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Plaidoyer pour Frodo
#22
Bonjour, me revoici et, maintenant que tous les morceaux de ce fuseau ont pu, par bonheur, être recollés (merci Cédric !), voici les réflexions que m'ont inspirées les vôtres.


Beruthiel : "quand on lit un livre on l'interprète avec sa propre sensibilité, ses propres croyances et donc on ne perçoit pas forcément les choses de la même façon que l'auteur."

Parfaitement d'accord avec toi, Beruthiel. La richesse d'un roman n'est-elle pas de permettre à ses lecteurs de se l'approprier ? L'histoire, les personnages échappent ainsi quelque peu à l'auteur lui-même. Le SDA et les récits de Tolkien en général, qui sont amplement "ouverts, remplissent tout à fait cette fonction - pour notre plus grand bonheur à tous !

******

NIKITA : " Ces trois personnages ne sont pas rongés par l'ambition du pouvoir mais par la convoitise et la possession jalouse de l'anneau (une forme bien particulière d'avarice). Convoitise, avarice, ça sent le péché capital"

C'est une interprétation possible et que je respecte, mais que je ne partage pas. Voici pourquoi.

1. "Nikita : Galadriel et Sam ont à on contact des visions de mégalomanes, avides de pouvoir mais tel n'est pas le cas pour Gollum, Frodo et Bilbo."
Gollum lui aussi rêve de devenir "Le Seigneur Gollum. Gollum le Grand" (cf. son monologue schizophrénique au Livre IV chap.2). Bien que ses aspirations sont à sa mesure, il rêve aussi de puissance. Pour ce qui est de Bilbo, il n'est pas dit grand chose de l'influence de l'Anneau sur lui, si ce n'est qu'il ne peut s'en séparer. De mon point de vue, il ne serait pas correct de tenter d'interpréter cela à partir du "Hobbit", le ton et la destination de cet ouvrage sont beaucoup trop différents du SDA. J'aurai tendance à penser que l'Anneau agit un peu de la même façon sur Bilbo que sur Frodo, qui sont de la même trempe. Mais bon, laissons ça pour un autre sujet et revenons à Frodo. Comme je l'ai déjà écrit, rien n'indique que le pouvoir le tente.

2. Nikita : "Quand Frodo revendique l'anneau sur le Mont Doom, ce n'est pas le pouvoir qu'il revendique mais la possession d'un objet qui ne lui appartient pas et dont il connaît tous les méfaits."
Frodo convoiterait-il un objet qui ne lui appartient pas ? Mais l'Anneau, le mal chosifié, appartient-il vraiment à quelqu'un ? N'a-t-il pas plutôt sa vie propre - il n'hésite pas à trahir son porteur quand il estime son temps venu ? D'ailleurs, poussant le raisonnement jusqu'à l'absurde, si l'Anneau était propriété de Sauron, le seul comportement véritablement honnête ne serait-il pas de le lui rendre !!! ;-)

3. Nikita : Or il (Frodo) est tenté par Sauron bien sûr mais aussi par ses propres démons intérieurs car l'anneau a ce pouvoir de réveiller le "côté obscur" de tout être."
L'Anneau réveille le "côté obscur" de celui qui le porte ? Celui de Frodo se manifesterait pas un désir immodéré de possession matérielle ? Mais rien dans le récit ne laisse entrevoir une prédisposition de Frodo à ce défaut. Au contraire, lorsqu'il décide de se mettre en route, ce qui le retient, c'est son attachement à son pays, mais aucunement ses biens matériels. Il laisse même Cul-de-Sac aux rivaux de sa famille et le principe ne semble pas l'affecter du tout. Frodo donne l'Anneau à Tom Bombadil, il le propose à Gandalf, à Galadriel ("Je vous donnerai l'Anneau, si vous le demandez. C'est une trop grande affaire pour moi." - Livre 2 Chap. 7). Il manifeste à plusieurs reprises le désir se séparer de ce fardeau si lourd, avant de constater amèrement qu'il ne le peut pas s'il veut donner une chance à la Terre du Milieu. Rien n'est présent qui pourrait faire supposer que Frodo avait en lui, latent, un désir de possession matérielle, avant que l'arrivée de l'Anneau ou avant que l'Anneau ne se fasse de plus en plus prégnant. Ce n'est qu'à ce moment qu'il lui devient de plus en plus difficile de s'en séparer. D'ailleurs, cela n'aurait pas beaucoup de sens, puisque l'Anneau n'a pas une valeur "marchande" immense mais doit son importance au pouvoir qu'il donne (Frodo n'étant pas tenté par le pouvoir, la boucle est bouclée !)


Par contre, partout dans le récit, on trouve des éléments qui étayent la thèse comme quoi l'Anneau cherche à posséder l'esprit de ceux qui l'approchent, et en particulier, comme quoi il cherche à supplanter la volonté de Frodo.
En voici quelques-uns. Il y en a beaucoup d'autres (je ne vais pas tout citer, j'ai le sentiment de faire encore une intervention fleuve !).

 Lorsque Bilbo marque son désir de reprendre l'Anneau, Frodo voit devant lui un vieillard agressif. Lorsqu'il constate que Sam porte l'Anneau, c'est un orc qu'il croit voir. Comme soumis à une drogue, Frodo hallucine. Il n'est pas maître de sa réalité.
Cela est d'autant plus cruel pour lui qu'il s'aperçoit vite que l'Anneau lui impose d'agir en complète contradiction avec son être profond, soit directement (en lui imposant des comportements insensés ou agressifs qui ne lui ressemblent pas), soit indirectement (cf. la ruse qu'il doit employer pour sauver Gollum en Ithilien, Le récit montre amplement combien Frodo est malheureux du comportement qu'il est forcé d'adopter). Ce n'est pas la moindre des souffrances psychologiques qu'il lui impose.

 Blessé sur l'Amon Sûl, Frodo retire l'Anneau de son doigt car sa volonté reprend le dessus.
De même après ce passage d'une tension extrême, où les portes de Minas Morgul s'ouvrent et que l'armée de Mordor se met en route. ("Il ne sentait que battre sur lui un grand pouvoir extérieur. Celui-ci lui prenait la main (...) puis sa propre volonté se mit en branle" Livre IV Chap. 8)

 Comme noté dans mon précédent message, alors qu'il est presqu'au but, Frodo s'écroule et appelle Sam à son aide car il ne peut plus maîtriser sa propre main qui cherche à enfiler l'Anneau. Mais il lui reste encore cette pensée comme quoi il ne le peut pas et il est impératif d'aller jusqu'au sommet. Ce n'est que ce mince fil d'Ariane qui le pousse à continuer encore et lui permet quelques instants encore, de résister à la volonté extérieure qui tente de s'imposer à la sienne. (A ce moment, c'est tout ce qui lui reste, d'ailleurs).

 Une fois l'Anneau détruit, Frodo est redevenu lui-même. C'est ce que note le texte, et deux fois en quelques lignes : "Et voilà que Frodon se trouvait là, pâle et usé et pourtant redevenu lui-même" - "Son maître avait été sauvé, il était de nouveau lui-même, il était libre". (Livre VI).


Pour toutes ces raisons, je persiste et signe : Frodo échoue sur le Mont Doom, non pas parce qu'il succombe à l'avarice, mais parce qu'il a donné tout ce qu'il pouvait donner et qu'il ne peut plus résister au pouvoir absolu de l'Anneau qui finit par prendre totale possession de lui. Ou comme vous le dites, Cédric et Edouard (beaucoup plus clairement et succinctement que moi !), parce que personne ne peut s'opposer au pouvoir de l'Anneau.
La mission est impossible. Ou adoptant une formulation christique, Frodo est l'Agneau sacrifié pour le salut de la Terre du Milieu.
S'il en reste si blessé, c'est parce que, une fois la mission achevée, l'Anneau a tellement fait de dégâts en lui qu'il ne parvient pas à se reconstruire (sa vie est vide de sens, Frodo est en quelque sorte en manque de l'Anneau), mais aussi parce qu'il a gardé son cœur pur et ne peut supporter d'avoir été "souillé" par l'Anneau, forcé contre sa volonté à agir à l'encontre son être profond - ça aussi, c'est une blessure inguérissable - alors que pourtant, il a fait tout ce qui était humainement (enfin, hobittement) possible, et même bien plus.

Pour terminer mon intervention, j'ajoute que je suis tout à fait d'accord sur l'aspect "Saint" de Frodo. Dans la tradition chrétienne (et contrairement à la connotation donnée dans le langage courant), les Saints ne sont pas des gens parfaits qui ne se trompent jamais. Au contraire. Mais ils savent sublimer leurs peurs, leurs imperfections, leurs erreurs, pour accomplir le plan de Dieu. La différence est que, contrairement à Frodo, les Saints sont reconnus comme tels, élevés au titre d'exemple à suivre pour les croyants et d'intercesseurs entre Dieu et les hommes… Frodo, lui, n'a que le droit de s'effacer. Ce n'est pas la séparation de Sam et Frodo, ni la fin du 3e Age qui rend le récit si triste à mes propres yeux, mais, on l'aura compris, le sort de Frodo.

La fin du SDA est très belle... désespérément belle...

Ylem.

NB : l'épilogue non publié du SDA est également disponible sur http://www.numenoreen.com/lastwords.html
La référence citée est la suivante : "Les Dernières Lignes, L'épilogue du Seigneur des Anneaux, texte : J.R.R. Tolkien, traduction : Roland C. Wagner, DRAGON Magazine n°9 © 1993 TSR ". Je ne sais si c'est un gage d'authenticité...


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