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Aldarion, Erendis, Njördr et Skadi...
#1
Une relecture récente de Dumézil (Du mythe au roman) m'a révélé une étrange coincidence de plus entre un conte de Tolkien et une légende scandinave. Je ne l'avais pas remarqué à ma première lecture de ce splndide essai sur l'oeuvre de Saxo Grammaticus mais cela me saute aux yeux, desormais.

Je me suis souvent posé des questions sur ce très beau et trisite conte "the mariner's wife", mieux connu sous le titre Aldarion et Erendis. Il m'apparaît comme l'antithèse de l'histoire de Beren et Luthien, c'est-à-dire une dyscatastrophe amoureuse. On m'accordera que les histoires de Turin et Finduilas ou Turin et Nienor ou Andreth et Aegnor ne constituent pas le centre et la raison d'être des contes où leur relation est évoquée - même si cette relation peut s'averer l'apogée émotionelle du texte.

Or, "Aldarion et Erendis" constitue un texte fondé sur une incompatibilité liée aux éléments. Je rappelle rapidement qu'Aldarion, roi de Numenor, est attiré par la mer et les voyages maritimes autant que sa femme, Erendis, par sa chère Numenor. La multiplication des voyages d'Aldarion pèse sur le coeur d'Erendis et le drame est larvé dans cette différence de sensibilité.

Dans le livre I des Gesta Danorum de Saxo, on se retrouve en face d'un d'une relation bien similaire: le roi danois Handigus est un guerrier qui cherche la gloire sur les mers et sa femme, Regnilda ne supporte pas le cris des oiseaux marins.

Je ne pense pas que Tolkien se soit inspiré en tout premier lieu de Saxo, mais plutôt d'un passage de l'Edda de Snorri - une version plus ou moins contemporaine de Saxo de la légende scandinave bien antérieure (car ancrée dans le panthéon de la religion scandinave) et dont le texte de Saxo est très probablement tributaire.

Il s'agit de l'histoire du dieu Vane Njördr et de sa femme Skadi, fille d'un gant des montagnes.


Voici ce qui est écrit dans l'Edda (Coll. L'aube des peuples, p. 55-56):


"Skadi voulait avoir pour séjour celui qu'avait eu son père, c'est-à-dire dans les montagnes, à l'endroit appelé Thrymheim. Mais Njördr, lui, voulait être près de la mer. Alors ils convinrent qu'ils séjourneraient neuf nuits à Thrymheim, puis trois nuits à Noatun. Mais quand Njördr revint des montagnes à Noatun, il déclama :


Haïssables me sont les montagnes.
Je ne fus pas longtemps là-bas,
Neuf nuits seulement.
Le hurlement des loups
Me faisaient horreur,
Comparé au chgant des cygnes.


Alors Skadi déclama ceci :


Dormir, je ne pus
Sur les rives de la mer
A cause du cri des oiseaux.
Elle m'éveille,
Venant du bois,
Chaque matin, la mouette."

Outre qu'on apprend dans ce texte que les hommes font plus de concessions que les femmes (et cela en vain... :-) :-)), notons combien l'incompatibilité est ici, comme chez Tolkien celle de deux natures irrémédiablement divergentes et que le parallèle utilisé est celui de la Nature elle-même dans les deux cas - par l'opposition entre la mer et les terres.


Attention, je ne dit pas qu'Aldarion est une allusion au dieu Vane Njördr, ou Erendis l'image de Skadi, mais simplement qu'à mes yeux la source, l'idée de dé part du seul conte Numénoréen d'avant la chute est sans doute ici.


Qu'en pensez-vous ?

Cirdan

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