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Affaire de volonté
#51
Quote:Loki : Pour caricaturer, le plan "ouvre la bouche, avale la pilule... voilà ! C’est bien ! Maintenant, en avant, marche ! Et en route pour le martyr" me parait un peu limite comme conception du libre arbitre (oui, je sais, j'y tiens. :D)

A) Je ne voulais pas intervenir sur ce fuseau de crainte de tomber dans des discussions de ce genre…alors, Loki, cesse de me vouvoyer, s’il te plait, et respecte plutôt ces textes qu’on ne peut balayer d’une boutade méprisante.
Deux raisons au moins à cela :
1) ton obsession du libre-arbitre t’aveugle quant à l’interprétation que je propose et que tu déformes, pour ne pas dire violente
2) TA philosophie du libre arbitre est la tienne, tout comme TA conception de Dieu…mais, oserai-je dire, et alors ? En quoi ton idée du libre arbitre (ou la mienne, ou celle du participant lambda de ce forum) peut nous aider à comprendre un texte de Tolkien ?

Nous abordons là un point de méthode qui me semble essentiel. Comment interpréter un texte ?
On peut toujours donner une interprétation personnelle (‘je pense que…’), en travaillant exclusivement avec le seul texte du Conseil d’Elrond. Alors, toutes les lectures interprétatives cohérentes se tiennent. La lecture psychanalytique du Surmoi, celle de Ylem comme la lecture biblique. Et c’est très bien ainsi ;-)

Sauf que, sauf que…si toutes ces lectures personnelles se tiennent, elles ne se valent pas du tout (malgré ce que tu affirmes dans ton 2°)) lorsqu’on cherche à connaître l’intention de l’auteur lorsqu’il a écrit ce texte. Pour cela il faut prendre en compte notre connaissance de l’auteur, de sa vie, de ses écrits, de ses lectures, de sa culture, etc…bref, rassembler les indices qui permettront peut-être d’atteindre le message que voulait transmettre l’écrivain. Voilà effectivement une démarche qui mérite le titre pompeux d’« exégèse » du texte.
Or, à ce niveau d’étude littéraire, l’interprétation religieuse ne peut que surpasser l’interprétation psychanalytique (p.ex) car le SdA est une œuvre, on l’a vu, « fondamentalement religieuse » ; et cette interprétation devra être chrétienne car :

Or more important, I am a Christian (which can be deduced from my stories), and in fact a Roman Catholic. The latter 'fact' perhaps cannot be deduced; [L213]

B) Malheureusement (?), nous n’avons pas accès à la somme de la théologie personnelle de Tolkien ; il ne l’a jamais mise par écrit pour que nous puissions la lire et nous en servir comme grille de lecture du SdA (démarche que Tolkien aurait certainement détestée).
Que nous reste-t-il alors pour comprendre certains passages énigmatiques du SdA selon une lecture religieuse (en gardant à l'esprit qu’il y en a d’autres...) ? Il n’y a pas trente-six ‘outils’ ; j’en vois quatre essentiels, par ordre décroissant d’importance :

1) ce qu’a dit Tolkien au sujet de ses écrits [SON interprétation religieuse du SdA]
2) ce qu’a dit Tolkien quant à ses croyances personnelles
3) ce que dit explicitement le texte biblique, si bien connu de Tolkien et qui était le fondement de sa foi chrétienne
4) et ce que dit la tradition catholique, Tolkien étant catholique.

Mais attention, si nous empruntons cette démarche, il faut se garder de ses opinions, de sa subjectivité. Bien entendu, l’« exégète » parfaitement objectif n’existe pas, tôt ou tard il est amené à interpréter ses sources (primaire et secondaires), et ce d’autant plus qu’elles sont réduites. Mais en ce qui nous concerne, les quatre ‘outils/sources’ permettent de ne pas complètement nous égarer.

C) Maintenant, si le SdA est une œuvre religieuse dans son ensemble, l’interprétation religieuse du passage très particulier qui nous concerne est-elle vraiment valable ? Assurément oui.
Pour autant, l’interprétation religieuse de ce passage est-elle nécessaire ? Non, bien sûr.

Valable car ce passage est un tournant (sinon LE tournant) capital de l’histoire ; et il serait ridicule que Tolkien crible son texte de références religieuses pour les oublier en son nexus. D’autant plus que les références religieuses ont été introduites « consciemment » (cf L142) à partir de la révision du SdA ; or, Le Conseil d’Elrond fut écrit après cette révision…

Mais non, cette interprétation religieuse n’est pas nécessaire, car Tolkien ne l’a pas voulu ainsi, sinon il aurait été explicite.
J’irai même plus loin pour donner une première réponse à tes contre arguments (et ne pas me lancer dans une réponse à ta réponse ; à l’avenir peut-être, car si tu as relevé des phrases essentielles, tu n’as pas mis en évidence les échos bibliques qui s’y trouvent et confirme l’invisible et le non dit : Frodo est en train de prendre une décision) : il est tout à fait possible (et même normal ! !) que l’interprétation religieuse de certains passages se voit mise en défaut par d’autres textes.
En effet, Tolkien n’a pas la prétention d’écrire un texte qui se tient théologiquement, il ne veut pas réécrire la Bible ! il veut simplement instiller dans ses œuvres des « éléments de (…) vérité religieuse » :

Myth and fairy-story must, as all art, reflect and contain in solution elements of moral and religious truth (or error), but not explicit, not in the known form of the primary 'real' world. (I am speaking, of course, of our present situation, not of ancient pagan, pre-Christian days. And I will not repeat what I tried to say in my essay, which you read.)[L131]

D) Le libre arbitre (Free Will) : il s’agit effectivement d’un élément essentiel de la pensée de Tolkien (et de la théologie tout cours ;-)). Mais tu commets il me semble une erreur en pensant que l’être humain (selon la Bible comme selon Tolkien) est libre de choisir de son comportement à chaque instant et à tous les niveaux de son existence. Tolkien est conscient de cela, lui qui qualifie Dieu « as the one wholly free Will » [L156], et surtout il sait que le seul enjeu du libre arbitre des hommes est le Salut (cf. « the mystery of free will, by which either of us could throw away 'salvation' » (L64]). Ainsi, Tolkien sait que Dieu ne veut que le Salut des hommes mais qu'il leur laisse aussi la liberté de l’accepter ou de le refuser. Voilà le domaine d’application du libre arbitre de l’homme : accepter le Salut ou le refuser.
Pourquoi alors s’insurger devant une phrase placée dans la bouche de Frodo et non pas devant les songes et visions instillées, alors qu’il est inconscient, dans son esprit ? ! Cela relève du même interventionnisme au niveau physique et mental, celui de Dieu qui élit et dirige son messie, ou si tu préfères d’Eru qui guide celui qu’il s’est choisi. N’oublie pas la doctrine de l’élection divine : Dieu, au cours de l’histoire, a choisi son peuple, ses prophètes, ses disciples (c’est-à-dire des êtres mis à part pour servir de modèles ou d’anti-modèles). Oui Dieu peut imposer sa pensée à une personne, et agir physiquement en elle. Mais il ne s’agit pas d’un « viol », la personne qui se voit ainsi « utilisée », à l’instant où elle sert de canal, a les qualités morales et spirituelles nécessaires : Tolkien parlerait de « the general sanctity (and humility and mercy) of the sacrificial person ». Et Frodo est cette « personne sacrificielle » par excellence du SdA, celui qui donne sa vie; quand bien même il n’en a pas pleinement conscience au moment où il parle.
Est-il aussi nécessaire de remarquer que cette intervention divine est ponctuelle et que son élu est libre, parfaitement libre de choisir de se conformer (ou non!) au message dont elle n'a été qu'un canal?
Deux exemples pour éclairer la remarque :
Ainsi Saül, permier roi d'Israël, une fois oint, reçut l'Esprit de Dieu qui le conduisit à prophétiser, sans qu'il puisse donner son avis. Mais ce ne fut que ponctuel. Très vite, il a choisi de suivre sa voie plutôt que d'écouter la voix de Dieu en la personne de Samuel. Saül est resté tout le temps libre de ses actes et de ses choix (s'abandonner à la jalousie, à la haine et s'accrocher au pouvoir).
Le second roi, David, fut, en une occasion, également revêtu de l'Esprit de Dieu qui le poussa à danser autour de l'Arche de l'Alliance qui revenait à Jérusalem. Il n'empêche qu'il fut tout le temps libre de ses choix (s'abandonner à la convoitise, aller jusqu'au meurtre).
L'un fut rejeté par Dieu, l'autre fut approuvé de Dieu. Est-ce à dire que le premier était totalement corrompu et le second parfait? non, loin de là, simplement David avait des qualités dont Saül était dépourvu : l'humilité et la compassion, cette humilité et cette compassion si chère à Tolkien et que nous retrouvons en la personne de Frodo.

Ainsi, dans une interprétation religieuse du passage, rien ne s'oppose à une action divine, au contraire tout y contribue...
Maintenant, je le répète, cette interprétation, valable, n'est pas nécessaire pour une lecture directe du SdA qui ne fait jamais mention d'Eru! ce n'est que dans le cadre de l'univers de la Terre-du-milieu (SdA+Silm+HoME+Bilbo) qu'elle prend tout son sens

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