Il est temps maintenant après cette remise en contexte d’envisager la vision personnelle de Dieu et le rôle des Ainur dans le Silmarillion et notamment dans les récits de la Création d’Arda.
1) Eru
La question du nom de Dieu ne peut être évitée. On a vu combien elle pouvait être révélatrice dans la Bible. Le Dieu de Tolkien est appelé Eru, ce qui signifie « l’Unique », « Celui qui est le seul » : on ne peut pas trouver mieux comme postulat monothéiste ! Cependant Eru est aussi nommé Ilúvatar par ses créatures, ce qui signifie « Père de tout ». Ce dernier nom le place donc dans la catégorie des Créateurs, plus proche du Dieu biblique que du Zeus grec ! Néanmoins, je retiens l’idée que ce dieu unique n’apparaît pas de la même façon aux yeux de tous. Créateur, Eru est aussi omniscient, ce qui le classe définitivement du côté du monothéisme.
L’ambiguïté ne vient pas en effet du personnage d’Eru mais de l’essence et du rôle des Ainur, ceux qu’il appelle « angelic created beings » et non « Gods ».
2) La question des Ainur
Qui sont les Ainur ? La réponse nous est apportée dès les premières lignes du Silmarillion :
« Il [Eru] créa d’abord les Ainur, les bénis, qu’il engendra de sa pensée, et ceux-là furent avec lui avant que nulle chose ne fût créée. » (p.13)
a) Des dieux ?
On pourrait interpréter dans ce sens l’expression « engendrer de sa pensée », d’autant que la formule employée ici par le traducteur Francis Ledoux n’est sans rappeler le Credo chrétien qui parle du Christ en ces termes : « Engendré, non pas créé, de même nature que le Père ». La narrateur semble nous suggérer (suggérer seulement !) que les Ainur sont d’essence divine…
Que dire alors de cet autre passage du Silmarillion où les Valar, des Ainur en contact avec les humains, sont décrits ainsi ?
« Les plus grands de ces esprits furent appelés par les Elfes les Valar, les Puissances d'Arda, et les Humains souvent les appelèrent des Dieux .» (p. 26).
L’histoire du texte lui-même introduit une nouvelle dimension à notre réflexion :
« Dans les premiers textes du Silmarillion, commencés en 1916 et publiés dans Le Livre des Contes Perdus, les Valar sont appelés « Gods » (remarquez le G majuscule) puis, dans les années 30, les Valar deviennent les « gods » (g minuscule) et l’on voit l’arrivée d’Ilúvatar. Le développement d’un Silmarillion se poursuivra au fil des années pour aboutir en 1977 (sa date de publication) à un ensemble nettement plus chrétien. » (in « Le Silmarillion, mythologie ou chrétienté ? » de Cédric Fockeu)
Il faut dire que les attributs des Valar et leurs pouvoirs les rapprochent en grande partie des dieux polythéistes comme ceux du Panthéon grec :
- ils se partagent les éléments de la nature : Ulmo est maître des eaux, Manwë des airs, Aulë des terres…,
- ils incarnent aussi des notions plus abstraites : Namo est le gardien des morts, Vaïrë la fileuse du temps, Nienna s’occupe de la souffrance…
- ils ont la possibilité de s’incarner ou de rester invisibles aux yeux des humains (cf. p.22),
- ils sont capables d’union avec les elfes, tels Melian et Thingol, qui ne sont pas sans rappeler les unions entre les dieux et les mortelles dans la mythologie grecque,
- ils mènent des guerres dignes des théomachies entre eux,
- ils éprouvent de sentiments et ont des liens de parenté (frère/sœur, époux/épouse),
- la demeure de Manwë et de Varda sur « la plus haute montagne de la Terre » (p. 27) n’est pas sans rappeler l’Olympe des dieux grecs,
- leurs agissements et mouvements d’humeur expliquent des phénomènes naturels, comme la colère d’Ossë qui agite la mer (cf. p.33) : en cela, ils s’identifient aux dieux primitifs et aux contes étiologiques qui justifiaient aux yeux des hommes ce qu’ils ne pouvaient expliquer,
- ce sont des êtres doués d’un pouvoir créateur et tout comme le Dieu de la Bible, ils se reposent et contemplent leurs créations (cf. p.40),
- l’un d’eux, Aulë, va rivaliser sur le terrain d e la Création avec Eru lui-même, puisqu’il va donner naissance aux Nains contre les plans d’Eru. La réaction de ce dernier sera miséricordieuse mais on peut noter au passage qu’il reconnaît en Aulë un Créateur au même titre que lui, entièrement responsable de sa créature (cf. p.50)
- enfin l’enseignement dispensé par les Valar aux premiers Elfes n’est pas sans rappeler celui du Titan Prométhée. (cf. p.45)
b) Des anges ?
Cependant tous ces points de contact ne doivent nous faire perdre de vue le véritable sens de ces figures : comme pour le récit biblique, les détails ne doivent pas nous cacher la cohérence interne du texte.
Il y a en effet certaines images qui rapprochent les Valar des anges bibliques :
- ils sont deux fois 7 avant la chute de Melkor, comme les 7 anges de la vision d’Ezéchiel,
- ils ont aussi pour rôle de protéger la Terre du Milieu et ses habitants, comme le fait Ulmo (cf. p.47)
- ils chantent devant Eru (p. 13), tel un véritable concert d’anges puis se prosternent devant Lui en signe d’adoration.
Le sens de leurs créations nous est en fait donné dès le début : leur unique but est d’ « embellir et glorifier » (cf. p.14) le thème d’Eru, pas de faire leur propre gloire. Ils ne possèdent ni l’omniscience d’Eru (ils n’ont pas su prévoir par exemple l’arrivée des Enfants d’Ilúvatar, p.59), ni la capacité de s’opposer à ses desseins :
« Et toi, Melkor, tu verras qu’on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré moi. » (p.16)
Les Ainur servent sa volonté sans même s’en rendre compte, ils sont au sens propre comme au sens figuré ses « instruments ». Même les bonnes intentions des Valar sont inefficaces pour changer le destin des elfes, ils doivent se contenter d’être « leurs guides » et « leurs maîtres » (cf. p.48).
Reste à nous demander pourquoi Tolkien a inséré des motifs polythéistes dans un univers fondamentalement monothéiste ?
Il est à noter que ces résurgences polythéistes apparaissent surtout dans le chapitre « Valaquenta », les bases du monothéisme de Tolkien étant posées d’emblée dans le premier chapitre « Ainulindalë ». Or comme dans le texte biblique, ces deux récits de la Création se répètent, ce qui a fait conclure à Ron Pirson (dans un article tiré de Proceedings of Unquendor’s Third Lustrum Conference) que nous avions affaire à deux versions du même récit : une version métaphysique (équivalente à la tradition sacerdotale) et une version géocentrée (équivalente à la tradition yahviste).
Dans cette hypothèse, Tolkien poserait les bases de son édifice monothéiste dans sa version métaphysique (« Ainulindalë ») puis envisagerait le point de vue humain de cette création (« Valaquenta ») en introduisant comme le yahviste des motifs anthropomorphiques mais aussi des contradictions explicables par la vision limitée qu’ont les Humains de ces problèmes métaphysiques :
« les Humains ont craint les Valar plus qu'ils ne les ont aimés. Ils n'ont jamais compris les intentions des Puissants, étant eux-mêmes trop différents et en conflit avec le monde. » (p.131).
NIKITA

