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Le sens de l'Histoire
#19
B.2) Dieu demeure Souverain

Donc l’Histoire, du moment que Dieu n’intervient pas, ne peut pas aller vers une fin bonne, au contraire, l’homme, abandonné à lui-même, ne peut conduire l’humanité et le monde que de déchéance en déchéance.
Heureusement, Dieu en tant que [emphase]« the one wholly free Will and Agent »[/emphase] et [emphase]« the Authority that ordained the Rules »[/emphase] [L156, 1954] est libre d’intervenir dans sa Création selon [emphase]« one of those strange exceptions to all rules and ordinances which seem to crop up in the history of the Universe, and show the Finger of God »[/emphase] [L156, 1954].

Tolkien revient sur cette notion d’autorité autorisant son interventionnisme dans une autre lettre :

[citation=L181, 1956]But the One retains all ultimate authority, and (or so it seems as viewed in serial time) reserves the right to intrude the finger of God into the story: that is to produce realities which could not be deduced even from a complete knowledge of the previous past, but which being real become part of the effective past for all subsequent time (a possible definition of a 'miracle'). »[/citation]

La pensée est typiquement chrétienne puisque la Bible présente Dieu comme le Seigneur « des temps et des moments » ([1Th 5 :1]) ; c’est Lui qui les « fixe de sa propre autorité » ([Ac 1 :7]). Alors, entre chaque intervention divine « du doigt de Dieu » ([Ex 8:19 ; Lc 11:20] =) dans la toile du Temps (pour juger ou pour sauver), se déploient des temps particuliers, des « âges » dirait Tolkien, où Dieu laisse aux nations qui écrivent l’Histoire toutes libertés parmi lesquelles celle de s’approcher de lui ; ce sont les temps de l’ignorance ([Ac 17:30]), de la promesse ([Ac 7:17]), du désert ([Ac 7:23]), de l’exil ([Dn 9:2]), les temps des nations ([Lc 21 :4]) …

Mais l’intervention finale, qui éradiquera le Mal qui ronge la Terre et le cœur des hommes avide de pouvoir, n’aura lieu que lorsque l’Histoire de ce mal sera achevée :

[citation=L186, 1956]« The real theme for me is about something much more permanent and difficult: Death and Immortality: the mystery of the love of the world in the hearts of a race 'doomed' to leave and seemingly lose it; the anguish in the hearts of a race 'doomed' not to leave it, until its whole evil-aroused story is complete. »[/citation]

Comment comprendre l’Histoire désormais, puisque tant que Dieu n’intervient pas, elle ne peut aller vers aucun « chemin élevé » mais ne peut que se précipiter vers un « fond amer » ?
Comment comprendre le rôle de nos souffrances personnelles dans l’Histoire ?
À la première question, Tolkien tient une réponse (cf. plus loin et la partie C), à la seconde, en bon lecteur du livre de Job, il demeure silencieux devant la souveraineté de Dieu :

[citation=L310, 1969]If we ask why God included us in his Design, we can really say no more than because He Did.[/citation]

Et la bonne part pour l’homme embarqué dans l’Histoire en marche, quelque sombre et terrible qu’elle puisse être, consiste à placer sa confiance en Dieu :

[citation=L192, 1956][…] mercy does sometimes occur in this life.[/citation]

[citation=L61, 1944]We are in God's hands. Our lot has fallen on evil days: but that cannot be by mere ill chance. Take care of yourself in all due ways (aequam serva mentem, comprime linguam) ...[/citation]

Cette dernière citation latine ([emphase]« garde un esprit calme, et retiens ta langue »[/emphase]) rappelle l’attitude pleine d’espérance du psalmiste ou du prophète :

[citation=Ps 62:2 ; Lm 3:26]Oui, c’est vers Dieu que mon âme (se tourne) en silence; De lui vient mon salut.

Il est bon d’attendre en silence le salut de l’Éternel.
[/citation]

Tolkien était extrêmement attaché à cette attitude de confiance à l’égard de Dieu, cette certitude qu’il est Bon et que « tout concourt au bien de ce qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein » [Ro 8:28] ; bien mieux : il ne me semble pas exagéré d’y voir un des fondements, si ce n’est le fondement,de sa foi :

[citation=HX, p.245]trust in Eru the Lord everlasting, that he is good, and that his works shall all end in good.[/citation]

En attendant ce « bien » à venir, à la « fin des Temps », les hommes doivent faire face à la Machine et au Péché. Or, vis-à-vis du Péché, Tolkien a un discours radical ; nul homme ne peut résister au « pouvoir du Mal » :

[citation=L191, 1956]But one must face the fact: the power of Evil in the world is not finally resistible by incarnate creatures, however 'good' ; and the Writer of the Story is not one of us.[/citation]

Ce discours n’est pas éloigné de celui de Paul dans l’épître aux Romains :

[citation=Ro 5:12 ; Ro 3:23-24][…] par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé sur tous les hommes, parce que tous ont péché […]

Car il n’y a pas de distinction: tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu; et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est dans le Christ-Jésus.
[/citation]

Dans les deux cas, la « rédemption », cette « résistance » au Mal qui vient au secours des « créatures incarnées » « privées de la Gloire de Dieu » pour les remplir d’espérance est du seul fait de Dieu, l’ « Écrivain de l’Histoire », « Celui qui a été manifesté en chair » ([1Tm 3:16]), en Jésus-Christ, Dieu fait homme, Dieu qui vient dans l’Histoire, dans le « Drame » des hommes.
Au point que ces deux discours sont identifiés par Tolkien lui-même lorsqu’il écrit le commentaire de l’Athrabeth Finrod ah Andreth :

[citation=HX, p.334-335]Finrod, however, sees now that, as things were, no created thing or being in Arda, or in all Eä, was powerful enough to counteract or heal Evil: that is to subdue Melkor (in his present person, reduced though that was) and the Evil that he had dissipated and sent out from himself into the very structure of the world.

Only Eru himself could do this. Therefore, since it was unthinkable that Eru would abandon the world to the ultimate triumph and domination of Melkor (which could mean its ruin and reduction to chaos), Eru Himself must at some time come to oppose Melkor. But Eru could not enter wholly into the world and its history, which is, however great, only a finite Drama. He must as Author always remain 'outside' the Drama, even though that Drama depends on His design and His will for its beginning and continuance, in every detail and moment. Finrod therefore thinks that He will, when He comes, have to be both 'outside' and inside; and so he glimpses the possibility of complexity or of distinctions in the nature of Eru, which nonetheless leaves Him 'The One'. […] that is to an imaginative guess or vision that Eru would come incarnated in human form.[/citation]

Ce texte nous permet d’aller plus loin dans la théologie, orthodoxe encore une fois, de Tolkien : le « Drame » qui se joue n’a, en fin de compte, qu’un seul « Auteur » et l’Histoire des Hommes « dépend de Son dessein et de Sa volonté quant à son commencement et à son déroulement, en chacun de ses détails et de ses moments ».

Les lettres de Tolkien confirme que cette affirmation du légendaire est partie intégrante de la foi de Tolkien : au-delà du simple groupe des croyants, le monde entier est « dans les mains de Dieu » ; c’est là le véritable sens de l’expression utilisée dans les lettre 102 et 61 ci-dessus.

Oui, le croyant doit être assuré que Dieu, souverain, guide sa vie, quand bien même le chemin terrestre qu’il lui demande d’emprunter n’est pas un chemin de tout repos :

[citation=L64, 1944]But there is still some hope that things may be better for us, even on the temporal plane, in the mercy of God.[/citation]

[citation=L5, 1916]My dear old Geoffrey, […]I have thought much of things since – most of them incommunicable thoughts until God brings us together again if it be only for a space.[/citation]

[citation=L44, 1941]Your grandmother […] for she was a gifted lady of great beauty and wit, greatly stricken by God with grief and suffering[/citation]

Et oui, Dieu veille également sur les nations entières, les bénissant ou les maudissant. Ainsi Dieu peut éprouver la nation allemande qu’il abandonne à « un homme inspiré par un démon dévastateur et fou » :

[citation=L45, 1941]People in this land seem not even yet to realize that in the Germans we have enemies whose virtues (and they are virtues) of obedience and patriotism are greater than ours in the mass. Whose brave men are just about as brave as ours. Whose industry is about 10 times greater. And who are – under the curse of God – now led by a man inspired by a mad, whirlwind, devil: a typhoon, a passion: that makes the poor old Kaiser look like an old woman knitting.[/citation]

L’écrivain et prophète biblique présente également Dieu comme l’Auteur de l’Histoire, au sens de celui qui conduit toutes choses, les tolère, les laisse faire, ou, au contraire, les fait cesser lorsqu’elles sont parvenu à « leur comble » ([Gn15:16, Ez 21:29, 35:5, 1Th 2:16]).
Dieu est celui qui peut bénir les peuples ([2S 6:12]), « déposséder les nations » ([Jo 23:9]) ou « les laisser en repos » ([Jg 2:23]) ; « car le règne est à l’Éternel, Il domine sur les nations » ([Ps 22:28]), lui qui « juge les peuples avec droiture » ([Ps 96:10]), « renverse le conseil des nations » ([Ps 33:10]), mais qui veut « laisser toutes les nations suivre leurs propres voies » ([Ac 14:16]).
Rien n’échappe à Dieu, le « Roi des nations » ([Ap 15:3]), pas même ce qui se passe dans l’invisible ; il sait que le Diable, le « séducteur des nations » ([Ap 20:3.8]), a jeté sur elles son dévolu.
Pourtant, il le laisse œuvrer.
Et nous, avec le texte biblique et avec Tolkien, de ne pouvoir que constater le problème du Mal :

[citation=L211, 1958]That Sauron was not himself destroyed in the anger of the One is not my fault: the problem of evil, and its apparent toleration, is a permanent one for all who concern themselves with our world.[/citation]

Ce qui est certain, c’est que Dieu est bon ([emphase]« he is good »[/emphase]), à la fois Juge et maître des Temps et des circonstances (cf. [emphase]« in every detail and moment »[/emphase] [HX, p.334-335/ Athrabeth] ), aussi, s’« Il a fait que toutes les nations humaines, issues d’un seul (homme) habitent sur toute la face de la terre, il a [également] déterminé les temps fixés pour eux et les bornes de leur demeure » ([Ac 17:26])

Et parmi les « temps fixés », se trouve annoncé la chute de tous les tyrants, image de la « vistoire finale » sur le Péché et la Mort. Car le Mal est destiné à disparaître, par nature. Tolkien croit cela et le traduit dans son légandaire par des incarnations du Mal qui provoquent leur propre perte.
Ainsi, Morgoth est son propre ennemi :

[citation=HX, p.188]Thus too, as oft was seen, the evil of Melkor was turned against him; for the swords of the Gnomes did him more hurt than anything under the gods upon this Earth.[/citation]

[citation=HX, p.95/AAm§95]But he [= Morgoth] that sows lies in the end shall not lack of a harvest, and soon he may rest from toil indeed, while others reap and sow in his stead.[/citation]

Et il en est de même pour Sauron :

[citation=HX, p.379]And in his thought which deceived him, for the liar shall lie unto himself, he believed that over the Children he might hold absolute sway and be unto them sole lord and master, as he could not be to spirits of his own kind, however subservient to himself.[/citation]

[citation=HX, p.397][Sauron] probably deluded himself with the notion that the Valar (including Melkor) having failed, Eru had simply abandoned Eä, or at any rate Arda, and would not concern himself with it any more.[/citation]

[citation=SdA, p.298][l’ennemi] est très sagace, et il pèse toute chose avec précision dans la balance de sa malice. Mais la seule mesure qu’il connaisse est le désir, le désir du pouvoir, et c’est ainsi qu’il juge tous les cœurs. Dans le sien n’entrera jamais la pensée que quiconque puisse refuser ce pouvoir, qu’ayant l’Anneau, nous puissions chercher à le détruire. Si c’est notre but, nous déjouerons ses calculs.[/citation]

Ainsi, le Mauvais contient la cause même de sa perte ; le diable travaille contre lui-même, incapable d’imaginer les motivations de Dieu, puisque incapable d’aimer ou de faire don de soi :

[citation=Jc 1:14 ; Ps 9:16b (9:17b)]Mais chacun est tenté, parce que sa propre convoitise l’attire et le séduit. (BJ : « le leurre »)

Le SEIGNEUR s’est fait connaître, il a rendu la sentence, il prend le méchant à son propre piège.
[/citation]

Vérité biblique qui permettait à Tolkien de dire à son fils :

[citation=L64, 1944]All we do know, and that to a large extent by direct experience, is that evil labours with vast power and perpetual success – in vain: preparing always only the soil for unexpected good to sprout in.[/citation]

Voilà un des fondements de l’espérance du chrétien : le « vaste pouvoir » du Mal, s’il nous impressionne par ses « succés incessants » est « vain » ! Alors que « les œuvres [de Dieu] conduiront au Bien », ce « Bien inespéré qui germera » d’un « sol » actuellement meutri par « le Mal qui œuvre ».
Alors, il sera dit au croyant « le Seigneur, ton Dieu, a changé pour toi la malédiction en bénédiction, parce que l’Éternel, ton Dieu, t’aimait. » [Dt 23:5 (23-6)]

Sosryko
...pffiouu… ;-))

PS : rah, ces vacances! la majorité est à se dorer au soleil, et ceux qui restent non seulement ne sont pas foule mais sont "sans voix" ;-))
...j'ferais peut-être bien d'y aller, moi, lézarder au soleil ;-)
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