23-04-2003, 15:22
la suite ;-), mais pas encore la fin; au programme : une présentation de quelques notions chrétiennes dans un dialogue avec les Lettres et les écrits de Tolkien, même si le légendaire est peu utilisé aujourd'hui.
C) Salut de l'homme, Salut d'Arda
C.1) une définition forte du Salut et de l'histoire
Si on adopte enfin la définition 'forte' du salut, la définition religieuse, celle que le Petit Robert (avec Semprini ;-)) donne comme étant un état de " Félicité éternelle ", je suis obligé de prendre une position intermédiaire entre celle de Laurent et celle de Ylem : oui, le Salut est hors de l'Histoire et pourtant, oui, il appartient à l'Histoire, car le Salut est dans le Temps et hors du Temps.
C'est qu'il faut souligner, pour notre réflexion, une notion capitale, omniprésente de la vie chrétienne qui est celle de " tension ", celle du " déjà / pas encore " du Salut et des notions qui s'y attachent, le recouvrent ou le complètent : la Vie éternelle, le Royaume de Dieu et le Monde.
Ainsi, le chrétien est un être qui vit dans le Monde ("Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. " [Jn 17:18]), parce qu'il doit témoigner, être une "lettre vivante", mais il doit également se tenir hors du Monde, parce qu'il doit préserver son âme, se sanctifier, "n'étant pas/plus de ce monde" (" Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde. " [Jn 17:16])
Le Royaume de Dieu (/Royaume des Cieux) est également présenté avec des caractéristiques ambivalentes : à la fois présent dans l'Histoire (il " s'est approché de [n]ous " [Lc 10:9.11], il " est parvenu jusqu'à [n]ous " [Lc 11:20]) mais aussi dans l'attente d'être manifesté :
[citation=Lc 22:16.18]Car, je vous le dis, je ne la mangerai plus, jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. [...]
Car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu.[/citation]
Ce Royaume de Dieu (ou Règne de Dieu, le mot grec permet les deux lectures) ne s'intègre dans notre Temps, dans notre Histoire (cette Histoire précédant la manifestation de Dieu) que dans le seul cœur des hommes " nés d'en haut/de nouveau " (" En vérité, en vérité, je te le dis : si un homme ne naît de nouveau il ne peut voir le royaume de Dieu. " [Jn 3 :3] ; " Car voyez, le royaume de Dieu est au-dedans de vous. " [Luc 17:21b])
Comment en serait-il autrement puisque l'Histoire est identifiée par Tolkien avec la Domination des Hommes (" the Dominion of Men (or simple History) " = [L191, 1956]) et que, sous sa plume, 'Dominion' s'oppose à 'Realm' (Règne/Royaume) ?
Le premier en effet, très tôt dans l'histoire mythique des hommes selon Tolkien, est lié à l'exercice de la tyrannie :
[citation=Silm, p.270/Akallabêth]Ar-Pharazôn [...] was filled with the desire of power unbounded and the sole dominion of his will[/citation]
alors que le second est lié, chez Tolkien, au Royaume Béni, " the Blessed Realm ", ce royaume où s'exerce l'autorité sage et légitime de Manwë ; hors le Royaume par excellence du légendaire de Tolkien est devenu mythique au sein même du mythe ! En effet, il est désormais inaccessible suite à la rébellion d'hommes dominateurs qui l'ont contraint à disparaître du monde physique :
[citation=L156, 1954]the Blessed Realm removed for ever from the circles of the physical world. Thereafter one could sail right round the world and never find it.[/citation]
Ainsi, l'homme de bien ([L156]) dans les mythes de Tolkien est semblable au chrétien qui peut dire :
[citation=Hé 13:14]Car nous n'avons pas ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir.[/citation]
En adoptant un définition identique à celle du bonheur selon Jules Renard, nous pourrions dire que " Le Royaume de Dieu, c'est de le chercher " (cf. [Mt 6:33] " Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus "), sachant qu'à celui qui aura persévéré, il lui sera donné d'y entrer :
[citation=2Thess 1:5]Il y a là une preuve du juste jugement de Dieu, afin que vous soyez rendus dignes du royaume de Dieu, pour lequel vous souffrez.[/citation]
Le Royaume de Dieu est donc intimement lié au Salut qui, lui aussi, est à la fois donné et à venir ; en effet, d'une part le Salut est donné dans l'Histoire du Monde avec la venue de Jésus :
[citation=Lc 19:9]Jésus lui dit: 'Aujourd'hui le salut est venu pour cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham'.[/citation]
et, par la suite, Paul annoncera que quiconque se tourne vers Jésus reçoit immédiatement le salut :
[citation=2Co 5:20-21 ; 2Co 6:2]Nous vous en supplions au nom de Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! Celui qui n'a pas connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu.
Car il dit: Au temps favorable je t'ai exaucé, Au jour du salut je t'ai secouru. Voici maintenant le temps vraiment favorable, voici maintenant le jour du salut.[/citation]
Mais d'autre part, il n'en reste pas moins vrai qu'il faut combattre spirituellement pour conserver ce salut reçu lors de la conversion pour qu'il devienne effectif après la mort, dans l'éternité :
[citation=Mt 10:22 ; Ro 13:11]Vous serez haïs de tous à cause de mon nom; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
D'autant que vous savez en quel temps nous sommes : c'est l'heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru.[/citation]
Dans d'autres textes, apparaît la notion complémentaire du Salut qui est la Vie éternelle. Là encore, puisque " Dieu nous a donné la Vie éternelle " ([1Jn 5:11]), les croyants la possèdent par la foi :
[citation=1 Jean 5:13]Cela, je vous l'ai écrit, afin que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu.[/citation]
Toutefois, d'autres passages nous rappellent qu'elle ne deviendra complètement manifeste et définitive que dans " le siècle à venir " ([Lc 18:30]), et qu'il faut, pour en " hériter " ([Mc 10:17 et //]), demeurer fidèle pour être trouvé dans un état de cœur digne de la recevoir :
[citation=Jude 1:21]Maintenez-vous dans l'amour de Dieu, en attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle.[/citation]
Ainsi, le Dieu éternel, le " roi des siècles " ([1Ti 1:17; Ps 145:13]) en créant l'homme à son image, a mis dans son cœur la " pensée de l'éternité " ([Ec 3:11]). Par l'incarnation, il s'est abaissé jusqu'à nous dans le temps, pour nous amener à partager avec lui " la Vie, pour l'éternité " ([Ps 133:3]). La prière du croyant est donc qu'il le conduise ainsi sur " le chemin d'éternité " ([Ps 139:24]) et le reçoive par sa grâce dans son " royaume éternel " ([2Pi 1:11]).
Dans notre présentation est apparue la personne essentielle, lien entre le Ciel et la Terre, entre Dieu et l'Histoire des hommes, Jésus, sans qui la foi chrétienne n'a pas de sens.
Car c'est en Jésus Christ que nous avons, maintenant, dans ce monde, dans cette Histoire, dans ce Temps, " l'assurance d'un libre accès " ([Hé 10:19]) au salut, à la Vie éternelle, dans le Royaume de Dieu :
[citation=Ro 6:23 ; Ro 8:1 ; Eph 2:6]Car le salaire du péché, c'est la mort; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus Christ, notre Seigneur.
Il n'y a donc, maintenant, plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ.
avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les lieux célestes, en Jésus Christ.[/citation]
Tolkien est conscient de ce grand " mystère " : l'irruption de " l'Incarnation de Dieu " ([L181, 1956]) dans l'Histoire pour guérir, sauver et remplir d'espérance.
On pourra certes relever que Tolkien fait beaucoup moins souvent référence au Fils qu'au Père ; Dieu, le Créateur, bénéficiant de pas moins de 35 mentions dans l'Index des Letters et Jésus-Christ seulement de 13. Mais il ne faut pas s'arrêter à de tels comptes : les lettres de Tolkien ne forment pas une somme théologique, et surtout, certains passages consacrés à Jésus manifestent suffisamment toute l'importance que Tolkien attachait à la rédemption de la Croix :
[citation=L89, 1944][...] the love of the Father and the Son (who are infinite and equal) [...][/citation]
[citation=L250, p.338, 1963]It takes a fantastic will to unbelief to suppose that Jesus never really 'happened', and more to suppose that he did not say the things recorded of him - so incapable of being 'invented' by anyone in the world at that time : such as 'before Abraham came to be Iam' (John viii). 'He that hath seen me hath seen the Father' (John ix); or the promulgation of the Blessed Sacrament in John v: 'He that eateth my flesh and drinketh my blood hath eternal life'.[/citation]
[citation=L250, 1963]Now I pray for you all, unceasingly, that the Healer (the Hælend as the Saviour was usually called in Old English) shall heal my defects [...][/citation]
Jésus est donc la source du Salut pour le chrétien ; mais le salut d'hier - tout comme le salut de mon prochain, ne sera jamais mon salut aujourd'hui (" aujourd'hui est le jour du salut ", " maintenant [...] pour ceux qui sont en Jésus-Christ ") et ne pourra être assurance du Salut à venir que sous réserve que je veille sur mon cœur, que je garde la foi (" J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. " [Pr 4:23]; [2 Tm 4:7])
Tolkien, fidèle catholique qui marchait dans " l'espérance de la gloire " ([Ro 5:2]), de cette " gloire à venir " ([Ro 8:18]), avait compris sa part de responsabilité qui lui incombait pour garder cette espérance.
Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les encouragements qu'il prodigue à ses fils, Christopher et Michael, tout en les avertissant sans équivoque à " demeurer ferme /tenir bon dans le Seigneur " ([1Thess 3:8]) :
[citation=L54, 1944]Remember your guardian angel. [...] But of course do not grow weary of facing God, in your free right and strength [...]. If you cannot achieve inward peace, and it is given to few to do so (least of all to me) in tribulation, do not forget that the aspiration for it is not a vanity, but a concrete act. I am sorry to talk like this, and so haltingly. But I can do no more for you dearest. ...[/citation]
[citation=L250, 1963]But the act of will of faith is not a single moment of final decision : it is a permanent indefinitely repeated act > state which must go on - so we pray for 'final perseverance'. The temptation to 'unbelief (which really means rejection of Our Lord and His claims) is always there within us.[/citation]
[citation=L64, 1944]And you were so special a gift to me, in a time of sorrow and mental suffering, and your love, opening at once almost as soon as you were born, foretold to me, as it were in spoken words, that I am consoled ever by the certainty that there is no end to this. Probable under God that we shall meet again, 'in hale and in unity', before very long, dearest, and certain that we have some special bond to last beyond this life - subject of course always to the mystery of free will, by which either of us could throw away 'salvation'. In which case God would arrange matters differently! ...[/citation]
Ainsi, à la [emphase]"victoire finale"[/emphase] ([L195]) de Dieu doit correspondre "la persévérance finale" ([L250]) de l'homme pour que la fin de l'Histoire soit synonyme de Vie éternelle.
En attendant cette Fin, les chrétiens, disciples de Christ, savent que " les jours sont mauvais " ([Eph 5:16]), mais, loin d'y voir une raison pour se retirer dans une quelconque attente passive qui consisterait à laisser l'Histoire avancer inexorablement, il y trouvent l'occasion de " mettre à profit le temps présent " ([Eph 5:16]), se disant : " tant que nous disposons de temps, travaillons pour le bien de tous " ([Ga 6:10]).
Plutôt que de se lamenter, l'évangile demande aux croyants de se tenir éveillés, dans une attente confiante, et de participer, en étant des disciples dans le Monde, à l'achèvement de l'Histoire : " Attendez et hâtez l'avènement du jour de Dieu. " encourage Pierre [2 Pi 3:12]. Et si, dans une contradiction avec ce qui précède qui n'en est pas une, Paul avertit que les temps sont " courts " ([1Co 7 :29]), et qu'il faut donc " Rachete[r] le temps " ([Col 4 :5]), c'est que " l'esprit du monde " ([1Co 2 :12]) est à l'œuvre " afin de nous réduire en servitude " ([Ga 2:4]) ; il faut donc rester " sobres [et] Veille[r]! [car L'] adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. "
Tolkien, à plusieurs reprises, a désigné les périodes qu'il a vécu, qui l'ont précédé et qui l'attendaient comme des " âges sombres " " dans un monde maléfique " (" in an evil world " [L64, 1944]) :
[citation=L52, 1943]We were born in a dark age out of due time (for us).[/citation]
[citation=L79, 1944]As in the former dark age[/citation]
[citation=L181, 1956]we should enter a dark age[/citation]
Et si je n'ai pas trouvé, dans les écrit de Tolkien, une référence explicite à ce désir de voir se réaliser la fin de l'Histoire, véritable cri d'espérance des premiers chrétiens (" Marana tha " [1Co 16:22] = " Viens ! Seigneur " [Ap 22:21]), en maintes occasions apparaît dans ses lettres sa vie de prière, preuve qu'il avait conscience du besoin de se tenir " éveillé " pour " faire face au mal ", que ce mal soit " historique " :
[citation=L64, 1944]And though we need all our natural human courage and guts (the vast sum of human courage and endurance is stupendous, isn't it?) and all our religious faith to face the evil that may befall us (as it befalls others, if God wills) still we may pray and hope. I do.[/citation]
Ou que ce mal soit " existentiel " ( Cf. " Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation " [Mc 14:38]) :
[citation=L250, 1963]we pray for 'final perseverance'. The temptation to 'unbelief' (which really means rejection of Our Lord and His claims) is always there within us.[/citation]
Toutefois, rien ne serait plus faux que de penser que la foi de Tolkien était une foi triste, minée par les troubles du monde et de l'histoire ; Tolkien se souvenait de l'invitation de Paul aux Éphésiens : " entretenez-vous par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels; chantez et célébrez le Seigneur de tout votre cœur " [Eph 5:19] et, appliquant cette règle de vie spirituelle, il pouvait transmettre ce conseil, en temps de guerre, à l'adresse de son fils :
[citation=L54, 1944]If you don't do so already, make a habit of the 'praises'. I use them much (in Latin): the Gloria Patri, the Gloria in Excelsis, the Laudate Dominum; the Laudate Pueri Dominum (of which I am specially fond), one of the Sunday psalms; and the Magnificat; also the Litany of Loretto (with the prayer Sub tuum praesidium). If you have these by heart you never need for words of joy.[/citation]
Sosryko
PS : C2) le Règne des Hommes - C3) la Victoire Finale
C) Salut de l'homme, Salut d'Arda
C.1) une définition forte du Salut et de l'histoire
Si on adopte enfin la définition 'forte' du salut, la définition religieuse, celle que le Petit Robert (avec Semprini ;-)) donne comme étant un état de " Félicité éternelle ", je suis obligé de prendre une position intermédiaire entre celle de Laurent et celle de Ylem : oui, le Salut est hors de l'Histoire et pourtant, oui, il appartient à l'Histoire, car le Salut est dans le Temps et hors du Temps.
C'est qu'il faut souligner, pour notre réflexion, une notion capitale, omniprésente de la vie chrétienne qui est celle de " tension ", celle du " déjà / pas encore " du Salut et des notions qui s'y attachent, le recouvrent ou le complètent : la Vie éternelle, le Royaume de Dieu et le Monde.
Ainsi, le chrétien est un être qui vit dans le Monde ("Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. " [Jn 17:18]), parce qu'il doit témoigner, être une "lettre vivante", mais il doit également se tenir hors du Monde, parce qu'il doit préserver son âme, se sanctifier, "n'étant pas/plus de ce monde" (" Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde. " [Jn 17:16])
Le Royaume de Dieu (/Royaume des Cieux) est également présenté avec des caractéristiques ambivalentes : à la fois présent dans l'Histoire (il " s'est approché de [n]ous " [Lc 10:9.11], il " est parvenu jusqu'à [n]ous " [Lc 11:20]) mais aussi dans l'attente d'être manifesté :
[citation=Lc 22:16.18]Car, je vous le dis, je ne la mangerai plus, jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. [...]
Car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu.[/citation]
Ce Royaume de Dieu (ou Règne de Dieu, le mot grec permet les deux lectures) ne s'intègre dans notre Temps, dans notre Histoire (cette Histoire précédant la manifestation de Dieu) que dans le seul cœur des hommes " nés d'en haut/de nouveau " (" En vérité, en vérité, je te le dis : si un homme ne naît de nouveau il ne peut voir le royaume de Dieu. " [Jn 3 :3] ; " Car voyez, le royaume de Dieu est au-dedans de vous. " [Luc 17:21b])
Comment en serait-il autrement puisque l'Histoire est identifiée par Tolkien avec la Domination des Hommes (" the Dominion of Men (or simple History) " = [L191, 1956]) et que, sous sa plume, 'Dominion' s'oppose à 'Realm' (Règne/Royaume) ?
Le premier en effet, très tôt dans l'histoire mythique des hommes selon Tolkien, est lié à l'exercice de la tyrannie :
[citation=Silm, p.270/Akallabêth]Ar-Pharazôn [...] was filled with the desire of power unbounded and the sole dominion of his will[/citation]
alors que le second est lié, chez Tolkien, au Royaume Béni, " the Blessed Realm ", ce royaume où s'exerce l'autorité sage et légitime de Manwë ; hors le Royaume par excellence du légendaire de Tolkien est devenu mythique au sein même du mythe ! En effet, il est désormais inaccessible suite à la rébellion d'hommes dominateurs qui l'ont contraint à disparaître du monde physique :
[citation=L156, 1954]the Blessed Realm removed for ever from the circles of the physical world. Thereafter one could sail right round the world and never find it.[/citation]
Ainsi, l'homme de bien ([L156]) dans les mythes de Tolkien est semblable au chrétien qui peut dire :
[citation=Hé 13:14]Car nous n'avons pas ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir.[/citation]
En adoptant un définition identique à celle du bonheur selon Jules Renard, nous pourrions dire que " Le Royaume de Dieu, c'est de le chercher " (cf. [Mt 6:33] " Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus "), sachant qu'à celui qui aura persévéré, il lui sera donné d'y entrer :
[citation=2Thess 1:5]Il y a là une preuve du juste jugement de Dieu, afin que vous soyez rendus dignes du royaume de Dieu, pour lequel vous souffrez.[/citation]
Le Royaume de Dieu est donc intimement lié au Salut qui, lui aussi, est à la fois donné et à venir ; en effet, d'une part le Salut est donné dans l'Histoire du Monde avec la venue de Jésus :
[citation=Lc 19:9]Jésus lui dit: 'Aujourd'hui le salut est venu pour cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham'.[/citation]
et, par la suite, Paul annoncera que quiconque se tourne vers Jésus reçoit immédiatement le salut :
[citation=2Co 5:20-21 ; 2Co 6:2]Nous vous en supplions au nom de Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! Celui qui n'a pas connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu.
Car il dit: Au temps favorable je t'ai exaucé, Au jour du salut je t'ai secouru. Voici maintenant le temps vraiment favorable, voici maintenant le jour du salut.[/citation]
Mais d'autre part, il n'en reste pas moins vrai qu'il faut combattre spirituellement pour conserver ce salut reçu lors de la conversion pour qu'il devienne effectif après la mort, dans l'éternité :
[citation=Mt 10:22 ; Ro 13:11]Vous serez haïs de tous à cause de mon nom; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
D'autant que vous savez en quel temps nous sommes : c'est l'heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru.[/citation]
Dans d'autres textes, apparaît la notion complémentaire du Salut qui est la Vie éternelle. Là encore, puisque " Dieu nous a donné la Vie éternelle " ([1Jn 5:11]), les croyants la possèdent par la foi :
[citation=1 Jean 5:13]Cela, je vous l'ai écrit, afin que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu.[/citation]
Toutefois, d'autres passages nous rappellent qu'elle ne deviendra complètement manifeste et définitive que dans " le siècle à venir " ([Lc 18:30]), et qu'il faut, pour en " hériter " ([Mc 10:17 et //]), demeurer fidèle pour être trouvé dans un état de cœur digne de la recevoir :
[citation=Jude 1:21]Maintenez-vous dans l'amour de Dieu, en attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle.[/citation]
Ainsi, le Dieu éternel, le " roi des siècles " ([1Ti 1:17; Ps 145:13]) en créant l'homme à son image, a mis dans son cœur la " pensée de l'éternité " ([Ec 3:11]). Par l'incarnation, il s'est abaissé jusqu'à nous dans le temps, pour nous amener à partager avec lui " la Vie, pour l'éternité " ([Ps 133:3]). La prière du croyant est donc qu'il le conduise ainsi sur " le chemin d'éternité " ([Ps 139:24]) et le reçoive par sa grâce dans son " royaume éternel " ([2Pi 1:11]).
Dans notre présentation est apparue la personne essentielle, lien entre le Ciel et la Terre, entre Dieu et l'Histoire des hommes, Jésus, sans qui la foi chrétienne n'a pas de sens.
Car c'est en Jésus Christ que nous avons, maintenant, dans ce monde, dans cette Histoire, dans ce Temps, " l'assurance d'un libre accès " ([Hé 10:19]) au salut, à la Vie éternelle, dans le Royaume de Dieu :
[citation=Ro 6:23 ; Ro 8:1 ; Eph 2:6]Car le salaire du péché, c'est la mort; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus Christ, notre Seigneur.
Il n'y a donc, maintenant, plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ.
avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les lieux célestes, en Jésus Christ.[/citation]
Tolkien est conscient de ce grand " mystère " : l'irruption de " l'Incarnation de Dieu " ([L181, 1956]) dans l'Histoire pour guérir, sauver et remplir d'espérance.
On pourra certes relever que Tolkien fait beaucoup moins souvent référence au Fils qu'au Père ; Dieu, le Créateur, bénéficiant de pas moins de 35 mentions dans l'Index des Letters et Jésus-Christ seulement de 13. Mais il ne faut pas s'arrêter à de tels comptes : les lettres de Tolkien ne forment pas une somme théologique, et surtout, certains passages consacrés à Jésus manifestent suffisamment toute l'importance que Tolkien attachait à la rédemption de la Croix :
[citation=L89, 1944][...] the love of the Father and the Son (who are infinite and equal) [...][/citation]
[citation=L250, p.338, 1963]It takes a fantastic will to unbelief to suppose that Jesus never really 'happened', and more to suppose that he did not say the things recorded of him - so incapable of being 'invented' by anyone in the world at that time : such as 'before Abraham came to be Iam' (John viii). 'He that hath seen me hath seen the Father' (John ix); or the promulgation of the Blessed Sacrament in John v: 'He that eateth my flesh and drinketh my blood hath eternal life'.[/citation]
[citation=L250, 1963]Now I pray for you all, unceasingly, that the Healer (the Hælend as the Saviour was usually called in Old English) shall heal my defects [...][/citation]
Jésus est donc la source du Salut pour le chrétien ; mais le salut d'hier - tout comme le salut de mon prochain, ne sera jamais mon salut aujourd'hui (" aujourd'hui est le jour du salut ", " maintenant [...] pour ceux qui sont en Jésus-Christ ") et ne pourra être assurance du Salut à venir que sous réserve que je veille sur mon cœur, que je garde la foi (" J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. " [Pr 4:23]; [2 Tm 4:7])
Tolkien, fidèle catholique qui marchait dans " l'espérance de la gloire " ([Ro 5:2]), de cette " gloire à venir " ([Ro 8:18]), avait compris sa part de responsabilité qui lui incombait pour garder cette espérance.
Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les encouragements qu'il prodigue à ses fils, Christopher et Michael, tout en les avertissant sans équivoque à " demeurer ferme /tenir bon dans le Seigneur " ([1Thess 3:8]) :
[citation=L54, 1944]Remember your guardian angel. [...] But of course do not grow weary of facing God, in your free right and strength [...]. If you cannot achieve inward peace, and it is given to few to do so (least of all to me) in tribulation, do not forget that the aspiration for it is not a vanity, but a concrete act. I am sorry to talk like this, and so haltingly. But I can do no more for you dearest. ...[/citation]
[citation=L250, 1963]But the act of will of faith is not a single moment of final decision : it is a permanent indefinitely repeated act > state which must go on - so we pray for 'final perseverance'. The temptation to 'unbelief (which really means rejection of Our Lord and His claims) is always there within us.[/citation]
[citation=L64, 1944]And you were so special a gift to me, in a time of sorrow and mental suffering, and your love, opening at once almost as soon as you were born, foretold to me, as it were in spoken words, that I am consoled ever by the certainty that there is no end to this. Probable under God that we shall meet again, 'in hale and in unity', before very long, dearest, and certain that we have some special bond to last beyond this life - subject of course always to the mystery of free will, by which either of us could throw away 'salvation'. In which case God would arrange matters differently! ...[/citation]
Ainsi, à la [emphase]"victoire finale"[/emphase] ([L195]) de Dieu doit correspondre "la persévérance finale" ([L250]) de l'homme pour que la fin de l'Histoire soit synonyme de Vie éternelle.
En attendant cette Fin, les chrétiens, disciples de Christ, savent que " les jours sont mauvais " ([Eph 5:16]), mais, loin d'y voir une raison pour se retirer dans une quelconque attente passive qui consisterait à laisser l'Histoire avancer inexorablement, il y trouvent l'occasion de " mettre à profit le temps présent " ([Eph 5:16]), se disant : " tant que nous disposons de temps, travaillons pour le bien de tous " ([Ga 6:10]).
Plutôt que de se lamenter, l'évangile demande aux croyants de se tenir éveillés, dans une attente confiante, et de participer, en étant des disciples dans le Monde, à l'achèvement de l'Histoire : " Attendez et hâtez l'avènement du jour de Dieu. " encourage Pierre [2 Pi 3:12]. Et si, dans une contradiction avec ce qui précède qui n'en est pas une, Paul avertit que les temps sont " courts " ([1Co 7 :29]), et qu'il faut donc " Rachete[r] le temps " ([Col 4 :5]), c'est que " l'esprit du monde " ([1Co 2 :12]) est à l'œuvre " afin de nous réduire en servitude " ([Ga 2:4]) ; il faut donc rester " sobres [et] Veille[r]! [car L'] adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. "
Tolkien, à plusieurs reprises, a désigné les périodes qu'il a vécu, qui l'ont précédé et qui l'attendaient comme des " âges sombres " " dans un monde maléfique " (" in an evil world " [L64, 1944]) :
[citation=L52, 1943]We were born in a dark age out of due time (for us).[/citation]
[citation=L79, 1944]As in the former dark age[/citation]
[citation=L181, 1956]we should enter a dark age[/citation]
Et si je n'ai pas trouvé, dans les écrit de Tolkien, une référence explicite à ce désir de voir se réaliser la fin de l'Histoire, véritable cri d'espérance des premiers chrétiens (" Marana tha " [1Co 16:22] = " Viens ! Seigneur " [Ap 22:21]), en maintes occasions apparaît dans ses lettres sa vie de prière, preuve qu'il avait conscience du besoin de se tenir " éveillé " pour " faire face au mal ", que ce mal soit " historique " :
[citation=L64, 1944]And though we need all our natural human courage and guts (the vast sum of human courage and endurance is stupendous, isn't it?) and all our religious faith to face the evil that may befall us (as it befalls others, if God wills) still we may pray and hope. I do.[/citation]
Ou que ce mal soit " existentiel " ( Cf. " Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation " [Mc 14:38]) :
[citation=L250, 1963]we pray for 'final perseverance'. The temptation to 'unbelief' (which really means rejection of Our Lord and His claims) is always there within us.[/citation]
Toutefois, rien ne serait plus faux que de penser que la foi de Tolkien était une foi triste, minée par les troubles du monde et de l'histoire ; Tolkien se souvenait de l'invitation de Paul aux Éphésiens : " entretenez-vous par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels; chantez et célébrez le Seigneur de tout votre cœur " [Eph 5:19] et, appliquant cette règle de vie spirituelle, il pouvait transmettre ce conseil, en temps de guerre, à l'adresse de son fils :
[citation=L54, 1944]If you don't do so already, make a habit of the 'praises'. I use them much (in Latin): the Gloria Patri, the Gloria in Excelsis, the Laudate Dominum; the Laudate Pueri Dominum (of which I am specially fond), one of the Sunday psalms; and the Magnificat; also the Litany of Loretto (with the prayer Sub tuum praesidium). If you have these by heart you never need for words of joy.[/citation]
Sosryko
PS : C2) le Règne des Hommes - C3) la Victoire Finale

