‘Messengers’ qui remplace ‘adventurers’ : pourquoi un tel changement qui modifie radicalement la qualité des membres de la Compagnie ? En effet, s’ils sont bien des aventuriers, ils ne sont pas des messagers au sens où ils n’ont pas pour fonction de transmettre une information. Or le mot ‘messenger’ chez Tolkien (très fréquent autant dans FR, TT ou RK) a pour sens principal celui de ‘messager’.
Ici, exceptionnellement, il faut comprendre, plutôt, qu’il s’agit de ‘commissionnaires’, de personnes envoyées en mission, chargées de remplir une mission, à savoir : aider Frodo à détruire l’Anneau.
Tolkien raffole du mot ‘messenger’. Il se trouve que la Bible aussi. Normal en des temps où le téléphone n’existait pas…
Par exemple, nous trouvons de tels ‘commissionnaires’ en [Luc 9 :52] :
(52) and He sent messengers before His face. And they went and entered into a village of the Samaritans to make ready for Him.
=
(52) Il [Jésus] envoya devant lui des messagers, qui se mirent en route et entrèrent dans un bourg des Samaritains, pour lui préparer un logement.
Ces Messagers sont de simples hommes, mais le texte grec utilise bien le terme d’ " anges " (angelous).
Il n’est pas anodin que, dans le texte qui nous concerne, ce soit Gandalf répondant à Bilbon qui évoque les ‘messagers’. Lui-même est un Messager d’Eru dans tous les sens du terme puisqu’il est un " ‘ange’ incarné – en toute rigueur un angelos " [L156, p.202 {1954}].
Dans les deux cas, ils sont envoyés par une autorité supérieure (Jésus pour les disciples, le Conseil des Grands pour les ‘aventuriers’).
Noter la formule passive de l’envoi (" who are sent ") qui ne précise pas l’autorité supérieure, et, par là, ressemble fort au fameux passif divin biblique.
Or, Tolkien sait utiliser ce passif divin pour sous-entendre l’action divine, celle d’Eru, qu’il appelle ‘Authority’ en [L156, p.203] :
In the end before [Gandalf] departs for ever he sums himself up : ‘I was the enemy of Sauron’. He might have added : ‘for that purpose I was sent to Middle-earth’. But by that he would at the end have meant more than at the beginning. He was sent by a mere plan of the angelic Valar or governors ; but Authority had taken up this plan and enlarged it, at the moment of its failure. ‘Naked I was sent back – for brief time, until my task is done’. Sent back by whom, and whence ? Not by the ‘gods’ whose business is only with this embodied world and its time ; for he passed ‘out of thought and time’.
Ainsi, l’expression " les messagers qui seront envoyés avec l’Anneau " peut être, là encore, lue de deux manières complémentaires : comme envoyés par le Conseil (1er niveau de lecture), et comme envoyés par Eru (lecture religieuse). Tout simplement parce que Dieu maîtrise les temps et les circonstances, tout simplement parce que c’est Eru qui est implicitement (toujours ce passif divin !) crédité comme auteur du rassemblement au Conseil d’Elrond [II.2, p.269 (323){236}]:
" Voilà la raison pour laquelle vous êtes rassemblés. Rassemblés, dis-je, bien que je ne vous aie pas convoqués, étrangers de terres lointaines. Vous êtes venus et vous vous êtes rencontrés ici, à point nommé, par hasard, pourrait-il sembler. Mais il n'en est pas ainsi. Croyez plutôt qu'il en est ainsi ordonné que nous, qui siégeons ici, et nuls autres, devons maintenant trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde.
Texte plus révélateur en version originale :
‘That is the purpose for which you are called hither. Called, I say. though I have not called you to me, strangers from distant lands. You have come and are here met, in this very nick of time, by chance as it may seem. Yet it is not so. Believe rather that it is so ordered that we, who sit here, and none others, must now find counsel for the peril of the world.
‘Now, therefore, things shall be openly spoken that have been hidden from all but a few until this day. And first, so that all may understand what is the peril, the Tale of the Ring shall be told from the beginning even to this present. And I will begin that tale, though others shall end it.’
Les membres du Conseil n’ont pas été ‘rassemblés’ mais ‘appelés’ (‘called’). Or, un texte de l’Apocalypse renvoi à cet appel céleste, cette élection divine, et ceci dans un contexte de guerre qui épouse parfaitement celui des propos d’Elrond [Ap. 17 :14] :
(14) These shall make war with the Lamb, and the Lamb shall overcome them; for He is Lord of lords and King of kings, and they that are with Him are called, and chosen, and faithful.
=
(14) Ils combattront l’Agneau, et l’Agneau les vaincra, parce qu’il est le seigneur des seigneurs, et Roi des rois. Et les appelés, les élus, et les fidèles qui sont avec lui (les vaincront aussi)
Mais ce n’est pas tout, à l’appel est associé la lumière, une lumière qui s’oppose aux ténèbres [1P 2 :9]:
(9 ) But ye are a chosen generation, a royal priesthood, a holy nation, a peculiar people, that ye should show forth the praises of Him who hath called you out of darkness into His marvelous light.
=
celui qui vous a appelé des ténèbres à son admirable lumière.
Or, dans ce si important chapitre qu’est Le Conseil d’Elrond, se trouve un ‘appelé’ qui a expérimenté un songe associant à la fois un appel et une opposition entre la lumière et les ténèbres (‘darkness’), il s’agit, bien sûr, de Boromir [II.2, p.273 (328)]:
Dans ce rêve, j'avais l'impression que le ciel s'assombrissait à l'est {the eastern sky grew dark}, que le tonnerre grondait de façon croissante, mais à l'ouest s'attardait une pâle lumière {a pale light}, et de cette lumière sortait une voix, lointaine mais claire, qui me criait :
Cherche l’épée qui fut brisée :
À Imladris elle se trouve ;
Des conseil seront pris
Plus forts que les charmes de Morgul.
Un signe sera montré
Que le Destin est proche,
Car le Fléau d’Isildur se réveillera,
Et le Semi-Homme se dressera.
Cette voix prophétique, qui oserait dire qu’il s’agit de la voix de l’Anneau ou de Sauron ?
Non, il s’agit bien de la voix d’Eru.
Voix qui annonce l’instrument de salut que sera Frodo.
Or, une forme passive qualifiante (donc passif divin) se rencontre pour la première fois à propos de…Frodo [I.2, p.78 (){60}]:
– Oui, je veux vraiment le détruire ! s’écria Frodon. Ou, enfin, le faire détruire. Je ne suis pas fait pour les quêtes périlleuses. Je voudrais bien n’avoir jamais vu l’Anneau ! Pourquoi m’est-il venu ? Pourquoi ai-je été choisi ?
{Why was I chosen ?}
Dans le monde de la Terre-du-Milieu où le nom d’Eru a été oublié, Frodon semble s’en prendre à son destin (1er niveau de lecture). Mais connaissant la dimension religieuse supplémentaire (inconsciente puis consciente) introduite par Tolkien, cette phrase prend un sens bien plus important : Frodon a été choisi par Eru.
Pourquoi lui ?
Nous avons la réponse juste un peu plus haut : il veut ‘vraiment’ détruire l’Anneau. Plus loin (juste une page), il dira, rappelons-le, qu’il " aimerai[t] sauver la Comté ". Et tout ça avec humilité (cf. ses réverves : " ou, enfin, le faire détruire " et " si je le pouvais "). Car il ne s’agit pas de lâcheté : quel être raisonnable oserait se prendre pour un tel instrument de salut devant un tel danger ? !
J’ai parlé de la voix d’Eru et non pas d’un Valar quelconque parce que la voix céleste qui intervient dans les songes (= rêves d’origine divine) est toujours la voix de Dieu (cf. Job), les anges apparaissant toujours avec une enveloppe visible.
Également parce que nous retrouverons cette Voix, à deux reprises, et qu’il n’y aura pas de confusion possible.
Il faut relever encore la mention du ‘hasard’ (‘chance’) dans les propos d’Elrond qui précise bien à ses compagnons que cette chance n’est pas plus que lui à l’origine de leur rencontre…
De plus, si Boromir a eu le privilège d’un songe, l’objet de sa quête, le Semi-Homme, Frodo, a reçu pour sa part pas moins de 4 songes différents (et à de multiples occasions) avant son arrivée à Rivendell.
Là encore, ces songes ne sont pas envoyés par l’adversaire mais ont pour but de le protéger en lui annonçant l’avenir et surtout de le préparer, spirituellement parlant, de confirmer son élection, l’importance du rôle qu’il a à jouer, de préparer son ‘oreille’ (son esprit) à la Voix d’Eru. Cette affirmation n’est pas gratuite, elle est confirmée par certaines expressions utilisées par Tolkien dans la descriptions des songes qui renvoient à des textes bibliques.
Songe 1 [I.2, p.59]
Il s’aperçut qu’il pensait, parfois, surtout en automne, aux terres sauvages, et d’étranges visions de montagnes qu’il n’avaient jamais vues hantaient ses rêves.
Où l’on se rend compte que la ‘préparation’ de Frodon remonte à loin, bien avant sa décision au Conseil d’Elrond.
Songe 2 [I.5, p.129 (151-2)]
Quand il fut enfin couché, Frodon eut de la peine à s'endormir. Il avait mal aux jambes. Il était heureux de partir à dos de poney le lendemain. Il finit par tomber dans un vague rêve, dans lequel il lui semblait regarder par une haute fenêtre une sombre mer d'arbres entrelacés. D'en bas, parmi les racines, montait le bruissement de créatures rampantes et flairantes. Il avait la certitude qu’elles le sentiraient tôt ou tard.
Puis il entendit un bruit dans le lointain. Il crut tout d'abord que c'était un grand vent qui passait dans les feuilles de la foret. Puis il sut que ce n'était pas les feuilles, mais le bruit de la mer lointaine; bruit qu'il n'avait jamais entendu dans sa vie éveillée, mais qui avait souvent troublé ses rêves. Soudain, il s'aperçut qu'il était dehors, en plein air. Il n'y avait pas d'arbre, après tout. Il se trouvait sur une sombre bruyère, et il y avait dans l'air une étrange odeur de sel. Levant le regard, il vit devant lui une haute tour blanche, dressée seule dans une Crète élevée. Un grand désir le prit de grimper dans la tour et de voir la mer. Il commença à gravir péniblement le crêt en direction de la tour; mais soudain une lumière illumina le ciel, et le tonnerre retentit.
Tout comme dans le songe de Boromir, le tonnerre et la lumière sont présents.
Songe 3 [I.7, p.149 (176){125}]
Dans la nuit profonde, Frodon était dans un rêve sans lumière {In the dead night, Frodo lay in a dream without light}. Puis il vit se lever la nouvelle lune; dans sa mince lumière apparut devant lui un mur de roche noire, percé d'une arche sombre semblable à une grande porte. Il eut l'impression d'être soulevé et, passant au-dessus, il vit que le mur de roche était un cercle de collines au milieu desquelles se trouvait une plaine; et au centre de cette plaine s'élevait une aiguille de pierre, pareille à une vaste tour, mais non bâtie de main d'homme. Au sommet se tenait une forme humaine. La lune en s'élevant parut un moment suspendue au-dessus de sa tête, et elle scintilla dans ses cheveux blancs agités par le vent. De la sombre plaine montèrent une clameur de voix féroces et le hurlement de nombreux loups. Soudain, une ombre, en forme de grandes ailes {like the shape of great wings}, passa devant la lune. La silhouette leva les bras et une lumière jaillit comme un éclair du bâton qu'elle maniait. Un puissant aigle fondit sur elle et l'emporta. Les voix poussèrent des lamentations et les loups gémirent. Un bruit retentit, comme d'un fort vent {there was a noise like a strong wind blowing}, sur lequel était porté le son de sabots galopant, galopant de l'est. " Des Cavaliers Noirs! " pensa Frodon, s’éveillant tandis que le son des sabots retentissait encore dans sa tête. Il se demanda s’il aurait jamais le courage de quitter la sécurité de ces murs de pierre. Il resta étendu sans mouvement, prêtant encore l’oreille {He lay motionless, still listening}; mais tout était silencieux à présent et il finit par se retourner et se rendormir ou vagabonder dans quelque autre rêve qui ne lui laissa pas de souvenir.
Le ‘fort vent’, se retrouve dans la KJV, en un passage qui ne sera pas sans nous rappeler des souvenirs…[1R 19 :11] :
(11) And He said, "Go forth, and stand upon the mount before the LORD." And behold, the LORD passed by, and a great and strong wind rent the mountains and broke in pieces the rocks before the LORD, but the LORD was not in the wind; and after the wind an earthquake, but the LORD was not in the earthquake.
‘Il resta étendu sans mouvement, prêtant encore l’oreille’ : cette phrase est essentielle.
Dieu " parle par des songes ou des visions nocturnes / Quand les hommes sont livrés à un profond sommeil / Quand ils sont endormis sur leur couche." [Job 33 :15] Le problème, c’est que tout au long de la bible, la plupart du temps, personne n’est là pour écouter [Jr 23 :18, 29 :19]:
(23 :18) Qui donc a assisté au conseil de l'Eternel Pour voir, pour écouter sa parole? Qui a prêté l'oreille à sa parole, qui l'a entendue?
(…)
(29:19) parce qu'ils n'ont pas écouté mes paroles, dit l'Eternel, eux à qui j'ai envoyé mes serviteurs, les prophètes, à qui je les ai envoyés dès le matin; et ils n'ont pas écouté, dit l'Eternel.
De temps en temps, pourtant, un homme entend la Voix de Dieu, et lorsqu’il n’y a pas d’homme au cœur simple, Dieu appelle un ‘semi-homme’, un enfant, Samuel [1S 3 :9] :
(9) Therefore Eli said unto Samuel, "Go, lie down; and it shall be, if He call thee, that thou shalt say, `Speak, LORD, for Thy servant heareth.'" So Samuel went and lay down in his place.
=
(9) et il [Élie] dit à Samuel, Va, couche-toi; et si l'on t'appelle, tu diras, Parle, Eternel, car ton serviteur écoute. Et Samuel alla se coucher à sa place.
Ainsi, le petit (d’âge comme de taille) Samuel qui s’éntend sur sa couche (‘lie down), en pleine nuit, à l’écoute de l’Éternel ressemble fort au petit (par la taille) Frodo, étendu dans la nuit (‘the dead night’), qui écoute… Écouter quoi ? rien en apparence puisque " tout était silencieux maintenant ". Mais peut être que ce que Frodon a pris pour du silence contenait un " murmure doux et léger ", " comme un silence fin " auquel il n’a pas su être sensible ; pas encore…
Songe 4 [I.8, p.157 (186){132}]
Cette nuit-là, ils n'entendirent aucun bruit. Mais, que ce fût dans ses rêves ou en dehors (il n'aurait su le dire), Frodon entendit résonner dans son esprit un doux chant: un chant qui semblait venir comme une pâle lumière derrière un gris rideau de pluie; se renforçant, il mua le voile {the veil} tout en cristal et en argent et quand il l'eut enfin replié {it was rolled back}, un lointain pays vert s'ouvrit sous un rapide lever de soleil devant le dormeur.
La vision s’évanouit dans le réveil ; (…)
Le voile qui est ‘roulé’ rappelle les cieux " roulés comme un rouleau " en [Ap 6 :14] ; mais cf. plus bas, une référence plus intéressante encore.
(14) And the heaven departed as a scroll when it is rolled together, and every mountain and island were moved out of their places.
(Cf. aussi [Mt 28 :2] où un ange " rolled back the stone from the door ").
Ce songe renvoie à une vision de Paul, rapportée en [2Co 12 :2], qui utilise une formule similaire pour expliquer sa confusion :
(2) Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait).
Et Paul, qui n’est pas en train d’écrire un conte pour adultes, précise bien que cette vision venait de Dieu…
La similitude dans la formulation est telle qu’il serait difficile de ne pas accepter l’idée que les songes de Frodo puissent venir d’Eru.
Quelle est leur fonction ? Certainement ils servent à créer une tension dramatique des plus efficace, et ce d’autant plus que le lecteur les voit se réaliser au cours de la lecture. Mais l’intertextualité qui les sous-tend induit une autre fonction : ces songes ont pour but de préparer Frodon à entendre la Voix d’Eru au moment ‘fatidiques’. En réalité il y aura plusieurs moments de ce type, mais le premier de ces moments fatidiques est le Conseil d’Elrond…
Lors de ce Conseil, les songes (la Voix d’Eru) reviennent à l’esprit de Frodo, bien qu’au début, il ne prête point garde à l’importance de la chose.
Cela commence avec le songe de Boromir qui a vu une ‘lumière pâle’ (‘a pale light’) qui lui parlait (" and out of it I heard a voice ") tout comme Frodo, dans son dernier songe, entend " un chant qui semblait venir comme une pâle lumière " (‘a pale light’) !
Cela continue avec le récit de Gandalf [II.2, p.289 (348){254}]:
Songe 3bis
– Je vous ai vu ! s’écria Frodon. Vous reculiez et avanciez. La lune brillait dans vos cheveux.
Gandalf, étonné, s’arrêta et le regarda.
– Ce n'était qu'un rêve, dit Frodon, mais il m'est revenu tout à coup. Je l'avais complètement oublié. Il s'est passé il y a quelque temps; après mon départ de la Comté, me semble-t-il.
– Il a mis longtemps à venir, dans ce cas (…)
L’étonnement de Gandalf est un indice supplémentaire (s’il en était besoin) de l’origine divine des songes. Quant à sa réponse (" Il a mis longtemps à venir, dans ce cas "), elle confirme le rôle des songes : les songes que reçoit Frodon sont moins des avertissements que des signes destinés 1) à lui prouver son élection et 2) à former son ‘oreille’.
Frodon a de quoi réfléchir…au point qu’il ne parlera plus jusqu’à sa prise de position finale, 10 pages plus loin (p.289-299)!
Entretemps, il écoute, il écoute même les silences [II.2, p.293, p.295], le combat spirituel fait rage en son cœur (" Frodon […] sentit son cœur envahi de ténèbres " [II.2, p.295]) et regarde, Boromir d’abord [II.2, p.295], tous les membres du Conseil ensuite [II.2, p.299], mais personne ne le regarde…il est seul.
Sosryko

