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La question du Libre Arbitre
#95
À peine descendu de cheval, me voila remis en selle... Il fallait le dire tout de suite, que l'on avait le droit de parler ici de socialisme ! ;-)

Plus sérieusement, suite à de nouveaux échanges en privé, il apparait que l'impression récurrente que je peux avoir, de longue date, d'une évocation de la parole de Tolkien conjointe à des éclairages chrétiens et prenant dès lors l'aspect d'une argumentation pro domo... reste avant tout une impression de ma part. Dans le fond, je me doute bien que ni Yyr, ni Sosryko ne prétendent qu'une seule lecture de l'oeuvre, celle qu'ils proposent, soit possible, et qu'ils sont bien conscients que cette lecture ne saurait être suffisante. Puisque je m'en doute bien au fond, je devrais me répéter cela plus souvent, si je veux notamment être à la hauteur de ce que j'ai écrit précédemment s'agissant de ne pas prendre mes interlocuteurs pour des représentants d'une Idée avec un grand « I » ou d'un système de pensée, et s'agissant de rester fidèle à ma devise « faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux », y compris en appréhendant le travail qu'autrui prend la peine de partager.
Nous avons, toutes et tous, quelque-chose à nous apporter, que nos éclairages respectifs sur tel ou tel sujet soient ou non tolkieniens. À cette aune, il me semble que ce que j’appelle le « lithisme » représente évidemment un ennemi commun, un piège nous concernant tous, même évidemment quand on est sceptique. La pensée des philosophes est là pour nous aider à garder notre propre pensée en mouvement, non pour nous servir univoquement de guide « figé ». C'est de cette façon que, pour ma part, je peux apprécier un penseur comme David Hume (pour ce que j'ai lu de lui ; en matière de scepticisme, je connais mieux Montaigne en comparaison), comme tout autre penseur qui peut éventuellement « me parler » par sa réflexion, fut-elle sur tel ou tel sujet l'anti-thèse dialectique de tel autre penseur dont la réflexion pourra aussi également « me parler » en quelque autre façon (Jean Jaurès, loin d'être un sceptique ou un empiriste, est en cela un bon exemple).


[séparation]

sosryko Wrote:Je ne le fais pas exprès...

Si Sosryko ne le fait pas exprès, pour ce qui me concerne, je me sens un peu comme Hercule Poirot se qualifiant d'imbécile, face à quelque-chose qu'il aurait pu voir plus tôt dans le cadre d'une enquête : la dernière fois que Jean Jaurès a été évoqué sur le présent forum de JRRVF, cela s'est passé dans un autre fuseau où j'avais moi-même recommandé, entre autres, la lecture de l'œuvre philosophique de Jaurès, éditée par Jòrdi Blanc (né Georges Blanc) aux éditions de l'association Vent Terral. Car cette œuvre contient bien sûr des éléments pouvant concerner la réflexion présente : nom d'une pipe, j'aurai dû y penser ! ^^' Ceci dit, nous sommes tellement habitués à tourner autour de références plus ou moins immédiatement « compatibles » avec le catholicisme conservateur de Tolkien, que j'en suis probablement venu, avec le temps, à ne plus envisager d'en suggérer d'autres...

Cependant, je ne connaissais pas le texte évoqué par Sosryko... mais ce n'est pas très étonnant, puisqu'il est apparemment longtemps resté inédit et que sa première publication remonte seulement à quelques mois. Il semble très intéressant en raison de l'époque à laquelle il a été semble-t-il écrit (1890), soit peu de temps avant que Jean Jaurès n'adhère explicitement et définitivement au socialisme, en 1892, année où il est choisi comme candidat des socialistes de Carmaux, contre le marquis de Solages, à une élection législative anticipée faisant suite à la célèbre grève des mineurs carmausins de cette année-là. On a eu souvent tendance à distinguer, sur fond de convictions plus ou moins militantes, le Jaurès d'avant 1892 et celui d'après, comme s'il y avait eut deux Jaurès, l'un jeune intellectuel bourgeois, l'autre adulte entré dans l'Histoire et utile à la lutte des classes. Pourtant, il n'y eut au fond qu'un Jaurès, dont la force fut, y compris dans une perspective politique et socialiste, de s'être d'abord construit philosophiquement lui-même avant de s'engager dans l'action politique, ce qui l'a davantage prémuni que d'autres d'une perméabilité excessive aux influences doctrinaires (notamment marxistes) une fois plongé dans le bain de la politique et de l'engagement socialiste.

Le texte qu'évoque Sosryko, même à travers seulement quelques extraits, m'en rappelle ainsi d'autres, antérieurs comme postérieurs, sachant que l'engagement politique de Jaurès s'inscrit dans le prolongement d'une philosophie qui fut le moteur de son action, avec une proposition que contenait déjà De la Réalité du Monde sensible, sa thèse principale publiée à Toulouse en 1891 et soutenue en Sorbonne le 5 février 1892. Définissant ladite thèse comme étant la théodicée de Jaurès, Jòrdi Blanc a pu résumer ainsi cette proposition : face au drame humain et universel qu'est « l'abîme », « entre l'infini extérieur et l'insignifiance de l'individu humain, Jaurès ne propose pas le pari pascalien, repli mystique dans l'intériorité, mais un acte d'amour à la dimension de l'humanité et de l'univers. »

Avant de donner, à partir de 1889, des cours publics à la faculté de Toulouse, Jaurès a professé un cours de philosophie au lycée d'Albi pendant l'année scolaire 1882-1883 (tout en se rendant déjà alors à Toulouse, une fois par semaine à partir de janvier 1883, pour donner une conférence de philosophie à la faculté des lettres). Ce cours de philosophie d'Albi constitue en quelque sorte le prélude, le banc d'essai de la thèse soutenue par Jaurès dix ans plus tard. Ce cours, qui nous est parvenu grâce à la retranscription de deux des anciens élèves de Jaurès (in fine sur deux cahiers manuscrits), comporte 43 leçons, avec des suppléments sous forme de 28 autres leçons, suppléments suivis de sept leçons d'histoire de la philosophie. La question qui nous occupe est abordée dans la 29e leçon du cours, « De la liberté. Responsabilité, remords ». Le temps me manque pour vous recopier tout ça (j'ai encore bien d'autres choses à écrire par ailleurs... ^^'), mais Jòrdi Blanc évoque ainsi le propos de cette leçon dans son introduction au cours :

[citation=Jòrdi Blanc, in Jean Jaurès, Œuvres philosophiques I, Cours de philosophie, Valence d'Albigeois, Vent Terral, 2005, « Méditation sur la substance. Introduction au Cours de philosophie », II., 3., p. 138-139.] Traitant de la morale avant la théodicée, et félicitant Kant d'avoir émancipé la morale de la métaphysique, Jaurès semble bien s'affranchir de l'ordre cousinien des matières faisant dépendre de Dieu l'obligation morale. Mais son exposé de la morale kantienne, largement inspiré de Boutroux, ne fait qu'aboutir à l'une des critiques les plus sévères du formalisme moral kantien que l'on connaisse.
Véritable détachement avancé du cours de morale, curieusement placée à la fin du premier cahier et du cours de psychologie et de logique, se trouve une leçon intitulée « De la liberté. Responsabilité, remords ». Consacrée à la fameuse antinomie du libre arbitre et du déterminisme, le problème de la liberté y est abordé de manière historique, historiale dirait-on dans le jargon de l'authenticité. La liberté, dit Jaurès, a été mise en cause deux fois : la première lorsqu'elle s'est trouvée contestée par l'affirmation de la toute-puissance divine, la seconde lorsqu'elle a été menacée par la postulation du déterminisme par la science. Rouvrant le dossier de la querelle sur la prédestination, c'est contre Pélage et les Jésuites, affirmant la plénitude du libre arbitre en même temps que la soumission de la raison humaine à la raison divine, qu'il se prononce, et pour saint Augustin, niant le libre arbitre, et renchérissant encore sur ce dernier.
La tentative de Kant, consistant, dit-il, à dissocier le monde des phénomènes où règnerait le déterminisme, d'une intériorité nouménale où règnerait la liberté, est aussi vaine et illusoire que la tentative d'un Pélage prétendant couper l'homme en deux. Accordant à Kant l'affirmation du déterminisme des phénomènes, il conteste l'exception de la liberté nouménale.
Je ne peux dire ma volonté que si ma volonté découle de ma personne. La liberté humaine n'est pas concevable sans l'affirmation du déterminisme du moi individuel, et loin qu'il faille opposer le libre arbitre au déterminisme, nous n'avons que deux possibilités : celle de nous soumettre au déterminisme des choses ou celle de nous soumettre au déterminisme du bien. Nécessité et déterminisme, liberté et moralité : Jaurès dissocie ce que Kant croyait indispensable de relier et relie ce que Kant croyait nécessaire de dissocier. Rompant avec la conception kantienne de la moralité comme liberté, il rompt du même coup avec tout cartésiano-spiritualisme moral en renouant avec la conception spinoziste et leibnizienne de la moralité comme obéissance à la nécessité.[/citation]

Pour donner à lire tout de même un peu le propos de Jaurès lui-même, voici les dernières phrases de cette 29e leçon de son Cours de philosophie :

[citation=Jean Jaurès, Œuvres philosophiques I, Cours de philosophie, op. cit., Cahier I, 29e leçon « De la liberté. Responsabilité, remords » (p. 310-325), p. 324-325.][...] Quand la volonté est conçue comme une puissance arbitraire et indéterminée, elle apparaît du même coup comme ployable en tous sens et, n'étant pas soumise à des influences intérieures, elle l'est d'autant plus à des influences extérieures. Voila pourquoi, du même coup, les Jésuites affirmaient le libre arbitre de la volonté humaine et enserraient du dehors cette volonté par des influences innombrables.
Au contraire, lorsque la volonté est subordonnée à des croyances, à des sentiments, à un idéal, comme il ne dépend de personne de changer en nous ces croyances, ces sentiments, cet idéal, notre caractère est ferme et notre volonté est indépendante. La liberté ne consiste pas pour nous dans un libre arbitre chimérique et indifférent. Elle consiste dans la soumission croissante de notre être à la raison. La raison, en effet, commune à tous les hommes, la même en tous, a quelque-chose d'universel et d'impersonnel par où ceux qui la suivent échappent aux hasards individuels de la naissance, de l'éducation et de la destinée, et cette raison qui nous affranchit n'est pas une puissance qui nous est étrangère. Il est vrai qu'elle n'a rien à voir avec notre individu particulier. Mais chacun de nous n'est pas seulement tel individu, ayant tel nom ou tel prénom, tel âge et telle figure, telle profession et telle demeure. Il est avant tout un homme. Or à quoi la raison fait-elle appel quand elle nous commande le bien, la justice, la charité ? Ce n'est pas l'individu, ce n'est pas à ses caprices, à ses intérêts particuliers ou variables, c'est au fond humain, à la personne humaine qui est en nous. Ainsi donc, en même temps que la raison nous appelle, nous élève et nous affranchit, c'est nous qui, par le meilleur, le plus intime, le plus durable de notre être, faisons la force de la raison, si bien que là encore, et jusque sur ces hauteurs où nous sommes débarassés d'une individualité de hasard et où nous manifestons dans sa plénitude la personne humaine universelle, permanente qui nous est commune avec les autres individus, c'est encore par nous que nous sommes gouvernés, par nous que nous sommes affranchis.[/citation]

À Toulouse, durant ses années d'enseignement, Jean Jaurès compta notamment parmi ses collègues l'historien de l'art Émile Mâle, lequel, en décembre 1889, raconte dans une lettre (citée par J. Blanc) : [emphase]« J'ai fait la connaissance de Jaurès [...] qui a repris son cours de philosophie à la faculté. C'est un charmant garçon. Nous causons de temps en temps de saint Thomas d'Aquin — car il lit la Somme, cette haute cathédrale du verbe. J'ai assisté à quelques-unes de ses leçons. Il parle avec une chaleur d'apôtre et de magnifiques métaphores : la faculté refuse du monde. »[/emphase]

B.
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