Le brame qui résonne dans d’autres bois me ramène sur la sente du cerf tolkienien... ;-)
Le Physiologos, « le premier bestiaire chrétien et le premier bréviaire animal », s’ouvre avec le célèbre verset du Psaume XLII qui sera un lieu commun pour toute la tradition médiévale :
« David dit : « Comme le cerf aspire aux sources d’eau, de la même façon mon âme aspire à toi, Dieu » [Ps XLII, 2].
Le Physiologue a dit que le cerf est un ennemi farouche du dragon. Si le dragon fuit le cerf et cherche refuge dans les crevasses de la terre, le cerf s’en va remplir d’eau de source le réservoir de son ventre et il la recrache sur les crevasses de la terre, et il attire le dragon et le massacre (...) ».
Le Physiologos, Ière collection, chap. 30
(Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2005,
trad. fr. et commentaires par A. Zucker, p. 182)
L’opposition entre le cerf et le dragon n’est pas totalement absente du Légendaire, notamment avec le Narn i Hîn Húrin.
Bien sûr, le cerf est loin d’être une figure chrétienne dans cette histoire. De plus, le dragon ne recontre pas de véritable cerf, mais seulement un nom de cerf.
Cette farouche inimitié trouve en effet un écho dans le lieu où le dragon Glaurung est tué :
« Cabed-en-Aras – le Saut-du-Cerf –, le gouffre qu’un cerf, dites-vous, franchit d’un bond, échappant ainsi aux chasseurs du Haleth. Glaurung est devenu si glorieux, qu’il va tenter le même coup. C’est là tout notre espoir, et nous devons nous y confier. »
(CLI, I, 2 ; SCLI, p. 512)
L’orgueil de Glaurung est de devenir plus qu’un dragon (de même que les hommes orgueilleux veulent devenir plus qu’hommes), et prétendre ainsi rivaliser avec son ennemi cornu.
Tué par le Heaume-Dragon, Glaurung effacera toutefois par sa cruauté le nom du cerf :
« Et coulèrent les eaux du Teiglin, et coulent encore, mais Cabed-en-Aras n’était plus : Cabed Naeramarth, tel fut le nom que lui donnèrent les hommes. Car le cerf jamais plus ne bondit au-dessus de ses eaux (...) »
(ibid., p. 521)

