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Le sens de l'Histoire
#5
Petite précision avant de poursuivre : il n’est pas de mon intention de nier la courbe descendante que Tolkien fait prendre à l’histoire de la Terre du Milieu, ni les aspects cycliques de cette conception ou de la structure de ses récits. Mais, dès qu’il nous semble avoir trouvé un fil indiscutable pour retisser son univers, on peut compter sur Tolkien pour en griser les contours et nous montrer que tout ne s’emboîte pas exactement comme on le pensait.

D’autre part, je déteste autant l’expression « croire en l’Histoire » que « croire en l’Homme », qui de mon point de vue strictement personnel, font partie de ces paroles fourre-tout que chacun comprend à sa manière, ou ne comprend pas d’ailleurs, mais dont tout le monde use en se persuadant qu’elle contient une vérité universelle. Ces expressions véhiculent un présupposé culturel et idéologique qui ne l’est pas. Les mots « humanisme » ou « démocratie », par exemple, font, pour moi, partie de ce même paquet ainsi que nombre de concepts qu’on l’un utilise pour se donner bonne conscience, et finissent par ne plus être que des paroles creuses que l’on utilise à tort et à travers. Ils ont d’ailleurs actuellement une fâcheuse tendance à se multiplier dans les médias. (Si je lis bien entre tes lignes, Cirdan, je pense qu’on devrait être sur la même longueur d’ondes à ce sujet ?) .

Mettons de côté ce « différend sémantique ». Il est clair que Tolkien ne pense pas que la marche de l’Histoire conduise automatiquement le monde vers un idéal. Mais je dirais plutôt que Tolkien n’a aucune confiance en la capacité de l’Homme à tirer parti du passé. (Formulé comme ça, je pense que nous sommes d’accord !). Ca me semble, pour ma part, assez clair dans l’histoire de Turin. L’Histoire elle-même n’est pas fautive : en « repassant les plats », elle offre à chaque fois à Turin une occasion de se sortir de son mode de fonctionnement. Or, Turin ne retient rien du passé ; à chaque fois il reproduit les mêmes erreurs, tant il est aveuglé par son orgueil et/ou sa colère. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ça mène à la catastrophe. Ainsi, pour moi, la célèbre Malédiction n’en est pas vraiment une, sinon celle de l’Homme, incapable ou refusant de retenir les leçons du passé pour modifier sa manière d’agir et de penser.
Dans le SDA, il y a quelqu’un qui y parvient pourtant : Frodo : il retient les propos de Gandalf et utilise les leçons de ses expériences successives. C’est ce qui ouvre la voie du Salut de la Terre du Milieu. Mais c’est aussi ce qui provoque l’incompréhension de son entourage et l’isole du reste du monde, au point qu’il lui refuse, en quelque sorte, une place (Enfin, ça, c’est évidemment une façon parmi d’autres, de voir les choses).

Je pense que, pour Tolkien, l’Histoire offre des ouvertures, des espaces, à l’Homme pour opérer ses choix, pour exercer sa liberté. Mais ce sont les décisions les plus « improbables » qui conduisent au Salut ou au « mieux ».
(Ainsi, dans le SDA, le choix de Gandalf de laisser le sort de la Terre du Milieu dans les mains de hobbits – le choix d’Aragorn d’emprunter le Chemin des Morts - le choix de Sam d’offrir à Frodo un dévouement sans faille, alors même qu’il ne le comprend pas bien et qu’il semble plus « logique » qu’il pense d’abord à lui-même - la décision de Frodo de se charger de l’(anti)- Quête, d’accorder sa compassion à Gollum, ou de continuer à avancer malgré tout, alors qu’il n’a plus aucun espoir dans la réussite de sa mission et qu’il serait sans doute plus « raisonnable » de laisser tomber, etc.).
Ce sont les décisions apparemment non raisonnables qui permettent le Salut (cf la « Voie étroite » des Evangiles). Le déroulement de l’Histoire donne la possibilité aux Hommes de faire ces choix.

En conclusion (et en renonçant à ma susceptibilité de forme !), je ne dirais donc pas que Tolkien ne croit pas en l’Histoire, puisque l’Histoire contient les potentialités nécessaires pour évoluer vers un mieux, mais plutôt qu’il ne croit pas en l’Homme ou plus précisément, qu’il ne fait pas confiance à l’Homme
- dans sa capacité ou sa volonté de tirer les leçons du passé,
- et d’utiliser les espaces de liberté qui lui sont donnés pour rendre le monde effectivement meilleur, pour, si je peux dire, progresser dans une «hominisation » chère à Teilhard de Chardin.

Mais voilà, Tolkien dans son habitude de nous dire « c’est comme ça, mais, dans le fond, si on n’y regarde bien, ce n’est peut-être pas tout à fait comme ça », laisse aussi des portes ouvertes à l’espoir d’un monde meilleur (c’est ce que tu avais repéré, Lambertine, non ?). L’Espérance n’est-elle pas un fondement de la religion catholique… Alors, démonstration par l’absurde : si Tolkien se tenait de manière absolue, « intégriste » à l’idée de la Chute de l’Histoire ou de l’Homme,
- Pourrait-il sincèrement se dire catholique ?
- Aurait-il vraiment prévu le sauvetage final de la Terre du Milieu dans le SDA (même s’il prévoyait une suite au 4e âge, le SDA est quand même son œuvre majeure et la plus aboutie) ?
- Pourrait-il vraiment mettre ces paroles dans la bouche de Gandalf, s’adressant à Prosper Poiredebeuré à la fin du SDA :

[citation=Livre VI chap. VII]« Des temps meilleurs approchent toutefois. Peut-être meilleurs qu’aucun dont vous puissiez vous souvenir. (…) Il y a de nouveau un roi, Prosper. Il tournera bientôt son attention de ce côté-ci. Alors le Chemin Vert sera rouvert, ses messagers viendront dans le Nord, il y aura des allées et venues, et les mauvaises choses seront chassées des terres incultes, et il y aura des gens et de champs dans ce qui fut le désert »[/citation]

Moi, je pense que non !

Ylem.

NB1 : il est clair que je me ferai un plaisir de développer une argumentation en sens inverse à tout qui défendrait une vue exclusivement « heureuse » ou « progressiste » de l’œuvre de Tolkien !

NB2 : la notion de « Salut » ne me semble pas encore très claire… peut-être une suite pour plus tard, s’il me semble avoir l’une ou l’autre idée digne d’intérêt à ce sujet.
Une réflexion néanmoins : il me semble que l’idée comme quoi l’Homme ne peut pas gagner son Salut sur Terre (donc dans l’Histoire), était l’un des arguments les plus importants utilisés par le Protestantisme, pour lutter contre la pratique catholique des indulgences. Or, Tolkien était bien catholique, en terre protestante.

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