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Ton post m’a immédiatement fait réagir car les sentiments que tu décris, je les ai aussi éprouvés à la lecture du SDA et la première fois que je suis intervenue sur ce forum, c’était pour réagir à une certaine interprétation du personnage de Frodo… Que de points communs !
Cela dit, je ne suis pas tout à fait d’accord avec tes affirmations et je voudrais apporter quelques bémols pour compléter ce qu’a dit Sosryko.
Ylem : « Je ne sais pourquoi, à chaque fois que je relis ou même que je repense au chapitre final du SDA, un méchant cafard m'envahit, dont parfois l'ampleur m'étonne moi-même. Je pense bien que je pourrai lire ou analyser tant que je veux l'oeuvre de Tolkien, je ne pourrai jamais lui pardonner la fin du SDA, et surtout, le sort qu'il réserve à son héros, Frodo. »
Moi aussi le cafard m’envahit mais j’estime que je n’ai rien à pardonner à Tolkien. Tu sembles lui reprocher d’avoir achevé son œuvre sur une note inhabituelle et triste alors que j’y vois toute l’originalité et le génie de Tolkien. Il a su s’éloigner des schémas habituels des récits d’heroïc-fantasy en ne consacrant pas la gloire de son héros (malgré lui !) et il a ainsi touché une des vérités de la condition humaine d’après les Chrétiens : la véritable récompense des justes n’est pas sur terre et ne vient pas des hommes, elle intervient dans un au-delà (le paradis ou Valinor). C’est un constat amer, certes, mais aussi plein d’espoir car il suggère que tout n’est pas fini, qu’il reste encore de l’espoir même après les épreuves et la souffrance : la mort n’est plus à redouter, elle devient une délivrance.
Ylem : « A lire depuis peu, il est vrai, les commentaires des tolkiendili, il me semble qu’il n’y a que fort peu de commentaires sur Frodo, qui semble tout aussi oublié par les fans que par la Terre du Milieu. »
Je ne crois pas du tout que Frodo soit négligé, beaucoup de fuseaux traitent de ce personnage. Maintenant toutes les sensibilités cohabitent sur ce forum et le SDA offre tellement d’autres personnalités à explorer qu’il est normal que tout ne tourne pas autour de Frodo ! Même si, pour moi, sa figure est centrale et incontournable pour saisir le sens de l’œuvre !
Ylem : « Pour moi, le départ de Frodo est présenté comme s'il s'agissait de sa mort ou en tout cas, son renoncement définitif à la vie matérielle et réelle, à tout ce qui faisait de lui un "parfait" hobbit, heureux des choses de la vie réelle. »
Là tu abordes le problème délicat du statut de la mort pour Tolkien. Dans nos sociétés modernes, la mort est devenue un tabou car elle fait peur, or ce n’est pas le cas d’autres civilisations où les morts sont fêtés et non plaints : ne me demandez d’exemples précis, je ne suis pas ethnologue. Ce que je veux dire, c’est que la mort pour Tolkien n’est pas forcément négative au départ. Ainsi dans le Silmarillion, il est dit à propos de la création des humains mortels :
« La mort est leur destin, ce don d’Iluvatar, que même les Puissants leur envieront à mesure que le Temps s’approche de sa fin. Mais Melkor a jeté là aussi son ombre, pour confondre la mort avec les ténèbres. Du bien il a fait naître le mal, de l’espoir la peur. » (Quenta Simarillion, « Au commencement des jours »)
La mort à Valinor n’est pas accompagnée des ténèbres, elle est librement choisie et agit comme une délivrance…
Ylem à propos de Frodo : « En somme, non seulement il se trouve devant un vide de sens à sa vie, mais il a perdu complètement le peu d'estime qu'il avait de lui-même, victime malgré-lui de sa nature profondément altruiste, que l'anneau lui-même n'a pas su détruire. »
Evidemment Frodo n’est plus le même après son épreuve et c’est bien compréhensible : tout personnage évolue dans une intrigue ! Plus est grande est sa mission, plus grande sera sa chute ! Frodo paie le prix de son sacrifice et de sa faute, si terrible que cela te paraisse, nous sommes ici dans une optique chrétienne de péché et de rédemption. En cela je suis tout à fait pour la comparaison de Sosryko avec Moïse ! Mais Frodo n’est pas un personnage christique car il a failli, même si sa mission est loin d’être un échec !
Ylem : « Pourquoi Gandalf, Aragorn, un seigneur elfe ou un seigneur nain, les aigles, ou qui que ce soit de puissant ne pouvait-il assurer la mission ? Ils avaient tous de meilleures armes pour y arriver sans casse et plus rapidement. Est-ce que seul Frodo était de force à résister au pouvoir de l'anneau ? »
Ah, la force des faibles ! Vaste sujet dont on trouve pas mal d’illustrations dans la Bible : David contre Goliath, Moïse contre Pharaon, Jésus face à ses accusateurs. Bien sûr on pourrait t’objecter que si Gandalf refuse de porter l’anneau, c’est pour ne pas finir comme Saroumane et que le pouvoir de l’anneau parvient justement à corrompre toute forme de puissance, d’où l’intérêt de le confier à un personnage sans pouvoir particulier : un hobbit par exemple ! Mais je préfère te convaincre en te montrant qu’une des leçons du SDA, c’est que l’humilité, la pitié (en un mot, la force des « faibles ») est le seul moyen de lutter contre le mal. Ce qui sauve in extremis la Terre du Milieu du pouvoir de Sauron, c’est la pitié de Frodo et de Sam (ne l’oublions pas !) pour Gollum : le tuer aurait été facile mais ce refus de verser le sang sera finalement bénéfique pour toute l’humanité ! Tolkien rend sa dignité et sa valeur, à travers Frodo, à tous les « petits » parmi les hommes…
Ylem : « Qu'en est-il de la belle solidarité de la Communauté ? Elle ne résiste pas au temps et au quotidien. Personne n'est venu aider Frodo à vivre, personne n'a essayé de le comprendre, n'a reconnu véritablement la portée de son sacrifice. »
Qu’attendais-tu précisément ? Je trouve que la décision d’Aragorn de se faire couronner par Frodo est un geste très fort et symbolique. Quant à la dissolution de leurs liens ,elle est inévitable, une fois leur mission achevée, chacun poursuit sa route. Il est toujours amer de quitter un groupe avec lequel on a vécu une expérience forte mais c’est la vie : la nostalgie est inhérente à notre condition mais ne doit pas nous empêcher d’avancer. Franchement tu t’attendais à de joyeuses retrouvailles avec soirée diapos ? Je pense que cela dénoterait avec l’ensemble de l’œuvre qui est parcourue par un souffle de nostalgie : l’âge des elfes se termine pour laisser la place à un autre âge, un nouveau cycle commence qui doit faire table rase du passé. Tout ne tombera dans l’oubli évidemment puisque les aventures de Frodo sont consignées dans un livre qui conservera la trace de sa mission…
Quand tu dis que personne n’a su comprendre Frodo, je crois aussi que c’est légitime : personne n’a fait l’expérience qu’il a tentée or cette expérience extrême se prête peu à des échanges consolateurs. Il est allé beaucoup trop loin pour être suivi à mon avis…
Voilà, mes remarques sont à l’image de ton post, longues mais, je l’espère, pas ennuyeuses ! Merci en tout cas d’avoir ouvert le débat sur un thème qui me tient à cœur…

