Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Plaidoyer pour Frodo
#1
Bonjour. C’est la première fois que j’interviens sur ce site, où il est bien agréable de se promener. En lisant toutes vos réflexions en sens divers et tout en n’ayant pas une érudition tolkinienne aussi poussée que certains (fort impressionnant, parfois !) j’ai eu envie de vous faire partager l’une des mes visions du SDA, que je revendique comme subjective. Sorry si c’est un peu long, une fois commencé, je n’ai pas pu m’arrêter. Je me lance donc.


"Frodo se retira doucement de toutes les activités de la Comté, et Sam remarqua avec peine le peu d’honneur qui lui était rendu dans son propre pays. Rares étaient ceux qui connaissaient ou désiraient connaître ses exploits et ses aventures (...) Le temps passa, et 1421 arriva. Frodo fut de nouveau malade en mars ; mais, par un grand effort, il le cacha, car Sam avait d’autres sujets de préoccupation (…)"
« J’ai tenté de sauver la Comté, et elle l’a été, mais pas pour moi. Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger : quelqu’un doit y renoncer, les perdre de façon que d’autres puissent les conserver. »

Je ne sais pourquoi, à chaque fois que je relis ou même que je repense au chapitre final du SDA, un méchant cafard m'envahit, dont parfois l'ampleur m'étonne moi-même. Je pense bien que je pourrai lire ou analyser tant que je veux l'oeuvre de Tolkien, je ne pourrai jamais lui pardonner la fin du SDA, et surtout, le sort qu'il réserve à son héros, Frodo.

Pourquoi Tolkien fait-il le choix d’abandonner son héros ? Après avoir vécu autant d'épreuves, fait preuve d'un esprit de sacrifice et d'une générosité extraordinaire, non seulement, Frodo échoue au moment ultime, mais encore et surtout, finit abandonné dans l'indifférence quasi générale, une fois la Terre du Milieu "sauvée".

A lire depuis peu, il est vrai, les commentaires des tolkiendili, il me semble qu’il n’y a que fort peu de commentaires sur Frodo, qui semble tout aussi oublié par les fans que par la Terre du Milieu. Est-ce parce qu'il n'est pas de bon ton d'aimer le héros des histoires ? Se montre-t-on plus original en soutenant des personnages secondaires ? Est-ce parce qu'il est plus difficile (moins "mode" ?) de soutenir un héros tragique qu'un personnage plus "léger", plus humoristique ou moins décrit et donc moins réel, moins impliquant ?

Loin de moi de décrier les autres personnages. J'ai été, moi aussi fascinée par les elfes, par le magnifique Aragorn et son parcours qui n'est pas des plus facile non plus. Comment ne pas être sensible au parcours de chacun de ces personnages et au cheminement qu'ils doivent accomplir, de Gandalf à Pippin. Sam est effectivement une personnalité merveilleuse et fort attachante. Mais le véritable héros - au sens plein du terme - est et reste Frodo. C'est son parcours qui est le plus profond et le plus difficile, c'est lui qui accomplit le plus grand exploit car il doit lutter tout au long du roman contre un ennemi qui l'attaque durement tant physiquement que psychologiquement (ce qui est le plus éprouvant de tout). Dans cette épreuve, Frodo n’abandonne jamais, même lorsqu’elle le conduit bien au-delà de ses propres limites, tant physiques que psychologiques. Il continue, alors même qu’il a perdu la chose la plus importante dans une quête : l’espoir. C'est aussi le seul de toute l'aventure qui ne retire aucune récompense de toutes ses souffrances et ses sacrifices.

En effet, de la manière dont le récit est fait, il m’est difficile de voir le départ de Frodo vers l'Ouest comme une récompense. Même si, on peut, pour rendre l'histoire plus optimiste, imaginer qu'il va enfin y trouver le bonheur et la plénitude à Valinor. Pour moi, le départ de Frodo est présenté comme s'il s'agissait de sa mort ou en tout cas, son renoncement définitif à la vie matérielle et réelle, à tout ce qui faisait de lui un "parfait" hobbit, heureux des choses de la vie réelle.
Au contraire, tous les autres personnages de SDA ont été récompensés de leurs exploits. Le récit voit la victoire totale de Gandalf dont toutes les stratégies et les actions ont été couronnées de succès. Il prend la place qui était celle de Saroumane en tant que sage incontesté. Aragorn prend sa place en tant que seigneur hériter du Gondor, règne en souverain estimé par tous, vit avec la femme qu'il aime. Les jeunes seigneurs qui se sont illustrés dans la guerre de l'anneau (Eomer, Faramir), ont pris la place des anciens et sont aussi respectés. Gimli et les nains participent à la reconstruction de Minas Tirith et en retirent reconnaissance et postérité. Une grande amitié est née entre Legolas et Gimli qui s'invitent à découvrir leurs univers respectifs. Cette amitié ne se démentira à aucun moment puisqu'ils partiront finalement ensemble vers l'ouest. Eowyn trouvera la consolation et un nouveau sens à sa vie dans les bras de Faramir. Arwen, même si son choix a un prix fort, va vivre la vie qu'elle a choisi auprès de l'homme qu'elle aime. Merry et Pippin ont acquis un prestige certain grâce à leur taille et à leurs exploits guerriers. Ils sont devenus des gloires parmi les hobbits et à la cour des souverains auxquels ils se sont liés. Sam, le merveilleux Sam, fonde une famille, reconstruit son pays tout en pratiquant son métier de jardinier, s'installe près de son ami à Cul-de-Sac et deviendra même Maire. Si sa séparation d'avec Frodo est assurément un passage très triste du récit, je la considère aussi comme un cadeau fait à Sam, qui avait sans doute besoin d'une séparation radicale pour parvenir à vivre sa propre vie, s'accomplir de manière totalement indépendante. La fin de l'aventure est le début d'une nouvelle vie à construire pour chacun de ces personnages.
Mais que reste-t-il à Frodo ? La souffrance, la maladie, l'incompréhension, l'indifférence et in fine, l’effacement.

Un jour que Bernard Pivot le recevait sur le plateau d' `Apostrophes´ et qu'il lui demandait ce qu'est le bonheur, le philosophe Raymond Aron eu cette réponse bouleversante qu'il y a des circonstances dans la vie qui font perdre tout son sens à ce mot.
Je crois que c'est ce qui arrive à Frodo. Tout qui s'est jamais engagé totalement dans une entreprise, même petite, mais qui lui a pris toute son énergie, a vécu ce moment de blues, une fois tout terminé - d'autant plus fort que l'engagement était profond. Avec ce questionnement, à quoi vais-je donner du sens, à présent ?
Personne ne pourra nier que Frodo s'est engagé plus que totalement dans sa mission. Lorsqu'il revient chez lui, tout lui semble vide. Il a perdu son amour de la vie, son amour pour son pays, qu'il ne reconnaît plus. Il ne peut plus trouver de sens à sa propre vie.
Mais, de surcroît, il doit aussi vivre avec cette certitude qu'il a lui-même échoué au moment ultime. D'aucuns seraient passés allégrement au-dessus de ce qu'ils auraient considéré comme un détail, alors que l'anneau détruit, l'objectif final est atteint. Mais Frodo a gardé sa pureté et ne peut qu'être hanté par ce sentiment d'échec. J'ai tout de suite pensé cela lorsque j'ai lu le SDA la toute première fois (et ça remonte à…. tout ce temps déjà ?!) Mais ma lecture de ce que ce site rapporte de la correspondance de Tolkien me montre que mon interprétation était exacte. En somme, non seulement il se trouve devant un vide de sens à sa vie, mais il a perdu complètement le peu d'estime qu'il avait de lui-même, victime malgré-lui de sa nature profondément altruiste, que l'anneau lui-même n'a pas su détruire.

L'anneau n'a pas détruit non plus sa simplicité et sa profonde modestie, lesquelles se manifestent dès le début du récit. Frodo ne se vante jamais, ne se glorifie jamais de ce qu'il fait, même lorsqu'il s'agit de véritables exploits. Mais ainsi, n'assurant pas sa propre pub, il les accomplit dans l'indifférence ou au moins, ceux qui se soucient de lui, ne n'en mesurent pas la grandeur. Ainsi, lorsqu'il sauve ses amis de l’Esprit des Galgals, jamais il ne le raconte. Gandalf n'en est informé que parce qu'il a parlé dans son sommeil, durant sa convalescence à Rivendell. Ses amis eux-mêmes ne s'en soucient guère et ne l'interrogeront jamais. Pourtant, lui, se soucie bien de connaître les exploits de Sam, vainqueur de Shelob.
Au contraire, dès qu'il réalise quelque chose, il pense et dit que le mérite en revient aux autres : c'est grâce à Aragorn qui s'en sort après l'attaque des Nazguls, dit-il (alors que le lecteur sait qu'il a résisté 17 jours à une blessure terrible et qu'il se tournait encore face à ses assaillants une fois le Gué passé) - c'est grâce à Gandalf qu'il est reçu au Conseil d'Elrond, dit-il (mais son mérite y est aussi pour quelque chose, non ?) - C'est de sa faute et celle des hobbits si Aragorn et Boromir n'ont pas défendu Gandalf contre le Balrog, dit-il à Faramir - C'est grâce à Sam qu'il parvient à traverser le Mordor, lui dit-il aux moments les plus sombres de la quête. Tout cela est bien vrai, d'accord, mais il ne manque pas de le faire savoir aux intéressés et ne s'octroie lui-même aucun mérite. Dans la façon dont Tolkien le décrit, il m’apparaît certain qu'il ne pense même pas qu'il peut être méritant.
Au contraire, Aragorn se présente ouvertement et de manière décidée comme l'hériter d'Isildur et ce, dès sa première rencontre avec Eomer. Gandalf affirme ce qu'il est devant le Balrog et dans d'autres circonstances. Merry et Pippin s'affichent avec leurs armures étincelantes. Tous sont sûrs de leur valeur et le font connaître. Frodo reste modeste en toutes circonstances. C’est sans doute la raison pour laquelle il n'est pas reconnu. Quelle injustice !

Je pense que Tolkien devait être quelqu'un de fort amer pour conclure son œuvre sur la pensée que le monde est profondément injuste envers ceux qui sont les plus généreux, les plus sincères, les plus honnêtes, les plus modestes.

Tout d'abord, pourquoi les forts, les puissants, ne se chargent-ils pas de détruire l'Anneau ? La question posée est moins anodine qu'il n'y paraît. Aussi forts, aussi sages qu'ils puissent être, ils ne sont pas même foutus de s'entendre et de se faire un peu confiance pour accomplir la mission. Il faut que ce soit quelqu'un de petit, de pur, qui s'en charge, alors qu'il n'a ni la force des guerriers hommes, elfes ou nains, ni les pouvoirs d'un magicien ou les qualités d'un elfe.
Pourquoi Gandalf, Aragorn, un seigneur elfe ou un seigneur nain, les aigles, ou qui que ce soit de puissant ne pouvait-il assurer la mission ? Ils avaient tous de meilleures armes pour y arriver sans casse et plus rapidement. Est-ce que seul Frodo était de force à résister au pouvoir de l'anneau ? Ou alors ont-ils jugé que si Frodo succombait à son pouvoir, ça ne pouvait être très grave et s'il était tué avant, cela n'aurait pas de conséquence non plus. C'est Frodo qui doit être sacrifié car il est considéré par tous comme insignifiant. Et Frodo se propose car il est extraordinairement généreux. Car, en fait, il n'a quasi rien à y gagner; si ce n'est préserver son pays - mais cette menace est infiniment plus floue que celle qui est présente pour les peuples des grands. Sam le dit d'ailleurs fort bien lorsqu'ils sont pris par la troupe de Faramir et qu'il s'indigne du manque d'égard que l'on a envers Frodo.

Même si l'on admet que Frodo était le seul de toute la Terre du Milieu à pouvoir accomplir la mission, il est incontestable que la Terre du Milieu tout entière a une dette à l'égard de Frodo,. Or, elle l'oublie sitôt l'aventure terminée et les lauriers remis. Qui se soucie de Frodo, à part Sam, une fois chacun occupé par ses propres affaires ? Nulle part le récit ne nous dit que Legolas, Gimli, Aragorn ne s'en inquiète, une fois que la Communauté se dissout. Ni même Gandalf, alors que lui, sait très bien le prix que Frodo a payé pour accomplir sa quête (cf. l'épisode du malaise de Frodo lors du retour à Hobbiton). Merry et Pippin ne semblent se souvenir de l'existence même de Frodo qu'au moment où celui-ci quitte la Terre du Milieu. Qu'en est-il de la belle solidarité de la Communauté ? Elle ne résiste pas au temps et au quotidien. Personne n'est venu aider Frodo à vivre, personne n'a essayé de le comprendre, n'a reconnu véritablement la portée de son sacrifice.
Et même Sam, et c'est pour moi ce qui a encore de plus triste dans le récit, Sam, occupé par ses nombreuses tâches familiales et de reconstruction du pays, ne se rend pas vraiment compte de la détresse dans laquelle se trouve Frodo. Il est vrai que celui-ci, à son habitude, souffre en silence et tâche de ne rien montrer… Puis Sam, tout en étant fidèle, n’est peut-être pas capable de comprendre son ami.
Frodo s'en va vers l'ouest car il n'a plus sa place dans le monde réel; il n'a plus sa place car on ne lui en a pas fait, personne ne l'a aidé à la trouver. Personne ne l'ai aidé à donner un nouveau sens à sa vie et lui, ne pouvait plus en trouver seul, car blessé profondément par ce qu'il avait vécu. Personne n'a pensé à rendre à Frodo ne serait-ce qu'un bout de ce qui lui a donné. (J’entends, lui rendre réellement, et pas uniquement lors d’une manifestation publique comme le couronnement d’Aragorn).

Je modère un peu mes propos. Il est vrai qu’ils sont un peu injustes vis-à-vis de Sam. Pour moi, Sam remplit en quelque sorte le rôle de l’ange gardien de Frodo : toujours présent à ses côtés, il est l’esprit positif, le souffle d’espoir quand Frodo a épuisé le sien. Il marche aux côtés de Frodo mais il ne peut pas agir à sa place. Sam est aussi le rayon de soleil de la fin du récit, car, lui, retrouve ses marques et démarre vraiment une vie pleine de félicité. Comment ne pas aimer Sam ? Mais voilà, pour moi, aussi grand est son cœur, il n’est pas suffisamment fin, il lui manque cette dimension « spirituelle », qui lui aurait fait réellement comprendre Frodo. (C’est peut-être ce qui lui permet de reconstruire sa vie… Il est dur, voire paralysant de ressentir le monde dans sa complexité…).

Pour terminer, outre toutes les autres conclusions que l'on peut tirer du SDA sur l'initiation, le pouvoir, la mort et même le destin (ou quelle est la part de notre vie qui est dictée par le destin et celle qui relève d'un choix libre véritable - question qui reste sans réponse à la fin du livre), qui est, à mon humble avis de néophyte, la grande question philosophique qui traverse tout le récit, il transparaît à mes yeux, ces conclusions amères :

- quoi qu'il fasse, aussi grandes que peuvent être les choses qu'il accomplit, celui qui reste modeste et ne se met pas en avant, sera ignoré par tous et n'aura pas sa place dans le monde,

- les plus forts se déchargeront toujours sur ceux qui sont le plus altruistes, pour les jeter dès qu'ils n'en ont plus besoin, les abandonnant à leur propre sentiment de culpabilité (cf. la fable des animaux malades de la peste),

- la véritable amitié et la véritable compréhension sont des chimères. (En cela, je ne suis pas d’accord avec la thèse qui affirme que l’amitié et la solidarité sont les grandes leçons du SDA – pour moi, elles ne se manifestent que de manière très partielle et fort imparfaite, et ne supportent pas l’épreuve du quotidien)

Je m’excuse de conclure de manière aussi pessimiste. Il y a de nombreuses autres choses beaucoup plus positives à retirer du SDA. Toutefois, c’est sur cette note que Tolkien a choisi de terminer le récit et qui, de mon point de vue subjectif, imprime un fort sentiment tristesse à la fin de la lecture.

Amicalement,
Ylem.

Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)