Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Énigmes et caractère...
#91

X.3) Tolkien, les contes et les frères Grimm

3.1) Du conte de fées :

J’avais coutume alors que mes enfants étaient encore jeunes d’inventer et de raconter, parfois de mettre par écrit, des ‘histoires pour enfants’ pour leur divertissement personnel – selon les notions qui étaient alors miennes, et qui le sont encore pour la plupart, de ce à quoi ces histoires devaient ressembler dans le style et dans l’esprit. (…) Bilbo le Hobbit était destiné à être l’une d’entre elles. L257 [1, p.346]

Tolkien reconnaît que Bilbo le Hobbit est avant tout une ‘histoire pour enfants’[57], ailleurs il parlera d’‘histoire drôle’ avec les personnages de ‘conte de fées’ :

M. Baggins [= Bilbo le Hobbit] avait commencé comme une histoire drôle chez des Nains de contes de fées conventionnels et inconséquents comme chez Grimm, et s’est vu attirer aux frontières [de cette mythologie]. L19 [1,p.26]

· 1ere remarque : Bilbo le Hobbit est donc un conte.
Son rôle et sa structure ne peuvent donc qu’être éclairés par la conception que Tolkien avait des contes de fées. Heureusement pour nous, cette conception nous est parvenue dans un essai, Du conte de fées, reprise révisée (1964) des conférences données par Tolkien en mars 1939 à la faculté de St Andrews.[58]

Tolkien avoue qu’il " aime les contes de fées depuis [qu’il a] appris à lire " [58,p.133], les qualifiant de l’ " une des plus hautes formes de la littérature " [1,p.220]. Ces deux remarques suffisent pour que nous puissions concevoir la connaissance et la compréhension que Tolkien avait des contes. [59]

Du conte de fées est une première étape pour comprendre la signification du chiffre 3 chez Tolkien. Pour lui, il est manifeste que la structure ternaire est associée au genre du conte. Ainsi, le cinquième chapitre de l’essai présente en son titre les ‘principales fonctions des contes de fées’ (p.191) sur leurs lecteurs ; il en dénombre…trois : le recouvrement, l’évasion, la consolation. Ce n’est pas alors un hasard si pas moins d’une dizaine de triades se trouve dans ce même chapitre. [60]

On pourrait penser que ces exemples sont en fait des contre-exemples ; cet essai, après tout, n’est pas un conte, et la présence de triades relèveraient plus d’un trait caractéristique de l’écrivain que de la volonté ou de l’expérience intuitive du conteur. Pourtant, au moins par deux fois dans ce même essai, Tolkien unit étroitement la structure ternaire avec le pouvoir enchanteur des contes de fées  [61]:

Mais combien puissante, à quel point stimulante pour la faculté même qui la produisit, fut l’invention de l’adjectif ! Nul charme, nulle incantation de Faërie n’eut plus de pouvoir.(…) Dès lors que l’on peut emprunter le vert à l’herbe (1), le bleu au ciel (2) et le rouge au sang (3), on a déjà un pouvoir enchanteur (…) [58, p.153]

Si une histoire dit " il gravit une colline et vit une rivière dans la vallée d’en bas " (…) chaque auditeur des mots aura sa propre image, et celle-ci sera faite de toutes les collines, les rivières et les vallées qu’il a vues, mais surtout de La Colline (1), La Rivière (2), La Vallée (3) qui furent pour lui la première incarnation du mot. [58, p.210]

· 2nde remarque : Bilbo est non seulement un conte, mais il s’agit d’un conte qui se réclame plus particulièrement des contes des frères Grimm.

Tolkien devait particulièrement aimer les contes de Grimm. C’est peut-être du regret concernant la primauté des contes de Perrault devant ceux de Grimm dans l’imaginaire qu’il faut entrevoir dans cette citation :

(…) je suppose, si l’on demandait à quelqu’un de nommer un hasard un " conte de fées " typique, [qu’] il citerait probablement une des productions française, telles que le Chat botté, Cendrillon ou Le Petit Chaperon Rouge…les contes de Grimm viendraient peut-être d’abord à l’esprit de certains. [58,p.142]

De plus, les Grimm ont dû représenter des modèles qui avaient réussi à concilier les deux passions de Tolkien : les langues et les contes. Si l’enfant que fut Tolkien était simplement enchanté par la féerie des contes de Grimm, le philologue qu’il devint dut admirer le travail de pionnier pour l’étude des langues germaniques dont Jacob Grimm, aidé de son frère Wilhem, fut à l’origine. Et la rencontre de cet amour pour la féerie et les langues se trouve synthétisé dans un petit poème que nous avons déjà cité :

J.R.R. Tolkien
eut un chat appelé Grimalkin :
Autrefois animal de compagnie de Herr Grimm
À présent il lui imposait sa loi.
L309[1,p.398]

La ‘loi’ dont il est question la loi phonétique découverte par Jacob Grimm concernant la mutation des consonnes pour les différentes langues germaniques au cours de la période préhistorique de ces langues. [62]

L’importance des frères Grimm pour Tolkien transparaît également dans Du conte de fées qui fait référence à plusieurs de leurs contes : La Gardeuse d’oies [58,p.157], Le Genévrier [58,p.161-162], Le Roi-Grenouille qualifié de " conte de fées assez curieux mais bien connu " [58,p.197-198].
Ailleurs encore, il fait une référence indirecte au Roi-Grenouille, aux Trois Plumes, lorsqu’il écrit : " si les hommes ne pouvaient réellement pas faire la distinction entre les grenouilles et les hommes, les contes de fées sur les rois des grenouilles n’auraient jamais vu le jour. " [58,p.185]

Je garde présent à l’esprit la beauté et l’horreur de The Juniper Tree (Von dem Machandelbloom) [= Le Genevrier], avec son exquis et tragique début, l’abominable ragoût cannibale, les macabres os, le gai et vengeur esprit-oiseau sortant d’une brume qui s’éleva de l’arbre ; et toujours, pourtant, la saveur principale de ce conte subsistant dans la mémoire n’était pas la beauté ou l’horreur, mais la distance et une grand abîme de temps, (…). Pareilles histoires ont à présent un effet mythique ou total (qui ne peut être analysé), (…) ; elles ouvrent une porte sur un Autre Temps, et si on la franchit, fût-ce pour un moment seulement, on se trouve hors de notre temps, hors du Temps même, peut-être. [58,p.161-162]

Cette citation devrait achever de convaincre de l’attachement de Tolkien aux contes de Grimm. Car ‘l’abominable ragoût cannibale’ n’est pas sans renvoyer au cannibalisme de Gollum, hobbit qui aimerait bien faire de Bilbo son repas (cf. la triade : " Est-ce bon, mon trésor ? Est-ce juteux ? Est-ce délicieusement croquant ? " [p.84]).

Nous allons voir, comme sur l’exemple précédent, que cet attachement se traduit, dans Bilbo le Hobbit, de nombreuses reprises de motifs des contes de Grimm ainsi que de leurs techniques littéraires, dont l’utilisation des triades et du chiffre 3.


Bibliographie et notes :

[57] Tolkien regrettera par la suite cet aspect du texte : " On m’a élevé en me faisant croire qu’il existait un lien réel et particulier entre les enfants et les contes de fées. (…) Cette convention était forte. " L215 [1,p.298]

[58] Tolkien, Du Conte de fées, in Faërie, édtition Pocket 1992.

[59] C’est en gardant à l’esprit son humilité de professeur et sa philosophie de la Créance Secondaire qu’il faut lire certains de ses propos sur les contes : " Je n’ai guère été qu’un explorateur vagabond (ou un intrus) dans le pays, plein d’émerveillement mais non de savoir " [58,p.133]

[60] Ces triades sont :

* ‘chaque feuille, de chêne, de frêne ou d’épine’ [58,p.187],
* ‘la véritable voie pour échapper à pareille lassitude ne se trouve pas dans le bizarre (a), le biscornu (a) ou la gaucherie (a) voulus ; on ne l’obtiendra pas (…) en poursuivant le mélange des couleurs de la subtilité jusqu’à la grisaille (b) (…) jusqu’à la bêtise (b), voire jusqu’au délire (b). Nous devrions (…) être derechef saisis (…) par le bleu ©, le jaune © et le rouge ©’ [58,p.188],
* ‘[les] objets qui nous un un jour attirés par leur éclat, leur couleur ou leur forme [58,p.189],
* ‘un bon artisan (…) a de l’argile, de la pierre ou du bois une connaissance (…)’ [58,p.190]
* ‘ ils seront aussi sensuels, vindicatifs et avides que jamais’ [58,p.195]
* ‘une auberge, une hôtellerie pour voyageurs, le palais d’un roi vertueux et noble’ [58,p.196]
* ‘La consolation des contes de fées (…) ne dénie pas l’existence de la dyscatastrophe, de la peine et de l’échec’ [58,p.199]
* ‘un bon conte de fées (…) peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend (…) un frisson, un battement et une élévation du cœur proches (…) des larmes
[58,p.199]

[61] Curieusement, c’est dans cet essai que nous trouvons une liste de neuf ‘pouvoirs’ et ‘merveilles’ liés aux contes de fées :

Ce fut dans les contes de fées que je devinai pour la première fois le pouvoir des mots et la merveilles des choses, telles que la pierre (1), le bois et le fer (2,3), l’arbre et l’herbe (4,5), la maison et le feu (6,7), le pain et le vin (8,9). " [58, p.190]
Mais aussi une liste des sept malheurs véritables traités pour mieux s’en ‘évader’ par les contes de fées :
Il y a la faim, la soif, la pauvreté, la douleur, le chagrin, l’injustice, la mort. " [58,p.196]

[62] Ces mutations, par rapport à l'indo-européen, consistent dans le passage de consonnes aspirées en non aspirées, de sonores en sourdes, de sourdes en aspirées. Ainsi, la lettre ‘p’ en grec, en latin ou en sanscrit devint ‘f’ en gothique, et ‘b’ ou ‘f’ en Vieux-Haut-Allemand ; etc. C’est grâce à cette loi posant l’équivalence entre ‘p’ et ‘f’, ‘t’ et ‘th’ qu’on explique le changement du mot latin ‘pater’ en ‘father’ en anglais.
La loi de Jacob Grimm est extrêmement importante en phonétique. Elle constitue une preuve de la régularité des changements phonétiques. C'est à partir de cette loi qu'a pu, en outre, se développer la phonétique historique et comparée.
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)