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Affaire de volonté
#74
Affaire de volonté : Commentaire (4/6)


The noon-bell rang. [FR§5]


Cette courte phrase rappelle que le Conseil s’est tenu le matin (" ce clair matin d’automne " [II.2, p.266]), qu’il a duré longtemps (" Il est inutile de rapporter tout ce qui fut dit et débattu en ce Conseil " [II.2, p.267]), le soleil a eu le temps de monter " à son zénith " [II.2, p.282], et le Conseil s’est terminé à midi (" la cloche de midi sonna " [II.2, p.299]) avec la décision de Frodon de se charger de l’Anneau jusqu’au bout.
Au cours de ce Conseil, il est intéressant de constater que les références à la lumière/paix, nombreuses au début, laissent place à celles des ténèbres/peur :

[citation]Le frais soleil (266)
Une saine paix s’étendait sur la terre (266)
Les rumeurs de ténèbres croissantes dans le monde extérieur ne paraissaient déjà plus que les souvenirs d’un rêve troublé (266)

Une ombre sembla passer sur le soleil à son zénith {the high sun} (282)
Une obscurité envahit un moment le porche (282)
Comme l’ombre passait (282

Frodon, même dans cette belle maison, qui donnait sur une vallée ensoleillée, sentit son cœur envahi de ténèbres. (295)

(La cloche de midi sonna) (299)
Une grande peur l’envahit (299)
[/citation]

Point intéressant : l’écoulement du temps s’arrête à partir du moment où Gandalf prononce la conjuration de l’Anneau en Noir Parler. En effet, le soleil arrête alors sa course puisque, arrivé au plus haut dans le ciel (p.282), c’est-à-dire à midi, il y reste jusqu’à la prise de décision de Frodon qui a lieu juste après la sonnerie de la cloche de midi (p.299) : pendant 18 pages de conversations et de silences il est midi, sous le porche d’Elrond !
Est-ce une erreur de la part de Tolkien, ou bien plutôt une volonté de placer hors du temps le choix de Frodo ?
Car ce choix de Frodo, c’est celui que d’autres ont fait, que d’autres feront, un en particulier et " jusqu’au bout " : donner sa vie pour le salut des autres, en un instant où le mal semble triompher et que rien ne semble pouvoir l’arrêter.
Les indices conduisant à une telle comparaison sont là puisque le temps suspendu à midi (282 & 299) nous autorise à associer le thème de la peur (299), des ténèbres (295), de l’ombre qui cache le soleil…Or, voici ce que nous disent [Marc 15:25.33] et [Mt 27:45] quant à la chronologie de la crucifixion de Jésus :

[citation](25) C'était la troisième heure, quand ils le crucifièrent. (…)
(33) La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure.

// (27:45) Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre.
[/citation]

La ‘troisième heure’ correspond à 9h du matin, la ‘neuvième heure’ est 15h et la ‘sixième heure’ est donc…midi !
En s’engageant à détruire l’Anneau au moment même où les ténèbres manifestent leur pouvoir, Frodon sait qu’il va être conduit sur un chemin de tourments. Il choisit un chemin qui sera une image de la Passion de Jésus, ce Jésus qui subira les assauts des ténèbres à partir de midi, cloué sur le bois.

Cette suspension du temps, ce renversement des lois naturelles où les ténèbres obscurcissent le soleil de midi se trouvent en d’autres textes bibliques dont [Amos 8:9] et surtout [Job 5:14]:

[citation](9) "And it shall come to pass in that day," saith the Lord GOD, "that I will cause the sun to go down at noon, and I will darken the earth in the clear day.

(14) They meet with darkness in the daytime, and grope in the noonday as in the night.
= (14) Ils rencontrent les ténèbres au milieu du jour, Ils tâtonnent en plein midi comme dans la nuit.
[/citation]

Noter la présence d’une comparaison (‘as in’) dans ce texte. Or le texte de Tolkien utilise pas moins de trois comparaisons (‘as if in deep thought’, ‘as if he was awaiting…’, ‘as if some other will…’) dans le paragraphe concerné.

Le choix de midi n’est décidément pas innocent pour Tolkien. Revenons à cette ‘sixième heure’ avec [Luc 23 :44-45] :

[citation](44) Il était déjà environ la sixième heure, et il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure.
(45) Le soleil s'obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu.
= (45) And the sun was darkened, and the veil of the temple was rent in the midst.
[/citation]

Intéressant cette mention du voile {veil} déchiré car elle nous renvoie au quatrième songe de Frodon ! En effet, un voile déchiré tout comme un voile roulé permet de voir ce qui était invisible et d’accéder à ce qui se trouvait derrière. Le quatrième songe, le dernier avant le Conseil, peut-être donc compris comme une annonce de la Passion de Frodon, une Passion qui durera de la ‘sixième heure’ (le jour du Conseil, le jour de la décision) à la ‘neuvième heure’ (sur le Mont du Destin) ; et entre les deux : le règne des ténèbres et le silence apparent d’Eru.
Apparent seulement car il ne faut pas oublier que derrière le voile déchiré se trouve le Saint des Saints du Temple et que derrière le voile roulé se trouve ‘un lointain pays vert’, promesse, différée par l’éloignement mais promesse quand même, d’une victoire et d’un repos.

All the Council [//others] sat with downcast eyes, as if in deep thought. [FR§5]


Gardons à l’esprit cette modification (others > Council) ; nous en verrons toute l’importance plus tard. Passons directement à la ‘glose’ suivante :

A great dread fell on him [//Frodo], as if he was awaiting the pronouncement of some doom that he had long foreseen and vainly hoped might after all never be spoken. [FR§5]


Qui prononce les destins et peut parler sur les vies ?
Qui prononce un destin si ce n’est le maître des destinées ?
Qui permet au voyant de pré-voir (foreseen) si ce n’est le maître de visions et des songes ?
Noter comment Frodon, comprend à cet instant, qu’il aurait pu prévoir son geste longtemps à l’avance, car cela fait longtemps qu’il recevait des signes de son élection.
Noter également comment cette terreur soudaine qui tombe sur Frodon rappelle la terreur qui tombe sur Abraham lorsque Dieu vient le visiter : il s’agit de l’effroi qui annonce la venue de la divinité [Gn 15 :12] :

[citation](12) And when the sun was going down, a deep sleep fell upon Abram; and lo, a horror of great darkness fell upon him.
= (12) Au coucher du soleil, un profond sommeil tomba sur Abram; et voici une frayeur et une grande obscurité vinrent l'assaillir.
[/citation]

Effroi divin que nous retrouvons en [Job 4 :14, 13 :11.21] avec un vocabulaire similaire à celui qu’utilise Tolkien :

[citation](4:14) Je fus saisi de frayeur et d'épouvante, Et tous mes os tremblèrent.

(13:11) Shall not His excellency make you afraid, and His dread fall upon you?
= (13:11) Sa majesté ne vous épouvantera -t-elle pas? Sa terreur ne tombera -t-elle pas sur vous?

(13:21) Withdraw Thine hand far from me, and let not Thy dread make me afraid.
= (13:21) Retire ta main de dessus moi, Et que tes terreurs ne me troublent plus.
[/citation]

Plus qu’une ‘grande peur’, il s’agit d’une ‘grande terreur’ qui assaille Frodon. Terreur non humaine. Issue de la présence d’Eru, un Eru plein d’ironie qui vient inspirer Frodon parce qu’il l’a pris au mot ; plein d’ironie car il n’a pas oublié la bonne volonté de Frodon malgré l’épreuve du Gué [II.2, p.266]:

[citation]– Tiens ! Bonjour ! dit Bilbo. Prêt pour le grand conseil ?
Je me sens prêt pour n’importe quoi, répondit Frodon. Mais j’aimerais par-dessus tout marcher un peu et explorer la vallée. J’aimerais pénétrer dans ces bois de pins, là-haut.
[/citation]

" J’aimerais ", " j’aimerais "…il s’agit bien de volonté et de désir, depuis le début.
Frodon alors aurait aimé " sauver la Comté " (p.79), maintenant, il se contenterait de " marcher un peu (…) dans ces bois de pins ". Sa motivation première l’a quitté, et on le comprend !
On comprend également pourquoi Eru provoque le Conseil, rassemblant chacun des membres, allant même jusqu’à inspirer des songes à certains (Boromir) pour qu’ils viennent : ce rassemblement est nécessaire pour que Frodon ne perde pas de vue le terrible enjeu ; pour qu’il se souvienne de songes oubliés, pour qu’il entende, pour qu’il voie ses amis, ceux qu’il aime, pour que sa sensibilité au souffle d’Eru le conduise finalement à prendre le chemin tracé pour lui, l’élu (" pourquoi ai-je été choisi ? "[I.2, p.78]).

An overwhelming longing to rest and remain at peace by Bilbo's side in Rivendell filled all his heart.


Les craintes de Frodon devant ce qui l’attend rappellent fort les paroles de Job [Job 3 :26]

[citation](26) Je n'ai ni tranquillité, ni paix, ni repos, Et le trouble s'est emparé de moi.
= (26) I was not in safety, neither had I rest, neither was I quiet; yet trouble came."
[/citation]

Ce qui serait moins flagrant si Tolkien n’avait pas ajouté, en révisant son texte, le petit mot ‘rest’.
Quant à l’ajout ‘filled all his heart’, j’y vois un écho de [Jn 16:6]

[citation](6) But because I have said these things unto you, sorrow hath filled your heart.[/citation]

Là encore, texte intéressant parce qu’il vient s’ajouter aux textes évangéliques de la Passion qui illustre le moment dramatique que traverse Frodo : Jésus, dans ce verset, fait mention de la tristesse de ses disciples à qui il vient d’annoncer la nécessité qu’il a de se séparer d’eux pour leur salut. Il évoque sa mort qu’il sait proche…
Or Frodo ne vient-il pas d’entrevoir la ‘condamnation (…) longtemps prévue’ ?

Elrond raised his eyes and looked [*] at him, and Frodo felt his heart pierced by the sudden keenness of the glance. [FR§6]


C’est la seconde fois que Frodo sent un regard qui lui ‘perce le cœur’ ; cf. [II.1, p.265] :

[citation]Soudain il parut à Frodon qu'Arwen se tournait de son côté, et la lumière des yeux de la jeune fille tomba de loin sur lui et lui perça le coeur. {= pierced his heart}[/citation]

Or, le ‘cœur percé’ (pierced heart’) a été associé à Marie d’après un texte de l’Évangile de Luc qui voit Siméon prophétiser et annoncer à Marie la douleur qui l’attend lorsque son fils sera mis à mort pour le salut (ou la chute) de tous [Luc 2:34-35]:

[citation](34) And Simeon blessed them and said unto Mary His mother, "Behold, this Child is set for the fall and rising again of many in Israel, and for a sign which shall be spoken against
= (34) Siméon les bénit, et dit à Marie, sa mère, Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction,

(35) (yea, a sword shall pierce through thy own soul also), that the thoughts of many hearts may be revealed."
= (35) et à toi-même une épée te transpercera l'âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées.
[/citation]

Le ‘cœur percé’, même si l’expression n’est pas utilisée dans ce sens au niveau premier de lecture, fait écho, comme la très grande majorité des ajouts de Tolkien au texte initial, à la Passion du Christ.
N’oublions pas que Frodon a reçu un coup de poignard qui, s’il n’a pu blesser que l’épaule, était destiné à ‘percer’ son cœur [II.1, p.248 (297){216}] :

[citation]– Ils ont tenté de vous percer le coeur {pierce your heart} d'un poignard de Morgul, qui demeure dans la blessure. (…)

– Oui, la chance ou le destin vous ont aidé, sans parler du courage, dit Gandalf. Car votre coeur n'a pas été touché et seule votre épaule a été percée {pierced} ; et cela, c'est parce que vous avez résisté jusqu'au bout.
[/citation]

Ici se réalise presque la métaphore destinée à illustrer la douleur de Marie devant la perte de son fils.
Tolkien, plus loin, après le choix de Frodo, va lui faire subir une épreuve douloureuse similaire à celle, parmi tant d’autres, qu’aura à subir Jésus sur la croix, après son choix à Gethsémani (cf. plus bas). En effet, le passage suivant [II.5, p.356-7 {317}] :

[citation]Plongeant sous le coup d'Aragorn avec la rapidité d'un serpent à l'attaque, [un énorme chef orque] chargea la Compagnie et pointa sa lance directement sur Frodon. Atteint au côté droit {his right side}, celui-ci fut projeté contre le mur, où il resta cloué {pinned}.[/citation]

N’est pas sans rappeler [Jn 19:34] (et [Jn 20:20.25.27] qui reprennent l’image du ‘côté’) :

[citation](34) but one of the soldiers with a spear pierced His side, and forthwith there came out blood and water.
= (34) mais un des soldats lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l'eau.
[/citation]

Noter la présence en ce verset du verbe ‘percer’.
La volonté de la part de Tolkien de faire écho à la Passion du Christ est encore plus évidente si on se rappelle que la tradition iconographique catholique a conservé un Jésus percé par une lance en son côté ‘droit’, détail non spécifié dans le texte évangélique (si ce n’est dans des versions éthiopiques ou dans l’œuvre apocryphe des Actes de Pilate) !

Sosryko
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