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Le sens de l'Histoire
#2
Ensuite, ma tentative réponse…

… à Cirdan :
« Tolkien ne croit pas en l’Histoire », disais-tu. Mon sourcil critique se lève en un réflexe pavlovien ;-) (mais peut-être n’est-ce que pour une question de formulation…) En quoi peut-on ne pas croire en l’Histoire ? Il n’y a pas à croire ou à ne pas croire. L’Histoire existe dans la conscience humaine. Que l’homme la conçoive de manière linéaire, cyclique ou autre, que cette conscience se manifeste via la mythologie ou simplement un culte des ancêtres, sa perception ne fait-elle pas partie de la nature même de l’être humain, et est liée à la conscience du temps qui passe ?

Maintenant, tu t’es effectivement expliqué ensuite de manière très claire sur ce que tu voulais dire, et que tu développes d’ailleurs aussi dans ton étude sur « l’imaginaire médiéval et mythologique dans l’œuvre de Tolkien » - à savoir (tu me corrigeras, je suppose, si mon interprétation est inexacte ou lacunaire), que, pour Tolkien, le cours de l’Histoire suit une courbe descendante, une sorte de « syndrome chinois », dans lequel le devenir de l’humanité s’enfonce en se dégradant progressivement. D’où ton idée que, pour Tolkien, « il n’y a pas de salut dans l’histoire », puisque son déroulement s’éloigne progressivement de l’Age d’or des origines.

Toutefois, sur ce point aussi, il ne me semble pas que ce soit aussi « catégorique », disons plutôt, aussi absolu, aussi fermé… Car, dans ce cas, quelle place ferait Tolkien à l’avènement du Christ ? Je ne sais pas s’il en parle ailleurs, mais, il me semble, dans la religion chrétienne (à laquelle Tolkien était, on le sait, très attaché), le Christ amène bien le Salut aux hommes… Et il s’agit d’un événement avant tout historique – Dieu envoyant son Fils à un moment donné de l’histoire des hommes. Celui-ci s’incarnant, devenant un homme de chair et d’os, pour apporter le Salut aux hommes tant dans leur vie terrestre que dans l’au-delà. (aux forumistes férus de théologie à me contredire si je dis des bêtises !)
Je comprends mal comment Tolkien pourrait faire l’impasse sur ça et penser qu’il n’y a de Salut qu’en dehors de l’Histoire.

J’ai du mal à imaginer que pour Tolkien, l’Incarnation et la Résurrection ne seraient, comme tu l’écris, Cirdan, que des promesses de Salut par delà l’Histoire.
Comme le dit Semprini, la religion chrétienne amène une conception linéaire de l’Histoire, soit avec un début, une évolution et une fin. J’ajoute (et merci à l’appui de mes vieilles notes universitaires !) que le christianisme est avant tout une religion historique car elle s’appuie, non pas sur un système de concepts, de symboles ou de mythes qui se situeraient en dehors du temps, mais trouve ses références dans des faits fondateurs et des événements qui se produisent dans l’Histoire, où Dieu intervient, comme une sorte de guide ou de partenaire de l’homme, dans sa vie terrestre. Cette conception chrétienne linéaire de l’Histoire qui est celle d’un monde en devenir, s’imposera à la vision cyclique, héritée de l’Antiquité, pour laquelle le changement, le multiple est synonyme d’imperfection, d’inintelligibilité et donc de dégradation.

Surtout dans l’Ancien Testament mais aussi dans le Nouveau Testament, les interventions de Dieu dans la vie des hommes se succèdent – preuve, pour les chrétiens, de son intégration dans l’Histoire et donc de son souci direct du devenir des hommes. On a démontré à plusieurs reprises sur ce forum que Tolkien sous-entendait volontairement et à plusieurs reprises, l’intervention (discrète) de la divine Providence. Pourquoi interviendrait-elle, si ce n’est pour assurer le Salut des hommes ?

Voilà qui m’amène aussi à la question du Progrès. L’idée de progrès n’est pas absente de l’œuvre de Tolkien. C’est très clair en ce qui concerne les personnages du Sda. Ceux-ci doivent progresser, faire grandir leur potentiel, l’enrichir par l’expérience et les relations pour appréhender leur monde avec une vision plus mûre, plus responsable, du rôle qu’il ont à y jouer. Cette vison acquise au bout du récit est meilleure que celle du départ – Il y a bien un progrès, une évolution vers un mieux. Que Tolkien s’insurgeait contre l’idée que le Progrès technologique amènerait l’humanité vers un Idéal à atteindre, ça me semble incontestable. Peut-on l’étendre à la notion de Progrès défendue par certaines philosophies ou celle qui a présidé au développement de la révolution industrielle (Tolkien se trouvait bien au milieu de ces bouleversements) ? Je n’en sais trop rien (il me faudrait pour me faire une opinion, me replonger attentivement dans celles-là et aussi approfondir ma connaissance de Tolkien !) Mais en tout cas, je ne pense pas que l’on puisse dire que Tolkien était contre le concept de progrès au sens usuel (amélioration des connaissances, capacités, amélioration d’une situation,…).

Voilà pour tenter d’exprimer (ainsi que tu me le demandais, Cirdan) pourquoi ça me paraissait un peu catégorique d’affirmer sans nuances ou précisions que Tolkien « ne croit pas en l’Histoire, au Progrès et toutes ces superstitions « humanistes ».

Il reste encore la dernière partie de ta phrase, « et toutes ces superstitions « humanistes » ». Ca m’intéresserait que tu puisses préciser ce que tu entends pas là.
Sur le même thème :
… à Semprini : je ne comprends pas bien ce que tu veux dire par ‘l’humanisme moderne (…) se défie de la tentation du Bien ». Tu précises ce que tu entends par ‘humanisme moderne’, mais qu’est-ce que pour toi « le Bien », la « tentation du Bien », et en quoi l’humanisme tel que tu le définis, s’en défie-t-il ? Je ne parviens pas à saisir…
(Il y a sans doute aussi beaucoup à dire sur la définition de l’humanisme. Alors pourquoi pas ici aussi…)


Enfin, la parole est à vous, si, d'aventure, vous sentez inspirés par le thème ;-)
Ylem.

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