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arwen, frodon, les havres
#41
Oh-oh (… pense Ylem, qui ne peut s’empêcher de lever un sourcil (amicalement !) désapprobateur en voyant associer le mot « faute » à Frodo. Cf. post de Meneldur du 16/01)

Dans ses lettres, Tolkien ne parle pas de « faute » (fault ) de Frodo, mais bien « d’échec » (failure). En outre, souvent, il met ce terme entre guillemets.
En effet, comment pourrait-on rendre quelqu’un fautif voire même responsable de l’échec d’une mission qu’il était positivement impossible de mener à son terme…
Sceptique(s) ? Bon. Je laisse parler Tolkien…

(…via une “traduction-maison” qui vaut ce qu’elle vaut, mais il m’a semblé que ce serait plus facile à lire... la VO, c’est toujours mieux ! elle est reprise en note en bas de ce post)

L.191 : « Si vous relisez tous les passages concernant Frodo et l’Anneau, je pense que vous verrez que, non seulement, c’était tout à fait impossible de renoncer à l’Anneau, en acte ou en volonté, mais aussi que cet échec était suggéré longtemps avant » (c'est-à-dire dès le Conseil d’Elrond, explique ensuite Tolkien). (1)

L.246 « C’était devenu parfaitement clair que Frodo, après tout ce qui s’était passé, aurait été incapable de détruire volontairement l’Anneau (…) Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un échec moral. Au dernier moment, la pression de l’Anneau avait atteint son maximum. Impossible, je dirais, pour quiconque, de résister et certainement pas après une longue possession, des mois de tourments croissants, et en étant affamé et épuisé. Frodo a fait ce qu’il pouvait et s’est lui-même complètement dépensé (en tant qu’instrument de la Providence) et il a produit une situation nécessaire pour que le but de la Quête soit atteint. Son humilité (avec laquelle il avait commencé) et ses souffrances, furent justement récompensées par le plus grand honneur et sa patience et sa compassion envers Gollum lui a gagné la Grâce. Son échec fut redressé. » (2)

Et Tolkien de s’expliquer ensuite clairement sur le fait que, pour lui, au contraire des héros traditionnels qui accomplissent in fine des choses impossibles, son personnage, nous, sommes des créatures finies avec des limites absolues. « We are finite creatures with absolute limitations (…)” Il n’y a que la Grâce divine qui nous permet d’aller au-delà ou qui redresse des situations impossibles. Il ne peut y avoir de véritable échec, nous dit Tolkien, que lorsque l’effort de l’homme ou son endurance font défaut, alors qu’ils étaient à sa portée. Le reproche qu’on peut lui faire diminue à mesure que ses limites sont approchées.
Frodo, lui, a été jusqu’à l’extrême bout de ses limites. Il me semble que Tolkien est très clair à ce sujet.

D’ailleurs, plus loin dans la même lettre 246, il imagine ce qu’il aurait pu se passer si Gollum n’était pas intervenu. Tolkien ne tranche pas : peut-être aurait-il vraiment échoué, nous dit-il. Mais probablement aurait-il compris qu’il ne pouvait vaincre Sauron et se serait-il jeté dans l’abîme avec l’Anneau. Quoiqu’il en soit, il n’en a pas eu le temps puisqu’attaqué immédiatement par Gollum. (3)

Pour résumer : il n’est pas absolument certain que la mission aurait échoué sans l’intervention de Gollum. Si Frodo ne parvient pas à se séparer de l’Anneau, c’est parce que c’était, dès le départ, impossible, à l’échelle humaine. Personne ne peut lui en faire grief.
Maintenant, que Frodo se sente lui-même coupable et ait un profond sentiment d’échec, c’est tout autre chose (Tolkien l’évoque d’ailleurs aussi dans son courrier) Ca ne signifie pas que faute il y a, mais témoigne de manière touchante, de tout ce qui lui est resté de grandeur d’âme, d’humilité et de pureté malgré ses terribles épreuves et leurs séquelles.

Toujours dans la lettre 246, Tolkien explique que Frodo fut « envoyé ou admis à traverser la Mer, pour qu’il puisse guérir – si cela se peut – avant sa mort. Il aurait, éventuellement, à mourir (« pass away »). Aucun mortel ne pourrait ou ne peut demeurer pour toujours sur la terre ou dans le Temps. Donc, il partit à la fois vers un purgatoire et vers une récompense, pour un moment, une période de réflexion et de paix et l’acquisition d’une compréhension plus vraie de sa position dans sa petitesse et dans sa grandeur, toujours dans le Temps, parmi la beauté naturelle d’Arda, la Terre préservée du mal ».

Le passage m’inspire plusieurs remarques :
- il est clairement dit que Frodo reste mortel
- s'il pourra vivre le restant de ses jours dans une plus grande paix, il n'est pas du tout certain que Frodo puisse effectivement accéder à la sérénité.
- à la lumière de ce passage, le terme « purgatory » ne doit pas, à mon sens, être compris comme un lieu où l’on expierait ses fautes, mais comme un endroit entre la vie matérielle et l’au-delà, qui permet de trouver paix et guérison. (Tolkien le répète d’ailleurs dans sa lettre 325 (cf. plus loin))
- dans mon interprétation, ce séjour devrait permettre à Frodo de mieux percevoir le rôle qu’il a dû assumer et de se débarrasser de ce désespérant sentiment d’échec, objectivement injustifié (ou au moins de le relativiser). C’est ainsi que je comprends « gaining of a truer understanding of his position ».

Enfin, la lettre 325, apporte plusieurs indications sur l’objet principal de cette discussion :
« Pour Frodo comme pour les autres mortels, on ne peut séjourner à Aman que pour un temps limité, court ou long. Les Valar n’ont ni le pouvoir ni le droit de leur conférer l’immortalité. Leur séjour était un ‘purgatoire’, mais de paix et de guérison et ils seraient éventuellement ‘partis’ (morts sur base de leur propre désir et de leur libre volonté) pour des destinations dont les Elfes ne savaient rien. » (4)

Ma petite conclusion perso :
1. l’immortalité n’est pas donnée à Frodo, mais il faut noter l’utilisation répétée de l’adverbe « eventually » quand il s’agit de la mort des humains hôtes d’Aman. Il est même question de mourir selon leur propre désir et volonté. Tolkien reste donc fort imprécis sur leur durée de vie effective et chacun peut donc en penser ce qu’il veut. Dans ce cadre, Frodo pourrait bien être là, lorsque Sam arrivera à son tour à Aman. Personnellement, je préfère aussi penser ça !
2. Aman ou Eressea ? Il est vrai que les textes vont dans des sens différents. Celui qui parle d’Eressea (cf. post de Finrod du 17/01) est assez ambigu car, à la limite, il pourrait même laisser entendre que plus personne ne peut aller à Aman, pas même les Elfes. Pour ma part, j’ai du mal à imaginer le bateau abandonnant Frodo et Bilbo sur leur île (déserte ?) pour une nouvelle séparation. Il me semblerait aussi plus juste d’accorder le dernier mot aux Lettres dans lesquelles Tolkien prenait le temps de s’expliquer et dans celles-ci, il ne parle que d’Aman, il me semble. (enfin… merci de me contredire si je me trompe !)
3. Et c’est effectivement une grâce qui lui est accordée, eut égard à tout ce qu’il a donné de lui-même et à la compassion et l’humilité dont il a fait preuve (et non pour expier une soi-disant faute). Une faveur exceptionnelle, à mesure de son action exceptionnelle.

Ylem – qui s’excuse de la longueur de son intervention (c’est bien dur de s’arrêter quand on commence !)

(1)« If you re-read all the passages dealing with Frodo and the Ring, I think you will see that not only it was quite impossible to surrender the Ring in act or will, but that this failure was adumbrated from far back”

(2)« But, for one thing, it became at last quite clear that Frodo after all that had happened would be incapable of voluntarily destroying the Ring. (…) I do not think that Frodo’s was a moral failure. At the last moment the pressure of the Ring would reach its maximum – impossible, I should have said, for anyone to resist, certainly after long possession, months of increasing torment, and when starved and exhausted. Frodo had done what he could and spent himself completely (as an instrument of Providence) and had produced a situation in which the object of his quest could be achieved. His humility (with which be began) and his sufferings were justly rewarded by the highest honour and his exercise of patience and mercy towards Gollum gained him Mercy : his failure was redressed”

(3)>« Frodo in the tale actually takes the Ting and claims it, and certainly he too would have had a clear vision - but he was not given any time, he was immediately attacked by Gollum (…) if not attacked, (Frodo) have had to take the same way : cast himself with the Ring into the Abyss (…) »

(4)« As for Frodo or other mortals, they could only dwell in Aman for a limited time – whether brief or long. The Valar has neither the power nor the right to confer immortality upon them. Their sojourn was a “purgatory”, but one of peace and healing and they would eventually pass away (die at their own desire and of free will) to destinations of which the Elves knew nothing”

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