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Tolkien, le monde 'celte' et la Terre du Milieu
#12
Bravo pour cette mise au point, Círdan.

Je pense aussi que la lettre 19 présente un point de vue relativement biaisé et doit se lire avec précaution. Le contexte dans lequel Tolkien l'écrivit, que tu as rappelé, me semble avoir quelque peu déteint sur son appréciation littéraire.Il m’y semble avant tout soucieux de défendre l’originalité de sa mythologie personnelle contre une identification trop rapide et simpliste avec les légendes celtiques, ce qui est se comprend facilement au vu de ses intentions véritables.

Mes connaissances en la matière sont très superficielles, mais je hasarderai pourtant quelques remarques.

Le terme de « dégoût » est certainement trop fort. Néanmoins, sans exclure que Tolkien ait évolué dans son appréciation de ces mythes, il ne me semble pas impossible qu’il ait voulu dire qu’il abordait ces récits avec plus de distance que, par exemple, les anciens mythes germaniques. La critique qu’il formule est très intéressante : "broken stained glass window reassembled without design" - une vitre salie et brisée réassemblée sans plan d’ensemble… ou sans dessein ? "Design" ne suggère pas qu’un seul sens. Il peut s’agir d’une critique sur la conception d’ensemble, qui serait certes valable pour un conte comme Kulhwch et Olwen mais pas à titre général, comme tu l’as signalé. Mais je me demande si Tolkien ne déplore pas aussi (surtout ?) la perte de la dimension profonde du mythe. Comme les légendes celtiques ont été collectées après la christianisation (et souvent en milieu monastique), on peut supposer qu’elles avaient déjà perdu leur rôle d’explication du monde et étaient devenus des contes appréciés d’abord pour leur valeur narrative. Ce n’est pas quelque chose que Tolkien méprisait - au contraire, il défendra l’évasion littéraire dans On Fairy Stories - mais je conçois que la perte du plus sérieux et du plus profond d’une mythologie ait pu, dans une certaine mesure, lui déplaire, était donné son attachement à cette dimension des contes. Au delà de la critique, il me semble percevoir quelque regret dans les termes "broken" et "stained".

Je me souviens également avoir lu que Tolkien reprochait aux récits arthuriens en particulier de renvoyer trop explicitement au christianisme. Cette remarque peut paraître assez curieuse sous sa plume, mais se devrait d’être observée de près pour préciser sa vision personnelle de la sub-création, pour reprendre sa terminologie. Je suis persuadé que c’est là un point à creuser ce que je vais lâchement laisser à d’autres pour l’instant...

J’aurais quelques réserves quant à la formule de Círdan selon laquelle Kulhwch et Olwen aurait fourni la trame du conte de Beren et Lúthien. Il y a certes des points communs – le plus évident me semble être le parallèle entre Carcharoth et le Twrch Trwyth, tous deux porteurs d’objets précieux, détruisant tout sur leur passage, et causes d’une chasse devenue célèbre. Mais d’autres comme le thème du mariage que tente d’empêcher le père de la jeune fille et des épreuves impossibles (ou supposées telles) me semblent trop courants pour qu’on puisse dire qu’ils proviennent explicitement de ce conte gallois. Son influence me semble nettement moins nette que celle sur le Narn i Chîn Húrin des histoires de Kullervo (on sait que Túrin sort historiquement d’un essai de réécriture de ce conte) et de Sigurdr. Ou alors... peut-être devrais-je relire Beren et Lúthien ?

Pour ce qui est de l’influence du gallois sur le sindarin (et sur le « noldorin » et le gnomique qui le précédèrent, d'un point de vue externe), elle est effectivement évidente – plus que celle du finnois sur le quenya, dirais-je. Bien des caractéristiques grammaticales et phonétiques du gallois y ont leur pendant. Il y a même une parenté nette entre les changements phonétiques qu’a subi l’elfique primitif pour devenir le sindarin d’une part et ceux que l’on reconstruit entre le brittonique et le gallois d’autre part. Cela ne se limite d’ailleurs pas au vieux gallois : certains changements entre moyen gallois et gallois moderne peuvent être supposés dans l’évolution du sindarin (par exemple, â > ô ouvert > diphtongaison en au > monophtongaison en o dans certaines positions).

Enfin, pour ce qui est de la gallophobie de Tolkien, les essais d’explications de Círdan ne sont pas invraisemblables. Et c’est vrai qu’en fait de mythologie, nous ne somme guère moins dépourvus qu’en Angleterre. Mais ça me semble encore plus... viscéral. A plusieurs reprises, Tolkien a affirmé que de toutes les langues qu’il avait « goûtées », le français était une de celles qui lui avaient donné le moins de plaisir – on se demande bien pourquoi. Pour autant que je sache, il n’en a pas donné d’explication . Etait-ce un dégoût trop brut, trop irrationnel, pour qu’il ne puisse s’en distancier et l’analyser ? :-P

Moraldandil

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