Commentons le texte final de Tolkien, en nous limitant aux ajouts inédits dans la version primitive et aux modifications de vocabulaire au cours de la révision (texte en noir dans la citation précédente).
Si nous faisons confiance à Tolkien qui avouait que cette révision a été exécutée avec la volonté consciente de développer un message religieux (et c'est le moins que nous puissions faire ! !), nous nous rendons compte que ces ajouts, en grande majorité et même (ou surtout) ceux qui pourraient sembler anodins, confirment parfaitement l'aveu du professeur !
Nous allons voir que ces ajouts font écho à des textes biblique ; des échos non pas artificiels mais relevant quasiment tous du même thème, de la même théologie : celle d'un plan de salut divin et de son catalyseur humain, le Serviteur Souffrant, préfigurant Jésus.
Ainsi, si nous relevons un nombre important de termes et d'expressions se prêtant à une interprétation religieuse cohérente, interprétation qui pourrait être confortée par le passage incriminé dans ce fuseau, comment alors pourrions-nous continuer d'affirmer que ledit passage n'autorise pas cette interprétation religieuse ?
Voilà pourquoi je ne reviendrai sur l'interprétation du passage en question (" comme si quelque autre volonté se servît de sa petite voix ") qu'après avoir établi le substrat théologique qui sous-tend la révision du texte de Tolkien. Un long périple nous attend, périple parfois laborieux car conduisant à des répétitions ; il faudra donc être patient, mais cette recherche d'écho bibliques sera riche de conséquences et parmi elles, la confirmation de la nature de l'"autre volonté " n'en sera pas la moindre !
De plus, il apparaîtra que Frodo, quoiqu'on en dise, n'est pas la figure d'un 'saint'quelconque, mais bien la préfiguration de Christ en Terre-du-Milieu ; tout comme Moïse le fut au désert, tout comme Josué le fut en Canaan, tout comme le Serviteur Souffrant l'est dans la prophétie d'Esaïe : aucun des trois ne représente Jésus Christ dans son entier, mais tous préfigurent des aspects complémentaires du Messie par excellence. 'Anticipation partielle' serait plus juste que 'préfiguration' qui, selon le Petit Robert, contient en elle " tous les caractères d'un être, d'une chose à venir ". Mais cette terminologie n'est pas la mienne, elle est celle de l'auteur de l'épître aux Hébreux qui évoque " une sorte de préfiguration " en [Hb 11:19 TOB ou Segond]. Alors, ne chipotons pas sur les mots mais comprenons l'esprit de ce que j'affirme et me propose de démontrer : Frodon est une " figure " [litt. un 'type' = grec 'tupos'] de Jésus tout comme Adam, pour des raisons complètement différentes, " est la figure de celui qui devait venir " [Ro 5:14].
On le comprend, certaines citations devront être nécessaires.
* J'ai voulu me limiter, autant que faire ce peut, au seul texte de la Communauté de l'Anneau allant des prologues au chapitre du Conseil d'Elrond, estimant que, si révision il y a eu, Tolkien a dû laisser suffisamment d'indices au lecteur pour interpréter la prise de position de Frodo dans le texte qui la précède.
* Les références pourront aller jusqu'à prendre la forme complète suivante : [X.x, p.A (B){C}], avec :
X = N° du livre (I ou II) de la Communauté de l'Anneau
X = N° du chapitre
A = N° de la page dans l'édition complète avec appendices et index illustrée par A.Lee
B = N° de la page dans l'édition Pocket
C = N° de la page dans l'édition paperback américaine du SdA chez Houghton Mifflin
* Quant aux citations bibliques anglaises, elles seront prises dans la 'version autorisée', celle de la King James Version (=KJV) au verbe 'shakespearien' si caractéristique. Tout simplement parce que Tolkien la connaissait visiblement très bien : cf. [L250, p.338] où deux des trois citations bibliques sont issues de la KJV. Et puis, parce que la KJV nous réservera une confirmation en guise de surprise finale (à moins que ce ne soit le contraire...une surprise en guise de confirmation finale...suspense ;-)).
On y va ?
On y va ! ;-)
Francis Ledoux en choisissant de traduire " Il y a encore de l'espoir qu'il en soit ainsi " introduit avec finesse une dimension spirituelle à l'encouragement que prodigue Gandalf à Bilbon, le " qu'il en soit ainsi " pouvant relever aussi bien de la prière que d'un simple vœu.
Et c'est bien de cela qu'il s'agit ! Gandalf fait plus que conseiller à Bilbon de " garder espoir " (1er niveau de lecture), il lui demande de " demeurer dans l'espérance " (lecture religieuse). Plus qu'un 'espoir' qui ne repose sur aucune certitude, l''espérance', elle, repose sur la foi (foi en Dieu bien entendu). L''espérance' est une dimension essentielle de la foi chrétienne.
Car c'est par l'" espérance que nous sommes sauvés " [Ro 8 :24-25] :
(24) For we are saved by hope; but hope that is seen is not hope, for what a man seeth, why doth he yet hope for it? (25) But if we hope for that which we see not, then do we with patience wait for it.
Donnons-en la traduction française avec son contexte :
(20) car la création a été soumise à la vanité (...)
(21) avec une espérance : cette même création sera libérée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. (...)
(24) Car c'est en espérance que nous avons été sauvés. Or, l'espérance qu'on voit n'est plus l'espérance : ce qu'on voit, peut-on encore l'espérer encore ?
(25) Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec persévérance.
Notons donc les liens qui existent entre :
- l'espérance
- le salut
- ce qu'on ne voit pas
- la patience/persévérance
- Dieu
Je rajoute 'Dieu' parce qu'il est expressément associé à l'espérance dans la même épître en étant qualifié de " Dieu de l'espérance / God of hope " [Ro 15 :13] !
Or le salut ('salvation') est un des thèmes principaux du Seigneur des Anneaux, tout comme de l'interprétation religieuse qu'en faisait Tolkien (cf. [L181, p.234] qui concerne le " 'salut' du monde et le propre 'salut' de Frodo ").
Et il se trouve qu'espoir (il ne s'agit pas encore d'espérance) et salut sont associés dans la première prise de position de Frodo, en [I.2, p.79 (){61}] :
'I hope so,' said Frodo. 'But I hope that you may find some other better keeper soon. But in the meanwhile it seems that I am a danger, a danger to all that live near me. I cannot keep the Ring and stay here. I ought to leave Bag End, leave the Shire, leave everything and go away.' He sighed.
'I should like to save the Shire, if I could - though there have been times when I thought the inhabitants too stupid and dull for words, and have felt that an earthquake or an invasion of dragons might be good for them. But I don't feel like that now. I feel that as long as the Shire lies behind, safe and comfortable, I shall find wandering more bearable: I shall know that somewhere there is a firm foothold, even if my feet cannot stand there again.
Frodon, dès le début, accepte de faire passer la vie de ses congénères avant la sienne (même celle de ceux qu'il a pu juger " trop stupides et obtus ").
Notons au passage le souhait de Frodo qui dit, humblement, sans savoir qu'il va être pris au mot: " J'aimerais sauver la Comté si je le pouvais "
Frodo a la volonté d'être un instrument de salut mais pense ne pas en avoir la capacité.
Ce qu'il ne sait pas, c'est Dieu est celui qui rend capable ; tout ce dont il a besoin pour agir, c'est d'une âme volontaire...ce que Frodon est ! [2Co 3 :5] :
(5) Ce n'est pas à dire que nous soyons par nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous-mêmes. Notre capacité, au contraire, vient de Dieu.
Il est inutile de préciser le rôle capital que joue la 'chance' ou la 'fortune' dans les aventures de Bilbo (cf. le fuseau Énigmes (2) pour quelques remarques supplémentaires).
La chance est ce qui caractérisait Bilbo ; la chance lui serait toujours nécessaire pour s'engager une nouvelle aventuredans et la 'force' lui paraît essentielle pour s'opposer à l'Anneau.
Tolkien, avec cet ajout par rapport à la version originale, rappelle que la chance gouvernait la vie de Bilbo. Mais le rappeler revient à rappeler également que ce mot, omniprésent dans le texte, n'est qu'un synonyme de 'providence' comme Gandalf essaie de le faire comprendre à Bilbo à la fin de son aventure [Bilbo, XIX, p.312 LdP].
- Ainsi les prédictions {prophecies} des anciens chants se réalisent - dans un certain sens ! dit Bilbo.
- Bien sûr ! dit Gandalf, et pourquoi ne se réaliseraient-elles pas ? Vous n'allez pas refuser créance aux prophéties {prophecies} pour la seule raison que vous avez contribué à leur réalisation ? Vous ne pensez tout de même pas que toutes vos aventures et vos évasions {escapes} ont été le résultat d'une pure chance {mere luck} à votre seul bénéfice ? Vous êtes une personne très bien, monsieur Baggins, et je vous aime beaucoup ; mais vous n'êtes, après tout, qu'un minuscule individu dans le vaste monde.
- Dieu merci {Thank goodness} ! dit Bilbo riant.
Aussi, si Frodon entre bien dans un plan divin, il est normal que Gandalf, toujours lui, lui fasse entrevoir les 'choses cachées' en sous-entendant que la chance ('fortune') n'est pas forcément celle qu'il faut remercier [II.1, p.248 (297){216}] :
- Dieu merci {Thank goodness}, je ne m'étais pas rendu compte de cet horrible danger ! (...) C'est un miracle {marvel} que j'en aie réchappé {I escaped}!
- Oui, la chance ou le destin {fortune or fate} vous ont aidé, sans parler du courage, dit Gandalf. Car votre cœur n'a pas été touché et seule votre épaule a été percée; et cela, c'est parce que vous avez résisté jusqu'au bout.
Curieux aussi, comme le 'Thank goodness' de Frodon renvoie à celui de Bibon, comme les évasions ('escapes') de Bilbon anticipent celle de Frodon ('I escaped') dans une conversation avec Gandalf qui porte sur le même thème, celui du 'destin' qui a protégé son élu.
Il n'y a rien de curieux, bien entendu ! Les deux textes se font écho ; le premier éclaire le second, plus sobre, et nous montre que la Providence était à l'œuvre au passage du Gué.
Autre aspect intéressant de ce dernier texte : Frodon a été sauvé " parce qu'il a résisté jusqu'au bout " ('you resisted to the last').
Or, cette résistance devant l'extrême, nous la trouvons mentionnée une seule fois dans le NT [Hé 12 :4] :
(4) In striving against sin, ye have not yet resisted unto bloodshed.
=
(4) Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang en combattant contre le péché.
Ce verset fait référence au terrible combat spirituel qui à conduit Jésus jusqu'à l'agonie dans le jardin de Gethsémani [Luc 4 :13, 22 :39-40.43-46] :
(4 :13) Après l'avoir tenté de toutes ces manières, le diable s'éloigna de lui jusqu'à un moment favorable.
(...)
(39) Après être sorti, il alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers. Ses disciples le suivirent.
(40) Lorsqu'il fut arrivé dans ce lieu, il leur dit : 'Priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation.'
(41) Puis il s'éloigna d'eux à la distance d'environ un jet de pierre, et, s'étant mis à genoux, il pria,
(...)
(43) Alors un ange lui apparut du ciel, pour le fortifier.
(44) Étant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des grumeaux de sang, qui tombaient à terre.
(45) Après avoir prié, il se leva, et vint vers les disciples, qu'il trouva endormis de tristesse, et il leur dit : 'Pourquoi dormez-vous? Levez-vous et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation.'
Souvenons-nous, Frodo a été sauvé :
- parce qu'il a résisté, alors qu'il était aux frontière de la mort (" votre maître a reçu une blessure mortelle " [I.12, p.224 (267)]
- et, ne l'oublions pas, parce qu'il a reçu l'aide d'un 'ange' d'Elrond, Glorfindel (" J'ai été envoyé " [I.1, p.236] et cf. ci-après).
De son côté, Jésus est devenu sauveur parce qu'il a " résisté jusqu'au sang " et il a été fortifié par un ange.
Ainsi, à nouveau, nous rencontrons un point de contact entre Frodon et Jésus, et pas n'importe quel aspect de Jésus : il s'agit du Jésus sauveur, celui qui se donne, celui qui " combat contre le péché ", celui qui résiste à la tentation et qui accepte d'aller à la mort.
Comment ne pas voir dans cette constatation de Gandalf (" vous avez résisté jusqu'au bout ") en forme d'encouragement (1er niveau de lecture), à la fois une préparation spirituelle (Frodon aura besoin de résister à nouveau sur le Mont du Destin), mais aussi, pour le lecteur, un 'détail' qui éclaire la nature de Frodon : il est l'instrument du salut qui va donner sa vie, " jusqu'au bout " (lecture religieuse) ?

