Pourtant, une précision sur ce texte biblique capital, qui n’est pas sans rapport avec le sujet qui nous préoccupe. L’expression hébraïque qol demama daqqa est une véritable énigme qui devrait provoquer le lecteur, mais que les traducteurs, depuis l’édition grecque de la Septante, ont préféré gommer avec la formule, belle mais réductrice, de ‘murmure/bruit d’une brise légère’. En réalité, le texte, mot à mot, devrait se lire « le son d’un silence fin ». Soit encore, parmi les traductions possibles : « une voix légère, comme un silence » et « une voix, un silence subtil ».
Comment un silence peut-il être sonore, c’est-à-dire s’entendre ?
Comment un silence peut-il être fin ?
[citation]« La révélation de l’Horeb implique un renversement radical : Dieu n’est plus perçu ni comme une voix, ni comme force enthousiasmante, il est silence et ne peut être connu que dans le silence, c’est-à-dire de l’intérieur, dans l’abandon des sensations, du moi et donc de la puissance. »
Michel Masson, Université Paris-III, in Prophètes et Rois, Cerf, p.125 (c’est moi qui souligne)[/citation]
N’oublions pas qu’il s’agit là d’une révélation faite par Dieu à Elie.
Comme tu le cites, Elie a « entendu » ce silence. Et ce qui est fascinant, c’est que :
si, à chaque magnifestations visibles, assourdissantes et impressionnantes (X=le vent qui arrache les montagnes, le tremblement de terre et le feu), le texte précise « le Seigneur n’était pas dans le X),
lorsque le « silence » arrive, traduisant le passage invisible de Dieu, le texte ne dit pas (alors qu’on l’y attend !) « le Seigneur était dans la voix légère, comme un silence ».
Pourtant il ne viendrait à personne l’idée d’en douter à la lecture de cette « théophanie négative »…
Et puis, au fait, cette « voix légère, comme un silence », ce « son d’un silence fin », qui est la voix de Dieu, cela ne nous ramène-t-il pas à la « petite voix » de Frodo lorsqu’il prend la parole « comme si quelque autre volonté s’[en était] servi » ? hmmm ? ;-)
Pourquoi alors, doutons-nous que Tolkien, catholique se réclamant d’avoir écrit une œuvre catholique, ait pu faire intervenir Eru de manière subtile et invisible à la majorité de ses personnages (et lecteurs !) dans le cours de l’histoire du SdA ? ! !
Pourquoi vous attendre à un Eru systématiquement interventionniste (le créateur des Valar) et juge terrifiant (le destructeur de Numenor) ?
Ne retrouve-t-on pas là l’écho du livre de Job si cher à Tolkien :
« Dieu parle tantôt d’une manière, tantôt d’une autre,
et l’on n’y prend point garde » [Job 33 :14] ?
Plus intéressant encore, la suite [Job 33 :15-16] :
« Dans un rêve, dans une vision nocturne,
quand une torpeur tombe sur les hommes,
quand ils sont endormis sur leur lit.
Alors il informe les hommes [ou : il leur donne des avertissements]
Et met le sceau à leur instruction »
Ne vous vient-il pas à l’esprit le nombre impressionnant de rêves ou de visions auxquels il est fait allusion dans le SdA ?
Le reste mériterait d’être cité, mais passons à l’essentiel, aux versets 23-24 et 29-30 du même chapitre :
« Mais s’il se trouve pour lui [l’homme sur le point de mourir] un messager [= un ange], un interprète,
un seul entre mille,
qui dise à l’être humain son devoir,
alors il lui fera grâce et dira :
‘Délivre-le, qu’il ne descende pas dans la fosse !
J’ai trouvé une rançon !’
(…)
Voilà tout ce que fait Dieu,
Deux fois, trois fois pour l’homme,
Afin d’arracher son âme à la fosse.»
Si le texte hébreu est plutôt obscur et fait référence apparemment à l’action d’un envoyé mandaté par Dieu auprès de l’homme alité et mourant (Job), il n’en reste pas moins que nous avons là l’expression d’une ‘voix divine’ chargée de « dire à l’être humain son devoir », et, si ce dernier agit en conséquence (sous-entendu dans le texte), il se verra délivré (par Dieu) de la mort. L’action salvatrice de Dieu ne dépend pas de sa volonté, parce qu’elle est bonne à l’avance, elle dépend de l’acceptation de l’être humain de faire son devoir. Le salut de l’homme vient de Dieu mais l’homme doit faire sa part : entrer dans le plan de Dieu. Plan qui peut être parfois annoncé dans le tonnerre et le feu (Moïse au Sinaï), dans le silence (Elie sur l’Horeb), dans le sommeil ou dans la douleur (Job sur sa couche, souffrant), etc…
Il ne me semble pas m’être trop éloigné du sujet : Frodo, inspiré déjà par plusieurs songes nocturnes et visions, une fois arrivé à Rivendell, est devenu sensible à la voix divine, voilà pourquoi il ressent l’urgence du moment comme une impulsion qui le dépasse (tout comme les prophètes, surtout Jérémie, sont animés du souffle divin lorsque Dieu les utilisent comme porte-parole, tout comme Samuel, tout petit, entend la voix de Dieu sans la reconnaître, parce que Dieu l’a élu, connaissant son coeur). Et Frodo, en acceptant de laisser sa bouche s’ouvrir va devenir un instrument de délivrance, non seulement pour lui, mais pour tous les êtres de la Terre-du-milieu : il est devenu « rançon ». Oh l’instrument n’est pas parfait (Job, Samuel ou Jérémie ont failli et douté eux aussi), mais ce qui compte c’est « l’être humain [qui accepte] son devoir ». Eru fait le reste. En silence.

