Je ne le fais pas exprès, mais une nouvelle lecture, ce jour, vient à point et redouble les échos précédents au présent propos. Nous ne sommes pas en 1942 mais en 1890 cette fois, alors que Jean Jaurès, encore professeur de philosophie à la faculté de Toulouse, explore le fondement philosophique du socialisme :
[citation=— Jean Jaurès, Qu’est-ce que le socialisme, Pluriel, 2019, p. 48.]L’humanité ne peut donc être une que d’une unité morale et spirituelle ; et voilà pourquoi le socialisme ne peut s’appuyer que sur les doctrines qui ont affirmé et justifié l’unité humaine. Je dirais volontiers : il y a trois doctrines qui ont affirmé l’humanité : la doctrine stoïcienne, la doctrine chrétienne, et la doctrine kantienne. En comprenant dans ce nom toutes les philosophies qui au XVIIIe et au XIXe siècle ont proclamé la valeur absolue de la personne humaine par le droit et la liberté.[/citation]
Cette comparaison des trois « doctrines » le conduit à anticiper une métaphore tolkienienne (c’est ce qui m’a convaincu que reproduire ces textes ne nous éloignait pas trop de notre sujet mais nous y ramenait au contraire) :
[citation=— Jean Jaurès, Ibid.][…] c’est la même pensée, le même rayon de lumière humaine réfracté dans trois milieux différents, en résignation splendide et en charité orgueilleuse dans l’aristocratie de la Rome impériale, en douceur évangélique dans les foules de souffrance et d’espérance, en fierté morale et en respect du devoir dans nos sociétés modernes […].[/citation]
Un peu plus loin, répondant à la critique de l’intolérance adressée au socialisme :
[citation=— Jean Jaurès, ibid., p. 50]l’idée d’humanité sur laquelle le socialisme repose n’est pas distincte de l’idée profonde de liberté. La communion des êtres en Dieu n’est possible que par un libre élan intérieur d’amour : et le devoir n’a une valeur absolue que parce qu’il se confond dans la personne humaine avec la liberté morale. Ainsi, développer l’humanité, c’est au fond développer la liberté : mais la liberté vraie n’est pas cette liberté d’indifférence qui est supposée choisir presque arbitrairement le pour et le contre et qui est par définition toujours égale à elle-même. La liberté vraie, c’est l’adhésion intérieure au devoir et à la raison sous la seule action du devoir et par la seule influence de la raison.[/citation]
Il enchaîne avec un développement qui oppose le couple raison/liberté à celui de fatalité/désespoir qui nous ramène encore au propos de ce fuseau (mais avec une définition de la nature comme uniquement lieu de déterminations et une réponse collective et non pas personnelle, puisque le rôle de Dieu est joué par l’humanité désormais) :
[citation=— Jean Jaurès, ibid., p. 50-51]Mais l'homme tient à l'animalité, et il fait partie de la nature : c'est dire que la raison et la liberté, pour se développer en lui, rencontrent des obstacles sans nombre : l'ignorance, la misère, la fatalité des instincts [51] héréditaires dans les âmes incultes en qui l'hérédité est presque tout, la force des convoitises et des appétits déchaînés par le mouvement même de l'ordre social ; et enfin ce sombre désespoir qui est la négation même de la raison puisque la raison communiquant avec l'éternel englobe nécessairement l'espérance, mais désespoir inévitable pour la plupart des âmes humaines à un certain degré de misère, surtout à un certain degré d'abandon et qu'on pourrait appeler la folie de la souffrance. Et quand l'humanité interviendra pour régler ces désordres, elle ne portera pas atteinte à la liberté elle lèvera au contraire les derniers obstacles qu'oppose la nature à la liberté et à la raison.
[/citation]
Rq : On n’est pas loin non plus de Thomas d’Aquin puisque Jacques Maritain, avant de devenir un commentateur de la pensée du docteur angélique fut un grand admirateur de Jean Jaurés ;-)
S.
[citation=— Jean Jaurès, Qu’est-ce que le socialisme, Pluriel, 2019, p. 48.]L’humanité ne peut donc être une que d’une unité morale et spirituelle ; et voilà pourquoi le socialisme ne peut s’appuyer que sur les doctrines qui ont affirmé et justifié l’unité humaine. Je dirais volontiers : il y a trois doctrines qui ont affirmé l’humanité : la doctrine stoïcienne, la doctrine chrétienne, et la doctrine kantienne. En comprenant dans ce nom toutes les philosophies qui au XVIIIe et au XIXe siècle ont proclamé la valeur absolue de la personne humaine par le droit et la liberté.[/citation]
Cette comparaison des trois « doctrines » le conduit à anticiper une métaphore tolkienienne (c’est ce qui m’a convaincu que reproduire ces textes ne nous éloignait pas trop de notre sujet mais nous y ramenait au contraire) :
[citation=— Jean Jaurès, Ibid.][…] c’est la même pensée, le même rayon de lumière humaine réfracté dans trois milieux différents, en résignation splendide et en charité orgueilleuse dans l’aristocratie de la Rome impériale, en douceur évangélique dans les foules de souffrance et d’espérance, en fierté morale et en respect du devoir dans nos sociétés modernes […].[/citation]
Un peu plus loin, répondant à la critique de l’intolérance adressée au socialisme :
[citation=— Jean Jaurès, ibid., p. 50]l’idée d’humanité sur laquelle le socialisme repose n’est pas distincte de l’idée profonde de liberté. La communion des êtres en Dieu n’est possible que par un libre élan intérieur d’amour : et le devoir n’a une valeur absolue que parce qu’il se confond dans la personne humaine avec la liberté morale. Ainsi, développer l’humanité, c’est au fond développer la liberté : mais la liberté vraie n’est pas cette liberté d’indifférence qui est supposée choisir presque arbitrairement le pour et le contre et qui est par définition toujours égale à elle-même. La liberté vraie, c’est l’adhésion intérieure au devoir et à la raison sous la seule action du devoir et par la seule influence de la raison.[/citation]
Il enchaîne avec un développement qui oppose le couple raison/liberté à celui de fatalité/désespoir qui nous ramène encore au propos de ce fuseau (mais avec une définition de la nature comme uniquement lieu de déterminations et une réponse collective et non pas personnelle, puisque le rôle de Dieu est joué par l’humanité désormais) :
[citation=— Jean Jaurès, ibid., p. 50-51]Mais l'homme tient à l'animalité, et il fait partie de la nature : c'est dire que la raison et la liberté, pour se développer en lui, rencontrent des obstacles sans nombre : l'ignorance, la misère, la fatalité des instincts [51] héréditaires dans les âmes incultes en qui l'hérédité est presque tout, la force des convoitises et des appétits déchaînés par le mouvement même de l'ordre social ; et enfin ce sombre désespoir qui est la négation même de la raison puisque la raison communiquant avec l'éternel englobe nécessairement l'espérance, mais désespoir inévitable pour la plupart des âmes humaines à un certain degré de misère, surtout à un certain degré d'abandon et qu'on pourrait appeler la folie de la souffrance. Et quand l'humanité interviendra pour régler ces désordres, elle ne portera pas atteinte à la liberté elle lèvera au contraire les derniers obstacles qu'oppose la nature à la liberté et à la raison.
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Rq : On n’est pas loin non plus de Thomas d’Aquin puisque Jacques Maritain, avant de devenir un commentateur de la pensée du docteur angélique fut un grand admirateur de Jean Jaurés ;-)
S.

