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Affaire de volonté
#73
Affaire de volonté : Commentaire (3/6)


No one answered. [// There was a long silence] (…) Still no one spoke. [FR§5]


Pourquoi donc Tolkien a-t-il choisit d’abandonner la mention du " long silence ", pourtant si adaptée à l’instant dramatique, pour le remplacer par ce qui semble équivalent (" Personne ne répondit " doublé de " Personne ne parla davantage ") ?
Non seulement l’expression aurait été adaptée, mais en plus elle est une des expressions favorite de Tolkien pour traduire le désarroi du moment ou bien la tension qui règne avant chaque prise de décision dramatique. Lister leurs apparitions montre que Tolkien n’a pas peur de les accumuler dans un même chapitre, parfois beaucoup plus court pourtant que Le Conseil d’Elrond . Considérons les occurrences dans deux chapitres caractéristiques, L’Ombre du Passé et Grand-Pas :

§ L’Ombre du Passé : 24p [I.2, 58-82]
Sam resta assis en silence et ne dit plus rien. [I.2, p.62 (70)]
Il fumait maintenant en silence, car Frodon était assis immobile, plongé dans ses pensées. [I.2, p.63 (71)]
Il y eut de nouveau un long silence. On entendait, venant du jardin, le bruit que faisait Sam Gamegie en tondant la pelouse. [I.2, p.63 (72)]
L'obscurité et le silence envahirent la pièce, (…) [I.2, p.66 (75)]
Frodon restait assis en silence et sans mouvement. La peur semblait étendre une vaste main, comme un nuage sombre qui se lèverait à l'Orient et s'avancerait pour l'engloutir [I.2, p.67 (77)]
Un lourd silence tomba sur la pièce. Frodon pouvait entendre le battement de son coeur. [I.2, p.76 (87)]
Il y eut un long silence. [I.2, p.79 (91)]

§ Grands-Pas : 13p [I.10, p.187-200]
Il y eut un silence. Enfin, Frodon s'adressa à Pippin et à Sam [I.10, p.188 (224)]
Il y eut un lourd silence. Frodon ne répondit pas l'esprit troublé par le doute et la crainte. [I.10, p.190 (226)]
Il y eut un long silence. Enfin, Frodon prit la parole avec hésitation [I.10, p.196 (233)]

Non seulement nous constatons que Tolkien apprécie la formule " Il y eut un (long/lourd) silence ", mais en plus nous relevons que plus le récit avance et plus le nom de Frodon est étroitement associé à ce silence…ce qui confirme l’interprétation que je propose d’un Frodon qui devient au fur et à mesure de son aventure inconsciemment sensible à l’invisible et à l’inaudible. Le Conseil d’Elrond confirme ce constat.

§ Le Conseil d’Elrond : 34p [II.2, p.266-300]
Elrond était là, et plusieurs autres personnes étaient assises en silence autour de lui. [II.2, p.266 (320)]
Il y eut un silence et chacun tourna le regard vers Frodon. [II.2, p.274 (329)]
Tous gardèrent un moment le silence, jusqu'à ce qu'enfin Boromir reprit la parole [II.2, p.282 (340)]
Il y eut un silence. Elrond reprit finalement la parole [II.2, p.293 (353)]
Le silence tomba de nouveau. Frodon, (…) sentit son coeur envahi de ténèbres. [II.2, p.295 (356)]
No one answered. [// There was a long silence] The noon-bell rang. Still no one spoke. Frodo glanced round at all the faces, [FR§5]

Alors pourquoi Tolkien a-t-il choisit d’abandonner la mention du " long silence " qui a précédé le moment ‘fatidique’ pour la remplacer par " personne ne répondit. (la cloche de midi sonna.) Personne ne parla davantage "?
Là encore il apparaît qu’il y a une volonté de faire écho au texte et à un message (LE message) biblique pour le croyant qu’était Tolkien, à savoir le message du salut divin qui, mystère d’entre les mystères, ne peut se réaliser sans le concours d’un homme. Ce message apparaît dès le livre d’Esaïe, au chapitre 50, verset 2 :

[citation]Je [=Dieu] suis venu, pourquoi n’y avait-il personne ? J’ai appelé, pourquoi personne n’a -t-il répondu ? Ma main est-elle trop courte pour racheter ?

(Es 50 :2)[/citation]

Il est certainement nécessaire de préciser que ce verset se trouve dans un chapitre qui fait partie d’une section capitale, pour les Juifs comme les pour les Chrétiens, du livre d’Esaïe : il s’agit des chapitres formant les " chants du Serviteur " (Chap 49-50,52-53). La destinée de ce Serviteur, appelé encore le Serviteur Souffrant, qui est décrit comme étant le serviteur parfait de Dieu, seul à accepter la souffrance et la mort pour le salut des hommes, a été comprise comme l’image des souffrances du peuple d’Israël par les Juifs et comme l’annonce prophétique de la mission de Jésus par les Chrétiens.
Alors est-il étonnant, juste après [Es 50 :2] d’entendre comme seule réponse à l’appel de Dieu la voix du Serviteur qui précise avec quelle douceur Dieu a exercé son oreille pour qu’il soit sensible à Sa volonté ?

[citation](4) Le Seigneur, l’Eternel, m’a donné une langue exercée, Pour que je sache soutenir par la parole celui qui est abattu ; Il éveille, chaque matin, il éveille mon oreille, Pour que j’écoute comme écoutent des disciples.
(5) Le Seigneur, l’Eternel, m’a ouvert l’oreille, Et je n’ai point résisté, Je ne me suis point retiré en arrière.


(Es 50 :4-5)[/citation]

Et que fait Frodo sinon ne pas résister à l’appel divin ?
Ce Serviteur n’avait aucune qualité physique extraordinaire pour accomplir sa tache, ce qui n’est pas sans rappeler le physique peu adapté d’un hobbit à l’aventure 

[citation](2b) Il n'avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n'avait rien pour nous plaire.
(3) Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l'avons dédaigné, nous n'avons fait de lui aucun cas.


(Es 53 :2-3)[/citation]

il n’est qu’à se souvenir du rire-réflexe très vite tu de Boromir à la vue de Bilbo qui se proposait pour l’aventure. Le texte initial était encore plus sévère envers Bilbo…

Still no one spoke. Frodo glanced round at all the faces, but they were not turned to him. [*] All the Council [//others] sat with downcast eyes, as if in deep thought. [FR§5]


Nous avons vu que ce silence des participants pouvaient renvoyer à Ésaïe, donnant alors à Frodo un rôle analogue à celui du Serviteur Souffrant. Ce qui est intéressant c’est que le Serviteur Souffrant étant la préfiguration de Jésus, le texte de Tolkien et sa suite montrant " Frodon jet[er] un regard circulaire sur tous les visages " ne peux que confirmer les liens entre Frodon, le Serviteur Souffrant et Jésus.
Car l’Évangile de Marc fait apparaître Jésus comme celui qui regarde d’un ‘regard circulaire’ (‘to look round about’ dans la KJV : sir les 6 emplois du verbe, 5 servent à décrire la manière de regarder de Jésus : [Marc 3:5.34, 5:32, 10:23, 11:11]). Ainsi en [Marc 3 :31-34]

[citation](31) Survinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l'envoyèrent appeler.
(32) La foule était assise autour de lui, et on lui dit : ‘Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent.’
(33) Et il répondit : ‘Qui est ma mère, et qui sont mes frères?’
(34) Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : ‘Voici, dit-il, ma mère et mes frères.’
=
(34) And He looked round about on those who sat about Him and said, "Behold, My mother and My brethren.
[/citation]

Jésus a un regard circulaire sur ceux qui l’entoure, ceux qu’il appelle " ma mère et mes frères ", ceux qu’il appelle dans l’Évangile de Jean ses " amis " et de qui il dit " Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis " [Jn 15 :13].
Sur-interprétation ? Frodo ne serait pas celui qui donne sa vie pour ses amis ?
Mais alors il faudra trouver une explication plus adaptée à la constatation suivante…

On trouve 76 occurrences du mot ‘ami(s)’ dans le SdA jusqu’au chapitre II.2 Le Conseil d’Elrond inclus.
Sur ces 76 occurrences, si on enlève les généralités [Prologue 3, p.22 (22)], l’ironie [I.1, p.54 (61) / I.2, p.76 (87) / I.11, p.206 (245)], l’interventionnisme du narrateur [I.9, p.179 (213)], l’utilisation du terme pour désigner des alliés de circonstances [I.2, p.74 (85) / II.2, p.287 (346)], il reste 69 occurrences.
Plusieurs personnages s’adressent à des amis, ou bien d’autres leur associent des amis plus ou moins intimes ; il s’agit  :

* de Ted [I.2, p.62] (1)
* de Gildor [I.3, p.99 (115)] (1)
* d’Elrond [II.2, p.267 (320)] (1)
* de Pippin [I.4, p.112 (131)] (1)
* de Grands-Pas [I.10, p. 188 (223) / I.11, p.206 (245)] (2)
* de Baie d’Or [I.7, p.145 (171) / I.7, p.147 (173)] (2)
* des Elfes [I.3, p.99 (115) / II.2, p.271 (325) / II.2, p.299 (361)] (3)
* de Bilbon [Prologue 4, p. (27) / I.1, p. 35 (38) / I.1, p.42 (46)] (3)
* de Radagast [II.2, p.285 (343) / II.2, p.289 (348)] (3)
* de Gandalf [I.1, p.49 (54) / I.2, p.75 (86) / II.2, p. 282 (339) / II.2, p.288 (347) / II.2, p.287 (345)] (5)
* de Tom Bombadil > mes petits amis [I.6, p.141 (167) / I.6, p.142 (168) / I.7, p.151 (178) / I.7, p.153 (182) / I.8, p.166 (197)] (7)

Soit un total de 29 occurrences.
Il reste donc 40 occurrences du mot ‘ami(s)’ sur les 76 initiales (dont seules 69 ont une importance), et ces 40 occurrences sont destinées à évoquer les amis d’un seul personnage : Frodon !
Les voici dans l’ordre d’apparition :

1) Frodon > Merry [I.1, p.54 (61)]
2-3) Frodon > Pippin & Merry (amis les plus intimes), la jeune génération des Hobbits (bon nombre d’amis) [I.2, p.58-9 (66)] (2)
4) Frodon > Merry et ses autres amis [I.2, p.59 (67)]
5) Frodon > Gandalf, le meilleur des amis [I.2, p.76 (88)]
6) Frodon > amis les plus intimes [I.2, p.80 (93)]
7-8) Frodon > amis + amis intimes [I.3, p.86 (98)] (2)
9) Frodon > amis intimes [I.3, p.86 (99)]
10) Frodon > ses amis [I.3, p.99 (115) {79}]
11) Frodon > amis [I.3, p.103 (120)]
12) Frodon > ses jeunes amis [I.4, p.106 (123)]
13) Frofon > des amis [I.4, p.114 (134)]
14) Frodon > ses amis [I.5, p.121 (141) {98}]
15) Frodon > mes cher amis [I.5, p.124 (146) {102}]
16) Frodon > tes amis [I.5, p.125 (146)] – Pourtant c’est Merry qui parle : il devrait dire " tu es notre ami ", au lieu de cela il choisit comme tournure " nous sommes tes amis ".
17) Frodon > tes amis [I.5, p.126 (148)] – là encore, c’est Merry qui parle : il devrait dire " tu es notre ami ", au lieu de cela il choisit comme tournure " nous sommes tes amis " pour la seconde fois !
18) Frodon > mes amis [I.6, p.141 (167)]
19) Frodon > ses amis [I.8, p.158 (188)]
20) Frodon > ses amis [I.8, p.164 (194)]
21) Frodon > ses amis [I.9, p.178 (212)]
22) Frodon > vos jeunes amis [I.9, p.180 (214)]
23) Frodon > vos amis [I.9, p.184 (219)]
24) Frodon > ses amis [I.9, p.185 (220)]
25) Frodon > ses amis [I.10, p.188 (223)]
26) Frodon > ses amis [I.12, p.224 (267)]
27) Frodon > ses amis [I.12, p.224 (283)]
28) Frodon > ses amis [I.12, p. 237 (284)]
29) Frodon > mes amis [I.12, p. 238 (284)]
30) Frodon > vos amis [I.12, p. 238 (284)]
31) Frodon > ses amis [I.12, p.240 (287)]
32) Frodon > ses amis [I.12, p.240 (287)]
33) Frodon > mes amis [II.1, p. 249 (299)]
34-36) Frodon > vos amis [II.1, p. 250 (299-300)] {Récit de Gandalf} (3)
37) Frodon > mes amis [II.1, p. 251 (300)]
38) Frodon > ses amis [II.1, p. 252 (302)]
39) Frodon > ses amis [II.1, p. 254 (305)] = Sam, Merry, Pippin, Grands-Pas considéré comme un ami désormais
40) Frodon > ses amis [II.2, p. 266 (320)]

Et chose étonnante, si Frodon est qualifié par ses amis à 40 reprises, il n’est jamais réciproquement qualifié d’être l’ami de ceux qu’il appelle ses amis ou qui se nomment ses amis (comme Gandalf, Merry, Pippin, Grand-Pas,…) comme si Frodo avait, dès le départ, une responsabilité particulière à leur égard.
Est-il alors ridicule de penser que le regard circulaire que Jésus pose sur des amis est celui de Frodo sur Gandalf, Bilbo, Sam, Aragorn, Elrond ?…certes il doit préférer, en ce terrible instant, attendre qu’un volontaire se propose parmi l’assemblée des héros pour se charger de détruire l’Anneau ; mais tout en regardant, ce sont ses amis qu’il contemple, et comment pourrait-il leur souhaiter un destin qu’il sait funeste ?
Sa conscience est prête à l’abandon, l’amour qu’il porte à ses amis le rend sensible au devoir qui l’attend. Mais pas seulement… son oreille est sensible à la voix divine. Il lève la tête et regarde tout autour de lui. Il est le seul à le faire.
Ce n’est pas innocemment que Tolkien a éliminé du passage initial la description de Frodo qui croisait le regard de Sam (elle aurait été au niveau de [*] en [FR§5]) :

[citation]There was a long silence. Frodo glanced round at all the faces, but no one looked at him – except Sam ; in whose eyes there was a strange mixture of hope and fear. All the others sat as if in deep thought with their eyes closed or upon the ground.

[VI, p.406][/citation]

En éliminant la mention de Sam tête levée, Tolkien rend l’attitude de Frodo exceptionnelle.

Sosryko
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