’interprétations numériques ou ésotériques (je répète au passage que je place cette proposition dans un paragraphe intitulé ‘Conjectures’), mais la coïncidence est intrigante.
De plus, il serait ridicule de rejeter le nombre impressionnant de ‘coïncidences’ similaires (nous en avons rencontré nous en relèverons bien d’autres) sous prétexte que certaines sont plus fragiles que d’autres.
Ainsi on pourrait objecter que les ‘autres vilaines choses’ ne correspondent pas à une réponse précise. Effectivement ; mais alors il faut reconnaître qu’il reste 9 réponses explicites pour une seule énigme, la dixième ; autant que d’énigmes qui ont précédé, lesquelles n’ont eu droit qu’à une seule réponse…
Quoique nous fassions, le texte nous dit que l’énigme (E10) est à part des neuf autres !

Pour en avoir confirmation, poursuivons sur ce sentier encore obscur où apparaissent des chiffres.
La question associée à l’énigme E10 (initialement posée par Bilbo (1), reprise immédiatement par Gollum (2), répétée par Bilbo (3)  [p.86]) est ressassée dans la suite du texte à huit autres reprises par Gollum (que ce soit sous forme interrogative ou allusive) :

Mais qu'est-ce que ça a dans ses poches, hé? (4) [p.87]
"Qu'est-ce que ça a dans ses poches?" (5)
- Qu'est-ce que ça a dans ses poches ?
(6) [p.90]
Qu'est-ce que ça a dans ses poches ? (7)
Qu'est-ce que ça a dans ses poches ?
(8) [p.91]
Le Baggins l’a dans ses poches (9)
Ça va seulement le garder dans [ses] poche[s] (10) [p.92 ; en corrigeant la traduction française qui oubliait le pluriel]

Huit reprises…même si la traduction française en a oubliée une au passage ; je la restitue dans son contexte :

Ça l’a dit, oui ; mais c’est malin. Ça ne dit pas ce que ça pense. Ça ne dira pas ce que ça a dans ses poches. Ça sait. Ça connaît un chemin pour entrer ; ça doit en connaître un pour sortir, oui. C’est parti vers la porte de derrière, oui. " (11)
[Bilbo le Hobbit, p.92]

Il serait regrettable d’oublier le dernier écho de cette (fausse) énigme si nous oublions le compte-rendu que fait Bilbo au magicien et aux nains dans le chapitre suivant :

Ils voulurent alors tout savoir de ses aventures après qu’ils l’avaient perdu ; il s’assit donc et leur raconta tout – hormis la trouvaille de l’anneau (…). Ils furent particulièrement intéressés par le concours d’énigmes, et ils frissonnèrent de la description qu’il fit de Gollum.
" Et alors je ne pus penser à aucune autre question, avec lui assis à mon côté, conclu Bilbo ; j’ai donc dit :
Qu’ai-je dans ma poche ? "
(12)
Et il ne fut pas capable de le deviner en trois coups. (…)"
[Bilbo le Hobbit, VI. De Charybde en Scylla, p.101]

Au final, il y a douze allusions à l’énigmes E10, trois énoncées par Bilbo (1,2 et 12), les neuf autres étant de Gollum. Ces neuf allusions sont distinctes des trois autres par leurs auteurs mais aussi par un détail : Bilbo demande toujours ce qu’il y a dans ‘sa’ poche, alors que Gollum, lui, demande invariablement ce que Bilbo a dans ‘ses’ poches. On a donc une série de neuf termes associée à une série de trois. Tout comme on a une association de neuf énigmes associée à une (fausse) énigme triplée (ce que Bilbo rappelle dans sa … troisième reprise de l’énigme en (12)).
Cette dixième énigme, plutôt que de mettre en relief le chiffre 10, ne met-elle pas en évidence que Tolkien joue sur les chiffres 9 et 3 ?
Pourquoi ?

Il faut se souvenir que Tolkien fait référence aux joutes par énigmes de la mythologie nordique ; or, le chiffre neuf est certainement le chiffre symbolique de cette mythologie comme le rappelle cette notice de Simek (les références avec compléments sont renvoyées en notes):

À côté du nombre trois, qui joue un rôle dans beaucoup d’autres civilisations, le neuf est le nombre mythique des Germains. lEs témoignages de l’importance du nombre neuf se trouvent dans le mythe et dans le culte : dans son autosacrifice, Óðinn reste suspendu neuf nuits à l’arbre battu par le vent [54a], il y a neuf mondes jusqu’à Niflhel [54b], neuf mères ont enfanté Heimdallr [54c], pour Freyr, [neuf] nuits sont données comme durée des fiançailles (…) [54d]. Les enjolivements littéraires dans les Eddas utilisent également le nombre neuf : Skaði et Njörðr ont habité chacun neuf jours à Nóatún et à Thrymheimr [54e] ; toutes les neuf nuits dégoutte de l’anneau Draupnir un anneau de même poids  [54f]; Menglöð a neuf jeunes filles autour d’elle [54g], Ægir a autant de filles [54h]. Après son combat contre le serpent de Miðgarðr lors des ragnarök, Thórr fait encore neuf pas avant de s’écrouler mort. [54i]
On mentionne pour Uppsal et Hleiðr des sacrifices de neuf jours qui ont lieu tous les neuf ans et on dit que chaque jour neuf victimes étaient abattues. [54j]
Comme le nombre trois, le nombre neuf fait partie des nombre important de la magie ; avec le nombre 27, il fait partie du calendrier lunaire et surtout, il renforce singulièrement le trois.
[14,II,p.246-7]

J’ai voulu aller au bout de cette longue citation car sa fin est me paraît essentielle. Certes Tolkien connaissait l’importance du chiffre 9, mais je crois surtout qu’il l’utilise, s’il l’utilise, avec la même symbolique que les Germains et Scandinaves, c’est-à-dire comme un ‘super’ trois (9 = 3+3+3 = trois fois trois).
Répétons-le une dernière fois : la dixième énigme est posée trois fois avant que trois fausses réponses audibles soient proposées et qu’ensuite Bilbo pose par trois fois une question faisant référence, sans le mentionner, à l’Anneau, véritable réponse à l’énigme :

"Qu'avez-vous perdu ?" (1) [p.89]
Bilbo - Qu'avez-vous perdu ? (2) Dites-moi cela. [p.90]
"Qu'avez-vous perdu ?" (3) persista à demander Bilbo [p.90]

Décidément, cette dernière énigme est à part.
Notons que la structure des dix énigmes proposées ci-dessus (en IX.2), bien que valable, ne le fait pas apparaître. En X.5) nous tenterons d’établir un second plan, complémentaire du premier, qui tiendra compte de cette singularité; pour ce faire, il nous faut revenir à ce chiffre 3, plusieurs fois rencontré déjà, et à sa fonction.


Bibliographie et notes :

[54] 54a : Hávamál 138 [15, p.196] " Je sais que je pendis / À l’arbre battu des vents / Neuf nuits pleines / Navré d’une lance / Et donné à Óðinn / moi-même à moi-même donné " + strophe 140 : les 9 chants suprêmes qu’Óðhinn a appris du ‘fil renommé de Bölthorn (Mímir ?) ;
54b Vafþrúðnismál 43 [15,p.526] // Völuspá 2 [15,p.532] : " 
Neuf mondes je me rappelle / Neuf étendues immenses / Et le glorieux arbre du monde " (notez comment on rencontre 10 termes : neuf mondes + un dixième qui est le centre vital des neuf premiers)+ Hel règne sur neuf mondes selon Gylfaginning 34 [11,p.62];
54c : Gylfaginning 27 qui reprend deux vers d’un poème perdu, le Heimdallagaldr [11,p.59] : " 
De neuf mères, je suis l’enfant / De neuf sœurs, je suis le fils " + Hyndluljód 35 [15,p.615] : " Il y en eut un qui naquit / À l’origine des temps / Très fort / De la race des Puissances / Neuf filles de géant / Le portèrent / Le noble à la lance / Aux confins de la terre ";
54d : Skirnisför 41 [15,p.136] + Thor qui se fait passer pour Freyja faussement donnée en fiançailles à Thrymr qui par pour un voyage de ‘huit nuits’ (=neuf jours ?) pour se rendre à jötunheimr : Thrýmskvida 26 [15,p.444];
54e : Gylfaginning 23 [11,p.55];
54f : Gylfaginning 49 [11,p.91] ;
54g : Fjölsvinnsmál 38 [15,p.513] ;
54h : Skáldskaparmál 22 & 58 + ces ‘neuf filles d’Ægir’ sont les vagues ; pour leurs noms, voir [14,I,p.113] ; ce sont elles qui auraient engendré Heimdallr [cf. Dumézil, Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, p.179] ;
54i : Völuspá 56 [15,p.547] // Gylfaginning 51 [11,p.97];
54j : pour les sacrifices de la ville de Hleiðr, voir [14, I, p.172] ; pour les sacrifice d’Uppsal voir [14,II,p.286].



Sosryko
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