Lindoro: quelle tristesse de ne pas répondre à ton message se terminant sur un couplet si flatteur à l'oreille.
Mais je suis jusqu'à présent restée insensible au chant wagnérien et il m'est difficile d'apprécier le leitmotiv et ses effets dans la musique de ce compositeur. Pour ne pas te peiner, parce que je crois lire tout ton attachement à ce musicien, j'ajoute que mon goût est plus tributaire d'une certaine sensibilité qu'à des principes ou des préjugés. J'aime la musique plus facile où la fonction mélodique est plus évidente.
Pour le gris en tant que leitmotiv , je ne doute plus que la répétition de cette couleur produise un effet semblable dans notre esprit; mais pour moi le gris de Tolkien va plus loin encore.
Dans l'exemple que tu cites :
« « Un exemple célèbre est le moment où Siegfried est confronté à Brunnhilde, la femme endormie, et qu'il fait l'expérience de la peur. Ce n'est pas alors un quelconque thème signifiant "Brunnhilde" ou "peur" que nous entendons, mais le motif précedemment associé à Fafner-dragon dans un contexte tout différent. L'auditeur attentif et pas simplement consommateur de bruits wagnériens est donc amené à s'interroger , confronté qu'il est à sa propre liberté de sujet auditeur en rapport avec l’objet musique. » »
...certes du simple motif répétitif évocateur, nous passons à un écho plus lointain, à une association d'impressions qui sollicite davantage l'imaginaire de l'auditeur. Mais la peur suggérée est néanmoins celle que l'idée du Dragon nous a déjà inspirée. Elle est à mon sens unique et définitive.
Dans sa magie, le gris nous permet au contraire d'associer aux images ou aux sentiment qui s'y rapportent, toutes les nuances que nous dictent notre caractère, notre tempérament, nos connaissances ou même le climat du moment. C’est actif, mouvant , totalement subjectif !
Ainsi je me suis amusée à le poursuivre dans 4 chapitres :
-Chapitre VII :Le miroir de Galadriel : 24 pages (editions pocket pour pouvoir griffonner ), 9 occurrences de gris ,11 si on tient compte de Gandalf le Gris.
-Chapitre VIII :L’Adieu à la Lorien : 19 pages et 10 occurrences
-Chapitre IX : Le grand fleuve : 26 pages et 10 occurrences
-Chapitre X :La Dissolution de la communauté : 19 pages et seulement 2 occurrences
Dans le 1er de ces chapitres nous pénétrons dans la Lorien . La lumière éclate partout, c’est une avalanche de blanc, d’or et d’argent , un éblouissement !
Pour moi ces 9 ou 11 gris viennent tempérer la lumière, modérer notre enthousiasme joyeux pour un Eden menacé par les ténèbres qui s’insinuent. Une incitation à nous rappeler que la communauté apporte avec elle le souci.
La tonalité que nous prêtons à ces gris déterminent l’intensité que nous voulons pour les différents arguments du texte ; notre esprit va-t-il privilégier le flou gris dont sont revêtus les elfes ? ou le gris inquiétant qui cache Gandalf à la vue de Galadriel ? est-ce le gris nostalgique du souvenir de Frodon pour sa Comté ? ou bien le gris angoissant de la route que Frodon perçoit dans sa vision ?
Dans l’adieu à la Lorien la répétition est flagrante (10 occurrence pour 19 pages !Nul doute qu’elle désire traduire la mélancolie du départ avec insistance ;Mais quelle intensité commune ou permanente donne une nuit grise. Est-elle d’un gris profond , angoissant ou mystérieux ou encore simplement triste.
Des capes grises , des bateaux gris, des cordes grises , des flots gris, du bois gris ….un monde gris, un pays gris, une nuit grise...
Pauvreté de vocabulaire ??
Le degré d’intensité de la tristesse ou de la mélancolie est pour moi laissé volontairement au lecteur
Même procédé dans le chapitre suivant mais avec moins d’insistance ; ce n’est qu’un prolongement du chapitre précédent et le sentiment de séparation s’estompe.
Chapitre X La dissolution de la communauté : Ici nous ne trouvons que 2 occurrences pour 19 pages .
C’est évident l’auteur a repris en main la narration, nul besoin de liberté pour le lecteur ; peut-etre le procédé fait-il place à un autre qui m’échappe !
Tantôt je parcourais le bel ouvrage de P Carlier « Homère » et je suis tombée sur cette phrase à propos des épithètes grecques dans la tradition de poésie orale :
« « « Faut-il attribuer ce style formulaire à la pauvreté d’imagination du poète ou doit-on au contraire y voir la marque d’une esthétique raffinée soucieuse de ménager de subtils échos ? » » »
Je ne pense pas que ma démonstration soit très éloquente , il faudrait un autre niveau d'expertise pour clarifier une idée si exclusivement du domaine de la sensibilité et de la subjectivité ....
Mj

