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La question du Libre Arbitre
#98
La liberté à l'égard du Mal (1/3) : existence et nature du Mal

[citation=« Mythopoeia », FAT, p.309]Et du Mal on ne sait / qu'une chose, une seule, et terrifiante : il est.[/citation]

Tolkien développera tout de même ce que peut vouloir dire ce qu'[emphase]« il est »[/emphase].

Pour résumer, les Eldar et les Valar comprennent le Mal par rapport au Bien : le Mal est pour eux une altération du Bien. Et il sera défini en proportion du Bien. Lorsque le Bien est envisagé d'après la loi éternelle (perspective majoritairement valienne), à savoir ce qui est [emphase]« en paix, en accord (avec Eru) »[/emphase] (HoMe XI, p.399), la référence est la Volonté ou le Dessein d'Eru et le Mal consiste à refuser la dépendance qui en découle. Cela nous renvoie à notre premier excursus sur le rapport entre la liberté et la puissance : l'entêtement de Melkor introduira dans la Musique, non pas une autre musique, un autre « possible », qui serait un autre « Bien », mais [emphase]« des altérations »[/emphase] (Lettres, n°212 p.40), qui ne seront elles-mêmes, en fin de compte, [emphase]« qu'une part de l'ensemble, tributaires de [la] gloire [d'Ilúvatar] »[/emphase] (Ainulindalë). Lorsque le Bien est envisagé d'après la loi naturelle (perspective majoritairement elfique), il sera défini comme [emphase]« ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (true to its nature & function) »[/emphase] (PE n°17 p.162). La référence est ici la nature, entendue au sens de cause finalisée, orientée, par et vers le Bien, et le Mal se définit comme ce qui est contre-nature. Ce qui nous renvoie à notre deuxième excursus sur le rapport entre la liberté et la nature : le mal réside dans ce qui est [emphase]« anormal et contre-nature (unnatural) »[/emphase], c'est-à-dire ce qui ne respecte pas l'ordre idéal de la Création : [emphase]« la vraie nature (the true nature) » [/emphase] (HoMe X, pp.314,315,317) des Incarnés, leur [emphase]« être véritable (right being) et entièreté (its fullness) »[/emphase] (p.317), leur [emphase]« nature véritable (right nature) »[/emphase] (p.218) et [emphase]« originelle »[/emphase] (p.304), etc. etc.

Le Mal est donc une altération du Bien, comme saint Augustin pouvait dire que le Mal est [emphase]« la privation du bien, privation dont le dernier terme est le néant »[/emphase] (Confessions, III, VII, 12), Néant qui est [emphase]« l'objet ultime »[/emphase] de Morgoth (HoMe X, p.396). À nouveau, la mythopoésie tolkienienne s'enfile comme un gant dans la théologie de l'Aquinate, pour qui [emphase]« du fait que toute nature désire son être et sa perfection, il résulte que l’être et la perfection de toute nature a raison de bien »[/emphase] et [emphase]« il est donc impossible que le mal signifie un certain être, ou une certaine nature de forme »[/emphase] mais bien [emphase]« une certaine absence de bien [:] [celle qui] est une privation [et qui, comme telle, est] appelée un mal : telle la privation de la vue, qu’on nomme cécité »[/emphase] (ST Ia.48.1-3). Il s'ensuite que le Mal a besoin du Bien pour exister, alors que l'inverse n'est pas vrai. Il s'ensuit également que le Mal altère sa propre base. Aussi Theoden peut-il rappeler que [emphase]« le mal ruine souvent le mal »[/emphase] (SdA, III.11). [small](*)[/small]

Jonathan McIntosh a relevé, comme d'autres, que les nombreuses « oppositions » tolkieniennes entre bons et mauvais (Manwë / Melkor, Gandalf / Saruman, Elfes / Orques, etc.) atteignent [emphase]« une symétrie presque parfaite au sein de laquelle Tolkien contrebalance chaque être bon avec sa forme mauvaise correspondante »[/emphase] (The Flame Imperishable, p.216, cf. « Le seuil et le centre », dans Pour la gloire de ce monde, p.94 en particulier avec la figure de « la maison de Tom »). Mais cette symétrie, [emphase]« bien loin de suggérer une sorte de dualisme manichéen et d'équipotence entre le bien et le mal, nous rappelle au contraire que le mal est tributaire, même dans son extraordinaire variété et subtilité, de l'authentique variété et subtilité dont dispose la création, en vertu de sa participation à l'infinie variété du Créateur »[/emphase] (ibid., référence faite ici par l'auteur à Lettres, n°153 p.269). Cette symétrie, nous avons vu que Tolkien lui-même l'énonce : [emphase]« l'histoire est bâtie en termes d'oppositions, entre le bon côté et le mauvais côté : la beauté et la laideur sans pitié, la royauté et la tyrannie, la liberté mesurée fondée sur l'assentiment (moderated freedom with consent) et la compulsion qui n'a plus aucun autre objet, depuis longtemps, que le seul pouvoir, etc. »[/emphase] (Lettres, n°144 p.255, trad. modifiée). Et surtout, il l'énonce de façon « thomiste » si je puis dire : la laideur comme déformation du bien, la tyrannie comme déformation de la royauté, la compulsion comme déformation de la liberté. [small](**)[/small]

Si l'on en revient maintenant aux deux façons des Eldar et des Valar de définir la référence du Bien, et donc le Mal. Celles-ci sont équivalentes et se répondent (comme nos deux excursus) : ce qui est naturel manifeste ce qui est éternel. Les Eldar et Valar rassemblent alors souvent ces deux références au Bien en une seule, éternelle et naturelle à la fois, dans un syntagme bien identifié : Arda Immarrie. Arda Immarrie désigne ainsi le monde [emphase]« dans des conditions idéales, libres du mal »[/emphase] (VT n°39 p.23), [emphase]« le monde tel qu’il aurait été si le Mal n’était jamais apparu »[/emphase] (PE n°17 p.178), [emphase]« la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection »[/emphase] (HoMe X, p.405), c'est-à-dire la nature dans son intégrité et ses fonctions originelles, ordonnées au Créateur. C'est ainsi que le Mal se verra défini par tout ce qui s'écarte d'Arda Immarrie, et il sera sinon résumé en tout cas originé dans la thématique du Marrissement d'Arda :

[citation=HoMe X, p.334]Il avait marri l’ensemble d’Arda (et en fait probablement bien d’autres parties d’Eä). Melkor n’était pas seulement un Mal localisé sur Terre, non plus qu’un ange gardien de la Terre ayant mal tourné : il était l’Esprit du Mal, qui avait surgi avant même la création d’Eä. Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda.[/citation]

La malice du Marrisseur à l’œuvre dans le monde sépare la réalité d’Arda Immarrie (celle des conditions idéales, libres du mal) de celle d’Arda Marrie (celle dont les Enfants d’Eru font l’expérience). Le Marrissement d'Arda, cette [emphase]« inclination [de toutes choses] au mal et à la perversion de leurs justes formes et voies »[/emphase] (HoMe X, p.255), est très exactement un dé-voiement : ce qui détourne l’existence de son [emphase]« cours naturel »[/emphase] (cf. pp.217,232,255 ; voir le deuxième excursus supra, et « Estel Eruhínion » § I.1.a « détourner toute chose de son cours naturel »).

Ainsi, le Mal apparaît bien comme non substantiel en lui-même. Si le Bien réside dans l'inclination naturelle des êtres à [emphase]« l’ordre et la perfection »[/emphase] (p.405), le Mal est un défaut, une défaillance relative à l’orientation naturelle de [emphase]« ce monde [qui] a des fondations qui sont bonnes, et [qui] tend par nature au bien »[/emphase] (p.379). L’Anneau de Sauron manifeste cette essence du Mal, lui qui détourne son porteur de son cours naturel — de [emphase]« sa nature et fonction »[/emphase] disent les Eldar (PE n°17 p.162), de [emphase]« son devoir et son dû »[/emphase] dira Sam (SdA, VI.1) — au point de le faire, littéralement, s’évanouir du monde des vivants.

Enfin, le Marrissement d'Arda concerne essentiellement la matière :

[citation=HoMe X, pp.255,258-259,334]C’est pourquoi ceux dont l’existence commençait en Arda, et dont la nature, en plus, consistait en l’union d’un esprit et d’un corps, tirant la nourriture du dernier d’Arda Marrie, devaient à jamais être sujets, dans une certaine mesure, à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales […]

[...] la blessure jadis infligée par Melkor à la substance d’Arda était telle que tous ceux qui étaient incarnés […] devaient à jamais être sujets à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales en Arda Immarrie.

Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda.[/citation]

Cette insistance achève de relier la mythopoésie tolkienienne à la doctrine de l'Aquinate. Pour ce dernier, [emphase]« le mal, en effet, est le défaut d’un bien qu’un être est naturellement apte à avoir, et doit avoir »[/emphase]. Mais comment le Mal, qui n'est pas substantiel, peut-il causer quoi que ce soit en général, et en particulier à un être la privation de sa disposition naturelle, [emphase]« être cause ne [pouvant] être que le fait d’un bien ; car rien ne peut être cause sinon en tant qu’il est de l’être, et tout être, en tant que tel, est un bien »[/emphase] ? En fait, [emphase]« le bien est cause du mal à la manière d’une cause matérielle, car on a montré que le bien est le sujet du mal. Quant à la cause formelle, le mal n’en a pas, car il est plutôt une privation de forme. Il en est de même de la cause finale ; car le mal, loin d’avoir une fin, est bien plutôt la privation de l’ordination à la fin requise »[/emphase] (ST Ia.49.1). [small](***)[/small]

__________________________________________

(*) Sur la nature du Mal :

[citation=Somme Théologique, Ia.48.1]Dans une opposition, un terme est connu par l’autre, comme les ténèbres par la lumière. Pour savoir ce que c’est que le mal, il faut donc utiliser la notion de bien. Or, nous avons établi plus haute que le bien est tout ce qui est désirable. Ainsi, du fait que toute nature désire son être et sa perfection, il résulte que l’être et la perfection de toute nature a raison de bien. Il est donc impossible que le mal signifie un certain être, ou une certaine nature de forme. Le terme de mal désigne donc une certaine absence de bien. Voilà pourquoi l’on dit du mal qu’il n’est « ni un existant, ni un bien » ; car l’être, comme tel, étant un bien, on ne peut nier l’un sans l’autre.[/citation]

[citation=Somme Théologique, Ia.48.3]S. Augustin écrit : « Le mal n’existe que dans le bien. » [...] Le mal implique l’absence de bien [mais] toute absence de bien ne s’appelle pas un mal. L’absence de bien peut en effet être prise soit comme négation pure, soit comme privation. Et l’absence de bien prise par manière de négation n’a pas raison de mal, sans quoi les choses qui n’existent d’aucune manière seraient des maux, et toute chose serait mauvaise du seul fait qu’elle n’a pas le bien d’une autre. Ainsi l’homme serait mauvais pour n’avoir pas l’agilité de la chèvre ou la force du lion. C’est lorsqu’elle est une privation que l’absence est appelée un mal : telle la privation de la vue, qu’on nomme cécité.[/citation]

(**) Sur l'apparente symétrie entre le Bien et le Mal, non pas signe de dualisme manichéen mais reflet de la variété de la Création :

[citation=Somme Théologique, Ia.48.1-2]Selon S. Augustin « de tout ce qui constitue l’univers, il résulte une beauté admirable, et dans cet ensemble, ce qu’on appelle le mal, bien ordonné et mis à sa place, fait ressortir l’éclat du bien. »

Comme on l’a dit précédemment, les parties de l’univers sont hiérarchisées de telle sorte que l’une agisse sur l’autre, qu’elle soit sa fin et lui serve de modèle. Or, nous venons de montrer qu’il ne peut en être ainsi du mal, si ce n’est en raison du bien qui lui est conjoint. Le mal ne contribue donc pas à la perfection de l’univers, et il ne fait point partie de l’ordre universel, si ce n’est accidentellement, en raison du bien conjoint.

Comme nous l’avons dit à [l'instant], la perfection de l’univers requiert qu’il y ait inégalité entre les créatures, afin que tous les degrés de bonté s’y trouvent réalisés. Or, un premier degré de bonté, c’est qu’un être soit tellement bon qu’il ne puisse jamais défaillir. Un autre, c’est qu’il soit bon, mais puisse faillir au bien. Et ces degrés se rencontrent aussi dans l’être lui-même ; car il y a certaines choses qui ne peuvent perdre l’être, comme les réalités incorporelles ; et d’autres peuvent le perdre, comme les réalités corporelles. Donc, de même que la perfection de l’univers requiert qu’il n’y ait pas seulement des réalités incorporelles, mais aussi des réalités corporelles ; de même la perfection de l’univers exige que certains êtres puissent défaillir à l’égard du bien ; d’où il suit que parfois ils défaillent. Or, la nature du mal consiste précisément en ce qu’un être défaille à l’égard du bien. D’où il est évident que, dans les choses, le mal se rencontre au même titre que la corruption, car la corruption elle-même est une sorte de mal.[/citation]

(***) Sur la cause du Mal :

[citation=Somme Théologique, Ia.49.1]Le mal, en effet, est le défaut d’un bien qu’un être est naturellement apte à avoir, et doit avoir. Or, un être ne peut être privé de la disposition due à la nature que si une cause lui soustrait cette disposition. [...] Mais être cause ne peut être que le fait d’un bien ; car rien ne peut être cause sinon en tant qu’il est de l’être, et tout être, en tant que tel, est un bien. [...] Ce qui précède prouve que le bien est cause du mal à la manière d’une cause matérielle, car on a montré que le bien est le sujet du mal. Quant à la cause formelle, le mal n’en a pas, car il est plutôt une privation de forme. Il en est de même de la cause finale ; car le mal, loin d’avoir une fin, est bien plutôt la privation de l’ordination à la fin requise [...]. Si le mal a une cause efficiente, c’est une cause qui ne le produit pas directement, mais par accident. [...] Dans l’action, le mal est causé par le défaut de l’un des principes de l’action [...]. Dans une chose, au contraire, le mal a pour cause parfois la puissance de l’agent (non pas toutefois dans l’effet propre de cet agent), et parfois le défaut de l’agent ou [...] une mauvaise disposition de la matière.[/citation]

[citation=Somme Théologique, Ia.49.2]L’effet de la cause seconde défaillante se ramène à la cause première non défaillante pour tout ce qu’il a d’entité et de perfection, mais non pour ce qu’il a de déficient. Ainsi tout ce qu’il y a de mouvement dans la jambe qui boite est causé par sa puissance motrice ; mais ce qu’il y a de dévié dans ce mouvement n’est pas causé par cette puissance motrice, il a pour cause la difformité de la jambe. De même, tout ce qu’il y a d’être et d’action dans une action mauvaise, remonte à Dieu comme à sa cause ; mais ce qu’il y a là de défaillant n’est pas causé par Dieu ; c’est l’effet de la cause seconde qui défaille.[/citation]
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