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Énigmes et caractère...
#92
Voilà qui devrait largement répondre à tes attentes, Beruthiel !:-)
...Je me demande si Dumas faisait un chapitre pour l'édition du soir ;-)



3.2) Le Lapin et L’Énigme

· Le chiffre 3 est omniprésent dans la plupart des contes et tout particulièrement chez les frères Grimm. [Cf ANNEXE II, entre autres pour les références bibliographiques complètes].

Dans ces contes, le chiffre trois a de multiples significations, toutes liées à l’absolu /la totalité (tout comme le texte biblique auquel les frères Grimm font plusieurs fois allusion dans la rédaction de leurs contes) :

* l’absolu divin (la Trinité // Les trois Fileuses qui renvoient aux 3 Parques)
* l’épreuve absolue (le triple reniement de Pierre, les 3 tentations du Christ, les 3 jours au tombeau // les trois épreuves, l’épreuve pour trois personne, ou trois épreuves pour trois personnes…)
* le temps de l’accomplissement (le ‘troisième’ jour, celui de la résurrection comme celui des contes)
ce temps peut également être vu comme la marque du passage d’un monde à l’autre, d’un état à un autre (cf. Hansel et Gretel où ‘3 jours s’étaient déjà passés depuis qu’ils avaient quitté la maison paternelle’ est le marqueur temporel du passage de la ‘maison paternelle’ à ‘la forêt ensorcelée’).
* la personne de l’accomplissement (le ‘troisième’ d’un groupe de trois fils accomplit la quête ou emporte l’épreuve)
* abondance/absence totale (Hansel et Gretel : ‘ni barque, ni gué, ni pont’)
* bonté/malfaisance totale - beauté/laideur totale (cf. remarques sur Cendrillon ou Blancheneige en annexe)

Prenons deux exemples non seulement caractéristiques mais qui font écho au texte d’Énigmes dans l’obscurité.

· Ainsi, le motif de l’autorisation de tripler la dernière tentative pour surmonter une épreuve apparaît dans un conte des frères Grimm appelé Le Lapin :

Il était une fois une fille de roi qui avait dans son château, au-dessus des créneaux, une salle à douze fenêtres qui regardaient vers toutes les directions célestes, et quand elle y montait et regardait alentour, elle pouvait embrasser tout son royaume.
(A1) Par la première, elle voyait déjà plus clair que d’autres gens ;
(A2) par la seconde encore mieux,
(A3) par la troisième encore plus nettement
(B)
et toujours ainsi de suite jusqu’à la douzième où elle voyait tout ce qui est sur et sous la terre et où rien ne pouvait lui demeurer caché.
(A1) Mais comme elle était orgueilleuse,
(A2) ne voulait se soumettre à personne
(A3) mais garder le pouvoir seule,
(B) elle fit proclamer que personne ne deviendrait son époux qui ne pourrait se cacher à ses yeux de telle sorte qu’elle ne pût le trouver.
Mais à quiconque tentait sa chance et était découvert, elle ferait couper la tête qu’on planterait sur un pieu. Il y avait déjà devant son château quatre-vingt-dix-sept pieux surmontés de têtes de mort (…)

Alors parurent devant elle trois frères qui déclarèrent qu’ils voulaient tenter leur chance.
(A1) L’aîné croyait être à l’abri, s’étant caché dans un four à chaux, mais elle l’aperçut dès la première fenêtre, l’en fit extraire et lui fit couper la tête.
(A2) Le deuxième se cacha dans la cave du château, mais elle l’aperçut aussi de la première fenêtre, et c’en fut fait de lui : sa tête fut mise sur le quatre-vingt-dix neuvième pieu.
(A3) (a1) Alors le plus jeune se présenta
       (a2) et demanda qu’elle lui accorda un jour de réflexion
       (a3) et de bien vouloir lui faire grâce de la vie deux fois, s’il échouait ; s’il échouait pour la troisième fois, il ne voulait plus rien de sa vie.
       (b) Comme il était très beau et demandait si gentiment, elle dit : " Oui, je veux t’accorder cela, mais tu ne t’en tireras pas. "

Commentaire :
  • à ‘toutes les directions célestes’ correspondent les quatre points cardinaux ; comme ils sont parfaitement/totalement observés on comprend qu’il y ait 4x3 =12 fenêtres d’observation.
  • Le second est la 99ème (et dernière) personne à être décapitée. Certainement parce que ça place le jeune homme à la 100ème position, mais aussi parce que 99 = 33x3
  • l’aîné agit une fois (il se cache), échec de l’aîné ;
    le deuxième agit une fois (il se cache), échec du deuxième ;
    le plus jeune agit trois fois (il se présente et fait 2 demandes), sursis triple du troisième (il obtient 3 tentatives).

Le jour suivant (…) il saisit son fusil et alla chasser.
(A) Il vit un corbeau (…) le corbeau s’écria : " Ne tire pas, je te le revaudrait !"
(A) (…) il surprit un grand poisson (…) le poisson s’écria : " Ne tire pas, je te le revaudrait !"
(A) (…) [il] rencontra un renard (…) le renard dit : " Laisse cela, je te le revaudrait ! "

L’épreuve du plus jeune se déroule en trois jours (une tentative par jours).

(A1) ‘le lendemain’ [trio Corbeau/ Jeune homme/ Fille de roi]: tentative infructueuse de la part du corbeau pour cacher le jeune homme dans un œuf coupé en deux placé dans son nid :
(a) Quand la fille de roi vint à la première fenêtre, elle ne put le découvrir,
(b) ni à la suivante, et elle commençait à s’inquiéter,
© mais à la onzième elle l’aperçut. (…)

(A2) ‘le jour suivant’ [trio Poisson/ Jeune homme/ Fille de roi] : tentative infructueuse de la part du poisson pour cacher le jeune homme en l’avalant pour l’emmener au fond du lac:
(a) la fille de roi regarda par ses fenêtres ;
(b) jusqu’à la onzième elle ne le vit pas et elle était accablée,
© mais enfin à la douzième (1)elle le découvrit, (2) elle fit prendre le poisson qu’on tua, (3) et le jeune homme apparut.

(A3) ‘le dernier jour’ [trio Renard/ Jeune homme/ Fille de roi]: le renard parvient à cacher le jeune homme en le transformant magiquement en … lapin grâce à une source dans laquelle il se plonge.

Le renard auparavant transformé en marchand vent le lapin à la fille de roi, laquelle, lorsqu’elle observe à travers ses fenêtres merveilleuses, ne voit personne car le lapin s’est caché, sur les conseils du renard, sous son chignon.

Il courut retrouver le marchand, et tous deux en hâte allèrent à la source où ils se plongèrent et recouvrèrent leur vraie apparence. Le jeune homme alors remercia le renard et dit : " Le corbeau et le poisson sont des mazettes auprès de toi, tu sais les bonnes astuces, ça c’est vrai ! !"
Le jeune homme alla droit au château. Le fille de roi l’attendait déjà et se rendit à son destin. Les noces furent célébrées, et il devint roi et maître de tout le royaume. Il ne lui raconta jamais où il s’était caché la troisième fois et qui l’avait secouru, et elle crut ainsi qu’il avait tout fait par son propre savoir-faire, et elle eut pour lui du respect, car elle pensait à part soi : " Celui-là est plus fort que toi ! "

[G3, Le Lapin, p.219-223]

Tout le monde aura perçu l’importance de ce texte quant au motif de l’épreuve finale détriplée qui correspond, bien sûr à l’énigme E10 pour laquelle Bilbo autorise trois réponses [63]. À cela, il faudrait ajouter également que la victoire, tout comme pour Bilbo, est obtenue par la ruse (ici, celle du renard) [64]

· Sur ce sujet, il existe un parallèle encore plus intéressant, non seulement à propos du rôle des actants [65] mais aussi quant au contenu ; il s’agit toujours d’un conte de Grimm, l’Énigme, dont voici le résumé :

" Il était une fois un jeune homme qui avait fort envie de voyager, et qui décida de partir (…) "

Le voyage s’effectue, avec son serviteur, en… trois étapes en trois jours :

(A) arrivée le premier soir dans une grande forêt ; il fait étape dans la maison d’une sorcière.
La sorcière offre un poison au serviteur ; ce poison répandu sur le cheval du serviteur le tue ; un corbeau se pose sur la carcasse et commence de le piquer ; le serviteur le tue avec l’intention de la garder pour un repas futur.

(B) arrivée le deuxième soir dans une auberge louche ; le serviteur offre le corbeau au gérant qui le cuisine pour lui, douze voleurs mal intentionnés et la sorcière qui avait l’habitude de fréquenter l’endroit. Ces quatorze méchantes personnes meurent, empoisonnées ‘car le poison avait passé (a) du cheval (b) au corbeau pour finir © dans le bouillon’.

© arrivéeaprès quelques tempsdans ‘une ville où vivait une belle mais arrogante Princesse. Elle avait annoncé que quiconque lui posait une énigme qu’elle était incapable de résoudre devait devenir son mari, par contre devinait-elle que la personne le payait de sa tête. Elle réclamait trois jours pour penser aux énigmes, mais elle était si habile qu’elle les devinait invariablement dans un temps plus court. Neuf prétendants avaient déjà perdu la vie lorsque le fils du Roi arriva et qu’il décida, fasciné par sa beauté, de risquer sa vie. Il se présenta devant elle et proposa son énigme.
" Qu’est-ce cela ? " demanda-t-il  " Un n’a occis personne et pourtant il en tua douze. "
Elle ne pouvait pas trouver ce que c’était ! Elle réfléchit et réfléchit et chercha dans tous ses livres d’énigmes et de devinettes. Elle ne trouva rien qui put l’aider et ne put deviner. Pour tout dire, elle ne savait plus que faire [= she was at her wits’ end ].
Comme elle ne pouvait penser à aucun moyen de deviner l’énigme, elle ordonna à sa femme de chambre de se cacher de nuit dans la chambre du Prince et d’écouter.
Elle pensait qu’il pourrait parler à haute voix dans ses rêves et ainsi trahir son secret. Mais le serviteur habile avait pris la place de son maître, et lorsque la servante arriva, il arracha le manteau dont elle s’était couverte et la chassa.
La seconde nuit arrivée, la Princesse envoya sa dame d’honneur, espérant une meilleure réussite de sa part. Mais le serviteur lui ôta son manteau et la chassa également.
La troisième nuit arrivée, le fils du Roi pensa qu’il pouvait se sentir en sécurité, aussi il se coucha dans son lit. Mais au milieu de la nuit, la Princesse vint en personne, enveloppé d’un manteau de brouillard gris, et elle s’assit près de lui. Lorsqu’elle pensa qu’il était endormi profondément, elle lui parla, espérant qu’il répondrait au milieu de ses rêves comme tant de personnes le font. Mais (a) il était tout à fait réveillé pendant toute la durée [de l’interrogatoire] et (b) il entendit et © comprit tout parfaitement.
Alors elle demanda, " Un n’a occis personne – Qu’est-ce donc ? " Et il répondit, " Un corbeau qui s’était nourri de la carcasse d’un cheval empoisonné. " Elle poursuivit, " Et pourtant il en tua douze – Qu’est-ce donc ? " " Ce sont les douze voleurs qui ont mangé le corbeau et en sont morts. " Aussitôt qu’elle eut connu l’énigme elle tenta de s’esquiver, mais il retint son manteau si serré qu’elle fut obligé de le laisser sur place.
Le lendemain, la Princesse annonça qu’elle avait résolu l’énigme et envoya chercher les douze juges devant lequel elle affirma sa victoire. Mais le jeune homme demanda audience. Alors il dit, " Elle est venu de nuit pour me questionner ; autrement elle n’aurait jamais pu deviner l’énigme. " Les juges dirent, " Présente-nous une preuve. " Alors le serviteur apporta les trois manteaux. Lorsque les juges virent le manteau gris que la Princesse avait l’habitude de porter, ils dirent, " Que ce manteau soit brodé d’or et d’argent. Il sera ton manteau de mariage. "

Là encore, le récit repose sur un développement ternaire et le symbolisme du chiffre 3.
Mais il y a plus, au point qu’il me semble certain que Tolkien avait également ce conte en mémoire lorsqu’il a composé Énigmes dans l’Obscurité.

En effet, il n’aura échappé à personne la mention des neuf prétendants qui ont précédé le fils du Roi. Les conséquences sont importantes : cela signifie qu’avant l’arrivée du fils du Roi, la Princesse avait répondu, avec succés à neuf énigmes et dans ‘un temps plus court’ que trois jours. Par suite, l’énigme du fils du Roi devient la dixième, et pour cette seule énigme, il faudra trois jours à la Princesse pour trouver une réponse, non sans utiliser la ruse. Les parallèles avec notre texte sont flagrants.

D’autant plus qu’il faudrait ajouter la présence d’objets magiques (les trois manteaux), chacun procurant certainement le pouvoir d’invisibilité à celui qui le porte (cf. 3.3 ci-après). On pense tout de suite à l’anneau. Et le fait que ce soit le visiteur qui pose l’énigme à l’hôte et remporte le concours renforce le parrallèle avec l’aventure de Bilbo.
Les points de contact vont jusqu’à des emprunts d’expressions.
Ainsi, en (A), la sorcière ‘prétend être amicale’ [= pretending to be friendly]. Cette hypocrisie ne vous rappelle-t-il pas celle de Gollum qui, lors de sa rencontre avec Bilbo, se ‘fit très poli’ et ‘désirait paraître amical’ (= He was anxious to appear friendly) ?
De même en ©, la Princesse, en difficulté devant l’énigme, est décrite comme ‘ne sachant plus que faire’ [= she was at her wits’ end ]. Le texte d’’Enigmes dans l’Obscurité répond comme en écho :

Gollum got into his boat and shot off from the island, while Bilbo was sitting on the brink altogether flummoxed and at the end of his way and his wits.
=
Gollum monta dans sa barque et partit comme un trait de son île, tandis que Bilbo était assis sur le bord, complètement démonté, au bout de sa route et de son rouleau.
[Bilbo le Hobbit, p.79]

· Revenant au sujet principal de cette section, il est assurément manifeste que l’utilisation du chiffre 3 par Tolkien n’est pas gratuite mais remonte bien à la fonction symbolique que revêt ce chiffre dans les contes, et plus spécifiquement les contes de Grimm. En fait, il faudrait parler de fonctions au pluriel, certaines pour donner du sens au conte (intensité de l’épreuve, événement vécu dans sa totalité, caractère poussé à l’extême), d’autres pour structurer le conte (rythme de la lecture imposé par des structures ternaires).

Ainsi, on comprend désormais parfaitement la raison de la triple description de la porte secrète de la Montagne Solitaire :

(1) " La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de front " disent les runes (…) [p.27]
(2) Il y a là des lettres lunaires en plus des simples runes qui disent : " La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de front " [p.60]
(3) Une porte de cinq pieds de haut et de trois pieds de large se dessina. [p.218]

En effet, si la troupe des Nains et Bilbo se lance ‘dans l’inspection des éperons Ouest de la Montagne à la recherche de la porte secrète’, c’est parce que c’est sur elle qu’ils ‘fondaient TOUS leurs espoirs’ (p.211). Cette porte associée à un espoir absolu devait donc être décrite à trois reprises selon les règles symboliques des contes !


Bibliographie et notes :

[63] Ces remarques et celles, plus importantes, qui vont suivre, loin d’enlever toute valeur aux rapprochements avec les Dits de Vafthrúdnir ou les Énigmes de Gestumblindi, viennent plutôt les compléter et prouvent la forte inter-textualité qui sous-tend Énigmes dans l’Obscurité. Ainsi, le motif de la question ou de l’épreuve détriplée apparaissait déjà dans les mythes nordiques, en Gylfaginning 44 :

Gangleri déclara alors : " (…) n’est-il jamais advenu à Thórr d’avoir à affronter quelque chose qui le dominât, que ce fut par la force ou la magie ? "
Le Très-Haut répondit : " Je suppose que peu nombreux sont les hommes capables d’en faire état et, pourtant, Thórr s’est trouvé maintes fois dans une situation difficile. Mais, même si quelque chose fut si puissant ou pourvu d’une force magique si grande que Thórr ne put en triompher, il n’est pas nécessaire de le relater, parce qu’il existe de nombreuses preuves de la puissance suprême de Thórr et que tous sont tenus d’y croire. "
Gangleri dit alors : " Il m’apparaît que je vous ai posé là une question à laquelle personne n’est en mesure de répondre. "
L’Égal du Très-Haut déclara alors : " Nous avons certes entendu relater des événements dont il nous semble incroyable qu’ils soient vrais. Mais, ici, tout près, siège celui qui est capable d’en faire le récit véridique. Et tu dois croire que celui qui jamais n’a menti ne va pas le faire à présent pour la première fois ! "
Gangleri dit alors : " Je vais donc rester debout [devant vous] et écouter si une réponse est apportée à cette question. Autrement je vous déclarerai vaincus, si vous ne pouvez faire réponse à mes questions. "
Le Tiers prit alors la parole : " Il est manifeste à présent qu’il veut entendre le récit des événements, même s’ils ne nous semblent pas agréables à raconter.
Le début de ce récit est qu’Aka-Thórr partit [un jour] aves ses boucs et son char, en compagnie de l’Ase qui est appelé Loki … "
[suit le récit de la (més)aventure de Thórr au pays d’Útgarda-Loki] 
[11,p.76-77] // [15,p.558-559]

[64] Un autre intérêt est l’apparition d’un héros qui est lié au motif du lapin. Rappelons en effet que les hobbits ressemblent dans la sonorité de leur nom, dans leur mode de vie et certains aspects de leur physique à des…lapins (rabbits en anglais). Même si Tolkien s’en est défendu (sans forcément être de bonne foi), nombre de commentateurs ont relevé cette image qui est loin d’être tirée par les cheveux comme le montre l’article en ligne de Daniel Coulombe (Bilbo le hobbit : un livre d’enfant pour adultes). [url]http://www.revue-solaris.com/numero/135_internet.htm

[/url][65] Pour le Lapin, c’est l’hôte (le fille de roi) qui autorise les trois tentatives, alors que pour Énigmes dans l’Obscurité, c’est Bilbo, le visiteur, qui autorise trois réponses.

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