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Énigmes et caractère...
#93

3.3) Grimm ou les ingrédients d''une bonne histoire' [66]

Ma mère qui m'a tué,
Mon père qui m'a mangé,
Ma sœur la Marleenken
Tous mes os a ramassés,
A mis dans un carré de soie,
Mis sous le genévrier.
Kywitt ! Kywitt ! Oiseau joli que je suis !

[Le Genévrier, G3, p.42]


Il existe d'autres points de contact entre Énigmes dans l'obscurité et les contes de Grimm, et plus généralement entre Bilbo le Hobbit et les contes de Grimm (ces derniers confirmant les premiers):

(a) Nous assistons à un saut bien curieux dans Énigmes dans l'obscurité :

Ce n'était pas un bon bien grand pour un homme, mais il bondit dans le noir. Il sauta tout droit par-dessus la tête de Gollum : sept pieds en longueur et trois en hauteur ; en vérité, mais il n'en sut jamais rien, il faillit se briser la tête contre la voûte du passage.
[Bilbo le Hobbit, p.94-95]

Ici 7 et 3 sont reliés pour une traversée, un passage à travers l'espace, 7 étant associé à la dimension horizontale et 3 à la dimension verticale.
Curieusement, l'inscription de l'anneau associe de la même manière 3 et 7, le premier étant lié au 'ciel' (dimension verticale) et le second aux 'demeures de pierre' (dimension horizontale) :

" Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre "

Cette association remonte (au moins) aux frères Grimm avec le conte Demoiselle Méline, la princesse (ou encore Demoiselle Maleen) dans lequel un père (fou et tortionnaire, assurément) enferme sa fille dans une tour sans ouverture pendant 7 années pour tester l'amour qu'elle porte à un prince :

On porta dans la tour des provisions de boisson et de nourriture pour sept ans, puis on l'y mena avec sa camériste et elle y fut murée, en sorte qu'elle se trouva séparée du ciel et de la terre. Elles restèrent ainsi dans l'obscurité, (...) les épaisses murailles ne laissaient passer aucun son. (...)
Cependant le temps s'écoulait, et en voyant diminuer leurs provisions, elles s'aperçurent que les sept ans étaient bientôt révolus. (...) Comme elles n'avaient plus de nourriture que pour peu de temps et qu'elles prévoyaient une mort lamentable, demoiselle Maleen dit :  " Il nous faut tenter notre dernière chance et essayer de percer le mur ". (...) Après avoir travaillé longtemps, elles parvinrent à détacher une pierre, puis une deuxième, puis une troisième et au bout de trois jours elles purent percevoir le premier rayon lumière perça leur obscurité, et finalement l'ouverture fut assez grande pour qu'elles pussent regarder dehors.

[G2,p.383]

Ici le couple 7/3 est lié à un double passage : à travers le temps (7 ans et 3 jours) et à travers l'espace (la traversée du mur de la tour qui séparait l'obscurité du monde de la lumière). Noter également que cette réclusion, qui était totale, se traduit par une séparation 'du ciel et de la terre' (perte de tout repère) et qu'il faudra trois jours pour l'abolir.
Au passage, notons que les deux femmes emmurées n'entendent ni ne voient quoique ce soit tout comme Bilbo qui 'n'entendait rien, ne voyait rien, et (...) ne pouvait rien sentir que la pierre du sol' (p.75).
Est-ce le hasard également si le chiffre sept est associé, par trois fois, à la traversée de l'espace (7 collines sont 'franchies') par la reine jalouse dans Blancheneige ?

Ainsi déguisée, elle franchit les sept montagnes derrière lesquelles vivaient les sept nains.
(...)Elle franchit ainsi les sept montagnes en direction de la maison des sept nains. (...)Ainsi transformée, elle franchit les sept montagnes pour aller chez les sept nains.

[G1, p.90-93]

(b) Ainsi, dans le conte de Grimm précédent, nous constatons sur un exemple (parmi tant d'autres !) que le troisième jour est bien le jour de l'accomplissement, de la fin d'un effort.
Tout comme dans Bilbo le Hobbit :

En deux jours de voyage, ils avaient remonté à la rame tout le Long Lac et passé par la Rivière Courante, et maintenant ils pouvaient tous voir la Montagne Solitaire, dressée haute et menaçante devant eux. Le courant était fort, et leur allure lente. À la fin du troisième jour, à quelques milles en amont, ils se rapprochèrent de la rive gauche ou ouest et débarquèrent.
[Bilbo le Hobbit, XI.Au seuil de la porte, p.209]

© la notion de passage d'un monde à l'autre, de séparation entre deux mondes est aussi commune aux univers des frères Grimm et de Tolkien.
Dans Hansel et Gretel ou bien dans Le Griffon, le monde 'civilisé' est séparé du monde ténébreux (respectivement la forêt ensorcelée de la sorcière, la maison du griffon) par une rivière. Dans Les souliers de bal usés, c'est un lac souterrain qu'il faut traverser pour aller sur l'autre rive et entrer dans un monde magique où tout n'est que bal, musique et champagne. Enfin, dans Le diable aux trois cheveux d'or, 'l'enfant né coiffé' doit traverser une rivière pour trouver...'l'entrée de l'enfer' [G2, p.116] !
La citation de la note précédente confirme qu'il en va de même dans Bilbo le Hobbit : pour arriver à la Montagne Solitaire, repaire du dragon Smaug, il faut passer sur l'autre rive de la Rivière Courante !
Ce motif de la traversée d'une étendue liquide comme moyen de passage vers un autre monde, en fait, apparaît dès le début du conte puisqu'on apprend que l'univers douillet de Bilbo, la Colline, est séparé du monde de Gandalf, monde dans lequel le magicien vit toutes ses fabuleuses (et dangereuses) aventures, par une rivière, l'Eau [67] :

[Gandalf] n'était pas passé par ce chemin au pied de la Colline depuis des éternités, en fait, pas depuis la mort de son ami le Vieux Took, et les hobbits avaient presque oublié son aspect. Il était parti au-delà de la Colline et de l'autre côté de l'Eau pour des affaires personnelles à l'époque où ils n'étaient que des petits hobbits et des petites hobbites.
[Bilbo le Hobbit, p.10]

(d) À trois autres occasions, le chapitre XI de Bilbo le Hobbit, Au seuil de la porte, associe le motif de la rivière et celui de la montagne (la Rivière Courante et l'Erebor) [Bilbo le Hobbit, p.210, 211 et 212]. Or, l'Erebor est la Montagne Solitaire qui contient le trésor fabuleux de Smaug, fait d' " une masse de choses précieuses, or travaillé et or brut, pierres et joyaux, et argent " [Bilbo le Hobbit, p.222]. De plus, cette Montagne est à juste titre revendiquée par Thorïn Écu-de-Chêne, roi de la Maison de Durin :

Sous la Montagne sombre et haute
Le roi est venu dans son château
(...)
Le cœur est vaillant qui surveille l'or ;
Les nains n'endureront plus de torts.
(...)
Le trône de la montagne une fois encore est libéré !
(...)
Ici aux Portes le roi vous attend,
Ses mains sont chargées de joyaux et d'or.
Le roi est revenu dans son château
Sous la Montagne sombre et haute
Le Ver de la Terreur est abattu et mort,
Et toujours ainsi tomberont nos ennemis !
[Bilbo le Hobbit, p.271-272]

Comment ne pas reconnaître, même si le propos des frères Grimm diffère de celui de Tolkien, la réunion de ces 7 motifs (rivière qui sépare deux mondes, montagne aux pieds de la rivière, or, château, roi, retour du roi, mort des usurpateurs) dans le conte Le roi de la Montagne d'or ?

(...) le fils serait abandonné au fleuve. Alors, il dit adieu à son père, monta dans une petite barque (...) elle flotta tant et si bien qu'elle finit par échouer sur un rivage inconnu. Alors, il descendit à terre, vit devant lui un beau château et y porta aussitôt ses pas. (...) tout le château exulta et fut en liesse (...) et il devint roi de la Montagne d'or.
(...) À son réveil, il se trouva tout abandonné (...)
Quand il eut les trois choses, il (...) dit à part soi : " Ah que ne suis-je sur la Montagne d'or ! " Et aussitôt il disparut aux yeux des géants (...)
Puis il se rendit visible et alla crier dans la salle : " La noce est finie, le vrai roi est revenu ! " Les rois, les princes et les conseillers qui y étaient rassemblés le tournèrent en dérision et le raillèrent : mais lui parla bref et dit : " Voulez-vous sortir, oui ou non ? " Alors ils tentèrent de s'emparer de lui et l'encerclèrent, mais il retira son épée et dit : " Abats toutes les têtes, sauf la mienne. " Alors toutes les têtes roulèrent par terre et ils resta seul maître et redevint le roi de la Montagne d'or.
[Le roi de la Montagne d'or, G2, p.248, 249-250]

(e) Sur les quarante occurrences de l'adjectif 'pauvre' dans le texte entier, une seule seulement est utilisée pour caractériser un manque de richesse (appliquée au nains, bien sûr ; p.30) ; les trente-neuf restantes, marquant l'intervention du conteur, ont pour fonction de provoquer la compassion ou le sourire du lecteur et de créer une connivence avec le conteur. Quatre d'entre elles se trouvent dans le seul chapitre Énigmes dans l'Obscurité (références en gras ci-après), toutes appliquées à Bilbo.
Ainsi, dans Bilbo le Hobbit, on peut être 'pauvre' parce qu'on est :

* petit : 'le Pauvre petit hobbit' [p.16, 97], '(le) pauvre petit bonhomme' [p.45 x2, p.220], ses pauvres petits pieds [p.45]),
* idiot : 'Bilbo, pauvre idiot !' [p.235]),
* vieux : 'Ce pauvre vieux Baggins' [p.311], 'le pauvre vieux Bombur' [p.171,172,294]
* gros : 'le pauvre Bombur, qui était gros' [p.74], 'L'araignée se dirigea vers le plus gros de ces paquets - " C'est ce pauvre Bombur, je parie ", pensa Bilbo' [p.166], 'le pauvre gros Bombur' [p.202].

Des nains [p.170, 195,197], des oiseaux [p.114] ou des bêtes [p.226] peuvent être 'pauvres'. De même pour un pied [p.45], des orteils [p.95] ou des jambes [p.116 x2], tant se déplacer en Terre-du-milieu nécessitait une constitution solide...
Mais avant tout, c'est le héros de l'aventure, qui est qualifié de 'pauvre', le malheureux étant désigné de toutes les manières possibles :

* Le pauvre M.Baggins (p.17,74,156,182)
* Le pauvre Bilbo Baggins (p.23)
* Le pauvre Bilbo (p.23,44,68,73,84,85, 108,115,233,284)
* Le pauvre Baggins (p.36)
* Ma pauvre personne (p.216)

La mère même de Bilbon, madame Belladone Baggins, est qualifiée de 'pauvre Belladone' :

Indeed for your old grand-father Took's sake, and for the sake of poor Belladonna, I will give you what you asked for.
= En considération de votre vieux grand-père Took et de cette pauvre Belladone, je vous accorderai ce que vous m'avez demandé.
[Bilbo le Hobbit, p.12]

Or à peine quelques pages plus haut, la mère de Bilbo nous est présentée comme étant 'la fameuse Belladone Took, l'une des trois remarquables filles du Vieux Took' (p.8) et, devenue Mme Bungo Baggins, on apprend que son mari Bungo 'construisit pour elle (en partie avec son argent) le plus luxueux des trous de hobbit qui se pût voir sous la colline' (p.9). Belladone est loin d'être 'pauvre'...
Ceci prouvait dès le début du conte le caractère artificiel de la formule 'pauvre Bilbo' sous la plume de Tolkien. Ou bien, comme pour le cas de Belladone [68], la douce ironie du conteur.
L'ironie mise à part, cette manière de qualifier la situation malheureuse d'une personne se rencontre dans les contes de Grimm (même si l'acception relative à une situation miséreuse est plus fréquente). On la trouve, par exemple dans l'introduction de Dame Holle :

Une veuve avait deux filles dont l'une était belle et industrieuse, l'autre laide et paresseuse. Mais elle préférait la laide et paresseuse, parce qu'elle était sa vraie fille, et l'autre devait faire tout le travail et jouer la Cendrillon dans la maison. La pauvre fille devait chaque jour s'asseoir au bord de la grand-rue près d'un puits et filer au point que le sang lui sortait des doigts.
[G3, p.28]

Ou encore, dans Le vieux Sultan :

Un paysan avait un chien fidèle qui s'appelait Sultan, qui était devenu vieux et avait perdu toutes ses dents (...) " Demain , je tuerai le vieux Sultan d'un coup de fusil, il n'est plus bon à rien. " (...)
Le pauvre chien qui non loin de là gisait au soleil avait tout entendu et était triste que le lendemain fût son dernier jour.

[G3, p.50]

Noter comme le pauvre chien l'est parce qu'il est vieux...
Enfin, un troisième exemple parmi d'autres [69] :

Un jour une pauvre servante avec ses maîtres traversait en voiture une grande forêt et, quand ils furent au milieu, des brigands sortirent des fourrés et tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent. Alors tous périrent sauf la fille qui dans sa peur avait sauté à bas de la voiture et s'était cachée derrière un arbre. (...) Alors elle se mit à pleurer amèrement et dit : " Pauvre fille, que faire ? "
[La vieille dans la forêt, G3, p.135]

(f) Dans L'Énigme, la sorcière 'feint d'être amicale' (= pretending to be friendly). Nous avons déjà noté ce point de contact avec Énigmes dans l'Obscurité ; seulement, je voulais ajouter qu'on retrouve le motif de l'hypocrisie malfaisante dans le Conte du Genévrier si cher à Tolkien :

Quand le petit garçon parut à la porte, la méchante fit semblant de lui dire gentiment : " Mon fils, veux-tu avoir une pomme ? " et lui jeta un regard sombre.
[G3, p.39]

(g) Au tout début d'Énigmes dans l'obscurité, Bilbo, seul et perdu, se laisse aller au désespoir :

Il n'alla pas beaucoup plus loin, mais s'assit sur le sol froid pour s'abandonner un long moment à un complet désespoir. Il se vit en train de faire frire des œufs au lard dans sa cuisine, à la maison (...) ; ce qui ne fit que le rendre plus misérable encore.
[Bilbo le Hobbit, p.75]

Le passage du héros par une période de profond abattement est fréquent dans les contes de Grimm :

Le soldat songeait à la grande détresse où il se trouvait (...)
[L'homme à la peau d'ours, G3,p.87]
(...) quand il vit combien il avait peu avancé et que tout son travail se réduisait pour ainsi dire à rien, il fut pris d'une grande tristesse et perdit tout espoir.
[L'Oiseau d'or, G2, p.164]

(h) Parmi ces passages où l'on rencontre le héros désemparé, le suivant va nous permettre d'aller plus loin :

Le pauvre soldat tomba sans se faire de mal sur le sol humide, et la lumière bleue continua de brûler, mais à quoi cela pouvait-il lui servir ? Il voyait bien qu'il n'échapperait pas à la mort. Il resta là un moment, tout triste, puis, par hasard il mit la main dans sa poche et trouva sa pipe encore à moitié bourrée de tabac. " Ça sera mon dernier plaisir ", se dit-il ; il la sortit, l'alluma à la lumière bleue et se mit à fumer. Mais comme la lumière se répandait dans son trou, voilà que soudain un petit homme noir se trouva devant lui et lui demanda : "  Maître qu'ordonnes-tu ? "
[La lumière bleue, G2, p.279-280]

Je ne peux pas croire que, là encore, l'accumulation des détails communs à la petite unité littéraire d'un chapitre de Bilbo le Hobbit (ici, 'notre chapitre', Énigmes dans l'Obscurité) soit fortuite :

Au bout d'un moment, il chercha sa pipe. Elle n'était pas brisée, c'était déjà quelque chose. Puis il chercha sa blague ; elle contenait encore du tabac, ce qui était encore mieux. Après quoi, il chercha des allumettes, mais n'en trouva point, et cette absence le découragea totalement. Mais cela valait aussi bien, il en convint quand il retrouva son sang-froid. Dieu sait ce que la lueur d'allumettes et l'odeur du tabac auraient pu faire sortir des trous noirs de cet horrible endroit. Il ne s'en sentit pas moins accablé sur le moment. Toutefois, en tâtant toutes ses poches et en cherchant partout sur lui des allumettes, sa main tomba sur la garde de son épée - (...)
Il la sortit alors. Elle jeta un éclat pâle et terne : " Elle a donc une lame elfique, elle aussi, pensa-t-il ; et les gobelins ne sont pas très près, mais cependant pas assez loin. "
[Bilbo le Hobbit, p.76]

L'obscurité, le découragement, la pipe, le tabac, les poches, la lumière bleue associé à un objet/être magique et protecteur...
Certes, la lueur de Dard, l'épée de Bilbo, n'est pas qualifiée de bleutée, mais le lecteur attentif ne peut pas l'imaginer autrement puisqu'il s'agit d'une 'lame elfique, elle aussi' : le couteau de Bilbo a été trouvé avec d'autres lames de Gondolin (p.50.59), dont Glamdring, devenue l'épée de Gandalf ; or l'action magique de cette lame elfique est décrite à peine quatre pages avant notre texte :

Il tira de nouveau son épée et de nouveau elle lança d'elle-même un éclair dans l'obscurité. Quand des gobelins se trouvaient dans les parages, elle flambait avec une rage qui la faisait étinceler ; à présent, elle brillait d'une flamme bleue de joie d'avoir tué le grand seigneur de la cave.
[Bilbo le Hobbit, p.72]

Enfin, Tolkien l'imaginait bleutée puisque c'est ainsi qu'il la décrit dans le Seigneur des Anneaux [VI. La Lothlorien, p.377] : Il dégaina Dard: celle-ci étincela comme une flamme bleue; puis la lueur s'évanouit de nouveau, et l'épée reprit son aspect terne.

(i) Le regard vert de Gollum traduisant sa colère et sa soupçonneuse convoitise a déjà été relevé et expliqué, mais cela ne nous empêche pas de rappeler le conte de Grimm qui lie étroitement la couleur verte avec la jalousie, Blancheneige, conte de la jalousie par excellence :

La reine en fut épouvantée. Elle devint jaune et verte de jalousie. À partir de là, chaque fois qu'elle apercevait Blancheneige, son cœur se retournait dans sa poitrine tant elle éprouvait de haine à son égard. La jalousie et l'orgueil croissant en elle comme mauvaise herbe. Elle en avait perdu le repos, le jour et la nuit.
[G1, p.87]
Elle savait que la jalousie ne lui laisserait aucun repos.
[G1, p.90]
Et son cœur jaloux trouva le repos, pour autant qu'un cœur jaloux puisse le trouver.
[G1, p.93]

(j) Dans de nombreux contes, les sorcières, acculées et furieuses de leur échec, ne trouvent pas d'autre moyen que d'exprimer leur méchanceté par des injures :

La méchante femme proféra un affreux juron (...)
[Blancheneige, G1, p.95]
Quand [la magicienne] vit Joringel, elle fut très, très fâchée, jura, cracha du poison et de la bile contre lui (...)
[Jorinde et Joringel, G3, p.56]
Alors la sorcière fut prise de fureur
[La lumière bleue, G2, p.279]

De quoi nous rappeler les réactions de Gollum, ' jurant et chuchotant' (p.91), 'sifflant et jurant' (p.93), avec 'au cœur une telle rage causée par sa perte et ses soupçons' (p.90).

(k) Dans les contes, une règle tacite est que 2 échecs doivent être suivis d'une 3ème tentative fructueuse (en faire l'inventaire serait fastidieux, mais nous avons déjà rencontré une application de cette règle dans Le Lapin ; cf. X.3.2) ; or, une telle règle se retrouve énoncée deux fois dans Bilbo le Hobbit :

"  Allons, allons ! dit-il. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir ! comme disait mon père, et " troisième fois rapporte pour toutes ". Je vais descendre encore dans le tunnel. " J'ai été à deux reprises par là, sachant qu'il y avait un dragon à l'autre bout ; je vais donc risquer une troisième visite, (...) "
[Bilbo le Hobbit, XII. Sortis, p.242] [cf. aussi p.219]

(l) Il est caractéristique que les héros de Tolkien comme ceux des frères Grimm accumulent les aventures et découvertes dans les profondeurs de la terre.
Chez Tolkien, Gobelins, Gollum et Smaug se rencontrent 'sous la montagne'. Bilbo doit, pour les rejoindre 'descendre de façon constante' (p.77), prendre des 'tunnels', 'descendant toujours' (p.77) ; cette descendre pouvant conduire à un lac souterrain (p.78).
On retrouve de telle descentes dans des puits, tunnels, escaliers souterrains dans Les souliers au bal usés (dans lequel le héros descend, invisible grâce à un manteau, jusqu'à un lac souterrain...), La lumière bleue [G2,p.279], Les trois Plumes [G4, p.74-79], etc...

(m) Gandalf souhaite la chance à ses amis (p.52,145,147), de même qu'Elrond (p.62), Béorn (p.141) ou Balïn (p.301).
Mais ce qui compte, c'est que Bilbo la possède ! Ainsi, à plusieurs reprises, il est 'sauvé par pure chance' (p.85,162,164) parce que 'la chance est avec lui'(p.175,186,197,219,230), lui qui est 'né sous une bonne étoile'(p.165), 'doué d'une chance qui excède de beaucoup la part habituelle' (p.219) ; il le dit lui-même : 'Je suis (...) Porteurdechance' (p.231).

Avant même ces multiples références, Tolkien avait fait évoqué la chance, ce compagnon nécessaire des malheureux héros de contes embrigadés dans des aventures souvent mortelles : Bilbo, dès qu'il reconnaît Gandalf, se souvient des 'si merveilleuses histoires' qu'il lui racontait, histoires qui évoquaient 'la chance inespérée de fils de veuves' (p.12).
Cette chance qui suit le héros depuis sa naissance se retrouve dans Le diable aux trois cheveux d'or :

" Ces jours-ci il nous est né un enfant coiffé. Tout ce qu'un enfant de cette espèce entreprend tourne à son avantage. " (...) " C'est un enfant de la chance, cela ne peut que tourner bien pour lui. "
(...) " je sais tout " répondit le favori de la fortune.
(...) la vieille (...) rendit sa forme humaine à l'enfant de la chance.
(...) Enfin, l'enfant de la chance arriva chez lui (...)
[G2, p.111,115,118,119]

(n) Plusieurs contes de Grimm reposent sur la résolution d'énigmes dont l'enjeu peut être vital. Nous avons vu, en X.3.2, l'exemple de L'énigme, mais des énigmes apparaissent également, et sous une forme triple, dans Le Griffon , Le diable aux trois Cheveux d'or et Le diable et sa grand-mère, trois contes de factures similaires quant à la ruse qui permet de résoudre les trois énigmes.

(o) de nombreux contes voient des personnages (positifs) devenir oiseaux ; dans d'autres, les héros sont comparés à des oiseaux ; ainsi  :

Alors elle (...) vit ses trois frères chevaucher à travers champ, on eût dit des oiseaux en vol (...) [Barbe-Bleue, G3, p.239]
les douze brigands y entrèrent et, quand ils le virent, ils rirent et dirent :  " Bel oiseau, nous te tenons enfin (...) " [Le mont Simeli , G3, p.160]

cette même image se trouve dans la bouche des gobelins (équivalents des brigands des frères Grimm) qui recherchent la troupe des nains, Bilbo et Gandalf :

Quinze oiseaux dans cinq sapins,
Leurs plumes furent agitées par une ardente brise !
Mais ce pauvres petits oiseaux n'avaient point d'ailes !
Ah ! que va-t-on faire de ces drôles de petites choses ?
Les rôtir vives, ou les cuire en ragoût dans une marmite,
Les frire, les faire bouillir et les manger toutes chaudes ?
[Bilbo le Hobbit, VI, p.114]

(p) Les objets magiques sont nombreux dans les contes de Grimm. On y rencontre des bagues (= anneau) :

Au moment de la séparation, elle lui donna encore une bague magique et dit : " Prends cette bague et mets-là à ton doigt, ainsi tu seras transporté sur-le-champ où tu le désires (...) " [Le roi de la montagne d'or, G2, p.245]

Mais aussi bottes, épées, bâtons, chevaux, manteaux :

Puis il gravit la montagne de cristal à cheval et quand il arriva devant le château, il était fermé : alors il frappa à la porte avec son bâton et elle ne tarda pas à s'ouvrir. il entra et monta l'escalier jusqu'à la salle du haut ; la jeune fille était là, et devant elle, il y avait une coupe d'or pleine de vin. Mais elle ne pouvait le voir, car il avait mis son manteau. Arrivé devant elle, il retira de son doigt l'anneau qu'elle lui avait donné et le jeta dans la coupe, qui se mit à tinter. [Le corbeau, G2, p.258]

Ici, le manteau ne peut qu'attirer notre attention car il a le pouvoir de rendre son porteur invisible. Cet objet est quasiment omniprésent chez les frères Grimm, on le trouve dans Le Corbeau, mais aussi dans Le Roi de la Montagne d'Or [G2, p.248-249], Les souliers au bal usés, assurément L'Énigme (voir X.3.2)... [70]

(q) La finale d'un conte des frères Grimm nous rappelle une aventure de Bilbo le Hobbit :

" Que convient-il de faire à quelqu'un qui en a tiré un autre du lit et l'a jeté à l'eau ? - Il ne mérite rien de mieux, dit la vieille, que d'être mis dans un tonneau garni de clous que l'on fera rouler du haut de la montagne jusqu'au fleuve. " Alors le roi dit : " Tu as prononcé ta sentence. " Il fit faire un tonneau semblable et mettre la vieille avec sa fille dedans, puis le fond fut cloué et le tonneau, dégringolant le long de la montagne, roula jusqu'au fleuve.
[Les trois nains de la forêt, G2, p.]

Il s'agit, bien entendu, de l'évasion rocambolesque des nains emprisonnés par les Elfes de la forêt au chapitre IX, Tonneaux en liberté :

Quand les tonneaux étaient vides, les elfes les jetaient par les trappes, ouvraient la grille, et les tonneaux s'en allaient flotter en dansant sur la rivière jusqu'à ce qu'ils fussent entraînés par le courant à un endroit situé très loin en aval, (...)
(...)les tonneaux s'ébranlaient vers la noire ouverture et étaient poussés dans l'eau froide à quelques pieds en dessous. Certains fûts étaient réellement vides ; d'autres contenaient chacun un nain soigneusement empaqueté ; mais ils descendirent tous de même, un à un, avec maints chocs et heurts, résonnant sur ceux qui étaient déjà en bas, claquant dans l'eau, rebondissant sur les parois du tunnel, se cognant les uns les autres, avant de partir en dansant dans le courant.
[Bilbo le Hobbit, p.185,191]

Et le fait que le conte en question fasse intervenir trois nains n'est pas sans renforcer le parallèle (même si cela s'arrête à leur seule présence, leurs fonctions dans les deux contes étant sans aucun rapport entre elles).

Il y aurait certainement d'autres points à relever (parmi lesquels les interventions du narrateur qui s'adresse au lecteur sur un ton paternel comme le " Imaginez sa peur ! " au premier paragraphe d'Énigme dans l'Obscurité), mais il est temps de faire le point.
La longue liste précédente n'avait pas pour but de prouver que Tolkien s'est volontairement inspiré des seuls contes de Grimm que nous avons présentés ou cités ; par contre, elle prouve que l'imaginaire de Tolkien s'était nourri de telles références et que Bilbo le Hobbit avait non seulement des structures caractéristiques des contes de Grimm mais faisait écho également à leurs thématiques.
Ainsi, alors que la trame d'Énigmes dans l'Obscurité renvoie à celles de mythes nordiques, sa narration renvoie à celle des 'contes de fées' chers à Tolkien.
Une caractéristique supplémentaire et essentielle des contes (leur fonction) apparaîtra en XI.3), mais avant cela, nous reviendrons sur ce qui a provoqué le développement sur l'influence des contes de Grimm sur la nature et la rédaction de Bilbo le Hobbit : le rôle du chiffre trois dans la structure du chapitre Énigme dans l'Obscurité.


[small]Bibliographie et notes :

[67] Tolkien gardera une affection toute particulière pour ce motif de la rivière qui sépare deux mondes dans le Seigneur des Anneaux ; il suffit de rappeler comment la Bruinen protège, par ses flots, Rivendell de ses ennemis (SdA, I.12 Fuite vers le Gué, p.241-242), ou comment l'Anduin sépare la forêt de la Lorien de la Forêt Noire :

[Frodon] regarda à l'est, et il vit tout le pays de la Lorien qui descendait vers la pâle lueur de l'Anduin, le Grand Fleuve. Il porta les yeux par-delà la rivière ; toute la lumière disparut, et il se trouva de nouveau dans un monde qu'il connaissait. À partir du cours d'eau, la terre apparaissait plate et vide, informe et vague, jusqu'à l'horizon où elle s'élevait de nouveau comme un mur, sombre et lugubre. Le soleil qui s'étendait sur la Lothlorien n'avait aucun pouvoir d'illuminer l'ombre de cette lointaine hauteur.
[SdA, II.6 La Lothlorien, p.384] (au passage, remarquez les termes soulignés caractéristiques d'une 'triade redondante')

C'est également à la traversée de la Baranduin que Frodo doit son salut, laquelle traversée joue pour Sam un rôle identique à la traversée de l'Eau par Bilbo, c'est-à-dire le passage du confort à l'aventure  :

Le bac avançait lentement à travers la rivière. La rive du Pays de Bouc approcha. Sam était le seul membre du groupe à n'avoir jamais encore traversé. Il éprouvait un curieux sentiment tandis que glissait le lent et clapotant cours d'eau ; sa vie ancienne restait derrière dans les brumes, la sombre aventure l'attendait en avant. Il sa gratta la tête, souhaitant fugitivement que M. Frodon eût continué de vivre en toute tranquillité à Cul-de-Sac. (...)
Sur l'autre appontement, (...), on pouvait tout juste distinguer une forme (...) Puis elle rampa ou repartit à croupetons vers l'obscurité au-delà des lanternes.
[SdA,I.5 Une conspiration démasquée, p.119]

[68] En effet il y a fort à parier que Tolkien se moque de 'la fameuse Belladone Took', fille 'remarquable' du Vieux Took, dont 'l'un des ancêtres Took avait dû épouser une fée', appartenant à un clan dont ses membres 'se prenaient à avoir des aventures' et qui laisse corrompre par son mari Baggins ; car une fois mariée à Bungo, 'Mme Bungo Baggins' se vit offrir 'le plus luxueux des trous de hobbit' (un trou quand même) et 'ils demeurèrent là jusqu'à la fin de leurs jours'...quelle phrase terrible! ! 
Avec de tels parents, Bilbo - 'qui ressemblait en tout point par les traits et le comportement à une seconde édition de son solide et tranquille père' - ne risquait pas d'être pris par le virus de l'aventure ! [Bilbo le Hobbit, p.8-9]

[69] 'Le pauvre aveugle' [Les corneilles, G3, p.247], 'le pauvre soldat' [La lumière bleue, G2, p.279], 'la pauvre fille' [La vraie fiancée, G2, p.343 ; Les trois nains de la forêt, G2, p.67]

[70] Une remarque : dans L'Énigme, le manteau de la Princesse est décrit comme étant un 'manteau de brouillard gris'. Ne pourrait-on pas y voir un 'ancêtre' littéraire des manteaux que Galadriel offre aux membres de la Compagnie ?

Pour chacun, ils avaient prévu un capuchon et un manteau, fait à sa taille d'une étoffe soyeuse, légère mais chaude, que tissaient les Galadhrim. La couleur en était difflcile à définir: ils semblaient gris, avec un reflet du crépuscule sous les arbres; mais bougés ou placés dans une autre lumière, ils devenaient du vert des feuilles dans l'ombre, du brun des champs en friche la nuit ou de l'argent sombre de l'eau sous les étoiles. Chaque manteau s'agrafait autour du cou par une broche semblable à une feuille verte veinée d'argent.

- Sont-ce là des manteaux magiques ? demanda Pippin, les regardant avec étonnement.
- (...) vous les trouverez très utiles pour vous cacher à la vue d'yeux hostiles, que vous marchiez parmi les pierres ou parmi les arbres.

[SdA, II.8 Adieu à la Lorien, p.404]
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