08-11-2002, 16:06
C'est avec un plaisir immense et beaucoup d'attention que j'ai lu l'article compilé par Didier, qui je suppose est né du fameux fuseau JRRVF long de 127 posts (je dois préciser n'avoir parcouru que très sommairement le fuseau initial) ... Je ne peux m'empêcher de dire tout haut "excellent !" :). Cette question du Bien et du Mal est peut-être la plus importante que je me sois posée, depuis longtemps ; sans nul doute celle à laquelle j'ai le plus réfléchi, à la lumière de mon propre cheminement, pas seulement en Terre-du-Milieu. C'est donc avec beaucoup de joie que j'ai lu un article - excellemment rédigé - faisant écho à mes propres reflexions.
J'ai relevé quelques points sur lesquels j'aimerais réagir :
§3. De la volonté du bien et de l’entendement du mal
> La volonté de bonté d'Eru, dans la croyance elfique, est encore renforcée, dans l’Athrabeth : « This is the last foundation of Estel, which we keep even when we contemplate the End: of all His designs the issue must be for His Childrens' joy » (Home X, p. 320, nous soulignons — l’Estel étant un terme elfique désignant l'espoir, la « foi comme espoir »7).
Comme présenté dans le fuseau Estel je pense que nous pouvons (devons) en français mieux traduire estel : 'espérance' est le mot qui convient certainement ; et nous dispense d'une périphrase, ou d'une redéfinition systématique du concept ;). Il est amusant de voir que la note 7 justement renvoie à Michaël Devaux dans Feuille de la Compagnie où lui-même parle d''espoir' tout en cernant - sans parvenir à le nommer - le concept chrétien, et va jusqu'à citer le célèbre Pascal :
" Ne considérons donc plus la mort comme des paiens, mais comme des chrétiens, c'est-à-dire avec espérance, comme Saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des chrétiens "
> Ainsi Dieu est dégagé de la responsabilité du mal. Il n’est pas complice, quand bien même, sachant par omniscience ce qui va arriver, il ne ferait rien pour l’empêcher (Théodicée, Discours, §32–33). Il laisse faire un mal (a) d’une part, comme nous l’avons vu, pour en tirer un plus grand bien, et (b) d’autre part, parce que l’interdire reviendrait à ôter à ses créatures le libre arbitre dont il leur à fait don.
On ne refera pas toute la discussion - d'autant que je m'y accorde grandement :) - mais je ne puis m'empêcher de pinailler sur la fin de ce §3. Ces deux propositions je les aurais classées (b) et ensuite (éventuellement) (a) (c'est d'ailleurs dans cet ordre que Didier les formulait dans l'un de ses posts du fuseau à l'origine de l'article ;)). Notez que votre proposition (b) commence par un 'parce que', la proposition (a) par un 'pour' :). La proposition (b) selon le fil développé par l'article m'apparaît la plus "sûre" et incontournable : sans elle, le Bien ne peut exister (j'imagine que c'est Ok pour tout le monde, mais je peux développer à la demande : pas de liberté → pas de Bien possible) le 'parce que' est donc fort à propos. L'autre proposition est audacieuse, elle laisse présager des intentions de Dieu / Eru. Or, par exemple dans l'Ainulindalë, à Melkor Eru ne dit pas qu'il (le) laisse commettre le Mal afin de servir son Thème, il dit que commettre le Mal servira en fin de compte son Thème(cf. le même genre de nuance à la fin de l'évangile selon Saint Jean : "Or Jésus n'avait pas dit qu'il ne mourrait pas mais 'si je veux qu'il vive jusqu'à ce que je vienne'" :)).
En passant, au sujet de cette question d'un plus grand bien, on peut aussi (et surtout ?) faire le lien avec la Bonne Nouvelle de l’Évangile : Jésus Christ, par sa résurrection d'entre les morts, promet un Bien et une victoire qui surpassera, à la Fin, tout Mal et toute défaite - même la mort - ! et les tolkiengolmor de jrrvf ne manqueront pas cette même histoire du Salut préfigurée dans l'Athrabeth ...
Bien sûr cette phrase que je relève, était une phrase de liaison : elle a pour but de faire le lien entre le §3 [de la volonté du Bien et de l'entendement du Mal] et le §4 [du libre-arbitre], d'où la formulation (a) puis (b). Ce qui m'amène à dire que j'aurais préférer §4 puis §3, pour les raisons exposées plus haut :)
§4. Du libre-arbitre
Je profite de l'occasion pour exprimer une réflexion très personnelle : sur ce point aussi, l’Évangile "plébiscite" la question fondamentale de la liberté. Comme évoqué plus haut, d'un point de vue simplement "logique", la liberté est indispensable pour faire le Bien ; j'ajoute ici que la tradition chrétienne, sans contredire cette approche, dirait plutôt que la liberté est donnée totalement parce que Dieu est Amour. C'est la grande révélation de Jésus : Dieu est Amour et désire être aimé (cf Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus). Or, si Dieu veut être aimé de ses enfants, ceux-là doivent être libre, sinon comment leur relation à Dieu pourrait être Amour ? Pour les chrétiens, l'Homme est donc libre d'aimer (Dieu) ou non, ce qui implique libre de faire le Bien ou non. On retombe sur nos pieds ;)
§5. Détour par le mazdéisme
> Dans l’œuvre de Tolkien, un passage de l’Athrabeth Finrod ah Andreth fait directement écho à cette notion. Certains voient le monde comme une lutte omniprésente entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres, mais il s’agit d’une vision erronée, qu’Andreth résume ainsi : « still many Men perceive the world only as a war between Light and Dark equipotent. But you will say: nay, that is Manwë and Melkor; Eru is above them. » (Home X,)
Là je pinaille vraiment :) juste pour préciser que ce qui est erroné c'est de réduire le monde à cela ou/et à considérer le Bien et le Mal comme des "principes équipotents". En vous lisant je suis tenté d'être à la fois d'accord et pas d'accord :). D'accord parce que je comprends ce que vous dites essentiellement à la lumière de l'ensemble de l'article. Mais considérer la vie, le monde, comme un combat permanent entre le Bien et le Mal n'implique pas forcément une vision manichéenne des choses, si l'on se place sur un plan symbolique (mystique ?) ; ça dépendra de ce que l'on met derrière. NB : Digression : Dans l'univers de STARWARS, qu'une vison simpliste pourrait qualifier de manichéen, on a cette symbolique forte de la Lumière et de l'Obscurité, et d'un gigantesque combat entre les deux ; pourtant je prétends que derrière cette symbolique on peut lire la réalité d'un monde qui s'accorde entièrement à notre discussion. Cf. les propos de Maître Yoda dans l'épisode V sur le "chemin du Côté Obscur" et la phrase d'Obi-Wan dans l'épisode IV citant "les adversaires de la Force" et non ceux du Côté Lumineux ... PS : prière de ne pas poursuivre une éventuelle discussion sur cette digression vraiment très personnelle dans le présent fuseau ; la section Espace Libre me paraît toute indiquée. Merci ;)
Yyr
PS : Et voilà, je ne peux m'en empêcher :) ... Tenez là par exemple à la fin de la note 14 : > [...] C'est plus probablement cette triade « Dieu / Michel vs. Satan » que Tolkien reprend à son compte dans ses textes. Ah la la la ! un magnifique article "externiste" qui réussissait habilement à ménager l'Enchantement et la Créance Secondaire de ses lecteurs ... et paf l'os du boeuf qui ressort de la soupe ! cf. Etude et Créance Secondaire ... Vous n'aurez donc que 19/20 :|

