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Affaire de volonté... ou accomplissement du destin ?
#1
Il y a déjà quelque temps, de longs et intéressants débats avaient été tenus sur le fuseau "Affaire de volonté", lequel avait d'ailleurs dû être doublé pour rendre un chargement et une lecture plus aisés.
Ils ont pu, de mon humble point de vue, aboutir à des conclusions fort convaincantes concernant l'intervention/inspiration d'Eru dans le choix de Frodo devant le Conseil d'Elrond. Ou en tout cas, ont rendu très plausible l'idée que Tolkien aurait délibérément ajouté une série d'indices bibliques, servant une interprétation "pré-christique" du personnage de Frodo, notamment en ce moment crucial.

Malgré tout, les sujets abordés dans ces fuseaux sont loin d'avoir été épuisés. Je souhaitais rouvrir le débat en choisissant une porte d'entrée assez semblable à la première fois où il a été initié - soit une petite phrase du SDA qui concerne Frodo et dont la lecture qui m'a toujours posé question. Je vous la livre sans plus tarder.


Après avoir écarté la tentation de s'emparer de l'Anneau, Faramir apprend la nature de la mission de Frodo et lui exprime son respect en ces termes :
Si vous avez assumé la chose malgré vous, à la prière d'autrui, vous avez ma compassion, et je vous rends honneur".

Première réaction épidermique : il doit s'agit d'une erreur de traduction ou alors d'une formulation malheureuse de la part de Tolkien. Ce n'est pas contre sa volonté que Frodo porte l'Anneau, ni à la demande d'autres, mais parce qu'il l'a choisi (même si Eru a pu l'inspirer) et qu'il s'est proposé lui-même devant le Conseil. Personne ne le lui a demandé, pas même Gandalf ou Elrond (1)…

- Une mauvaise traduction ? - Retour donc à l'original -
"If you took this thing on yourself, unwilling, at others'asking, then you have pity and honour from me" Sans avoir une parfaite connaissance de l'anglais, il me semble que la traduction est plus ou moins fidèle…
- Une erreur stylistique de Tolkien ? Cela paraît improbable, non ?
- Un contre-sens voulu - qui sous-entendrait que Frodo n'a aucun mérite car il a choisi lui-même de se charger du fardeau ? Bof… Ca, ça ne me paraît pas convaincant du tout.

Pourquoi donc, alors, cette réflexion "restrictive" de Faramir ?

Réflexion faite, Tolkien veut peut-être nous dire ceci, par la voix de Faramir :

Frodo décide bien volontairement de prendre l'Anneau et se propose lui-même pour la tâche. Mais ce que Frodo ne choisit pas, c'est le destin qui lui a été assigné.
Il n'a pas choisi d'être mis en présence de l'Anneau. (Il exprime d'ailleurs plusieurs fois le souhait qu'il n'en fut jamais ainsi.) Il n'a pas choisi d'être celui, d'être en fait le seul, qui puisse se charger de cette impossible et au combien importante mission.
Le fardeau qu'il a accepté "malgré lui", "à la prière d'autrui" , ce n'est pas l'Anneau en tant que tel, mais c'est son destin. Et "autrui", ce n'est peut-être pas le Conseil proprement dit auquel il est fait allusion, mais ça pourrait bien être Eru/Dieu lui-même.
Lorsque Frodo dit qu'il se chargera de porter l'Anneau, ce n'est pas qu'il accepte d'effectuer une "simple" mission (enfin "simple", façon de parler naturellement) - il affirme en fait qu'il est prêt à assumer son destin, à accomplir ce destin qui lui réservé, à ne pas se révolter contre lui, aussi dur qu'il puisse être. Un peu, si j'ose la comparaison, comme, dans l'Evangile, Marie accepte son destin d'être Mère du Fils de Dieu. Elle non plus ne sait pas à l'avance tout ce que cette décision implique, mais elle sait que c'est d'une importance capitale. Elle peut subodorer que ça ne sera pas du tout facile, mais elle répond en disant "je suis la Servante du Seigneur". Le choix de Frodo ne relèverait-il pas du même type de démarche ?

De manière, j'en conviens, un peu extrémiste, je dirais que Frodo renonce volontairement, de manière définitive (en tout cas, pour l'accomplissement de sa quête), à exercer son libre-arbitre, il renonce à la maîtrise de son destin personnel, pour entrer dans le plan que l'Instance supérieure lui a assigné ou dit autrement, pour se laisser guider par la main implicite d'Eru/Dieu.

Je ne vois que deux occasions pour lui d'exercer sa liberté. Deux toutes petites occasions - mais effectivement tout à fait essentielles :
D'abord celle d'accepter ou de refuser ce destin - au moment du Conseil d'Elrond. Une fois ce terrible engagement pris, il le tient jusqu'au bout, envers et contre tout, sans jamais le remettre en cause. Ca aurait sans doute été possible à tout moment. Mais, s'il doute de lui-même, de sa capacité à accomplir sa mission, jamais le récit ne nous dit que Frodo a pensé abandonner (au contraire de Sam, par exemple). Frodo, c'est celui qui est fidèle jusqu'au bout, de manière absolue, celui qui ne renonce jamais.

Le second tout petit espace de liberté qui lui est accordé est le choix qu'il a de l'attitude à adopter envers Gollum. Il choisit la voie de la compassion (et là aussi, il a sans doute été inspiré par Eru, via Gandalf). C'est le second élément clef de la réussite de sa quête (2).

Pour tout ce qui est du reste, Frodo ne l'a pas choisi. Ce destin, il ne l'a pas voulu, il lui a été assigné "malgré lui" ("unwilling"). Il le prend sur lui - ("took this thing on yourself "), suite "à la prière" - ("at others'asking"), à la très discrète sollicitation d'une Instance supérieure - discrète mais suffisante pour que Frodo ait la certitude absolue de savoir où se trouve son "devoir".
Faramir le pressent, comprend le poids que constitue ce destin ("then you have pity ") et rend hommage ("and honour from me") à Frodo qui l'assume avec tant de courage et de détermination.

Voilà cette fois, pour notre petite phrase, une interprétation qui me paraît beaucoup plus plausible - ou en tout cas, qui colle beaucoup mieux avec ma vision du SDA. Et vous ? Qu'en pensez-vous ?

Ylem.

(1) En fait, c'est même tout le contraire : Elrond ne dit-il pas : "But it is a heavy burden. So heavy than none could lay it on another. I do not lay it on you. But if you take it freely, I will say that your choice is right".
Curieux quand même, non ? Elrond rend honneur à Frodo parce qu'il a fait son choix librement, et Faramir, parce qu'il le fait contre sa volonté…

(2) Il y a un troisième élément clef au salut de la Terre du Milieu : la Providence qui précipite Gollum dans l'abîme… De mon point de vue, ce salut dépend aussi de l'accomplissement d'autres destins, particulièrement de Sam, d'Aragorn et de Gandalf. "Destins" - dans le fond, quels sont les personnages de toute l'œuvre de Tolkien qui n’accomplissement pas leur destin ou qui le refusent volontairement ? Hm... gardons ça éventuellement pour plus tard…

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