25-04-2003, 13:48
C.3) La victoire finale
Oui, Tolkien croit en une fin de l’histoire, doublement même : il croit en une fin de l’histoire qui « le rapproche du salut », mais également en un but de l’histoire, autrement dit en une histoire du Salut, conduite par Dieu « notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » [1 Tm 2:3-4]
L’Histoire, dans cette conception du salut, devient le lieu et la durée où la patience de Dieu s’exerce, le lieu où le temps s’écoule, entre l’expulsion d’un Paradis suite à la Chute, et le jour de la manifestation du Créateur ([emphase]« One God Creator »[/emphase] = [HX,p.330]), à la fois Juge ([emphase]« One Judge »[/emphase] = [L86, p.97]) et Sauveur ([emphase]« Saviour »[/emphase] [L250, p.340]).
Dans cette espace et cette durée, [emphase]« nous qui sommes tous ‘dans le même bateau’ devons nous abstenir de prendre la place du Juge »[/emphase] écrit Tolkien ([L181, p.234]) ; comprenons qu’il n’est pas de notre capacité de « damner » notre prochain, de condamner le comportement de l’autre face à la tentation et donc de juger de son Salut. Seul Dieu en a le droit.
À nouveau une pensée toute biblique puisque Paul demande la même humilité aux chrétiens de l’église de Corinthe :
[citation=1Co 4:5]C’est pourquoi ne jugez de rien avant le temps, avant la venue du Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui manifestera les desseins des cœurs. Alors la louange de chacun viendra de la part de Dieu.[/citation]
Si « l’avènement du jour de Dieu » ([2P 3:12]), qui verra l’établissement « de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera » (v.13), peut sembler tarder, c’est que Dieu « use de patience envers [les hommes] » (v.9), Dieu pour qui « un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour » (v.8), Dieu dont la « patience » est source de « salut » (v.15), car « il ne veut pas qu’aucun périsse, mais (il veut) que tous arrivent à la repentance. » (v.9)
Mais que personne ne doute, si Jean associe connaissance de Dieu et Vie éternelle ([Jn 17:3]), le prophète Osée, lui, associe cette même connaissance à la venue de Dieu car c’est elle qui fera entrer le croyant dans l’éternité ; et cette « venue est aussi certaine que celle de l’aurore. Il viendra pour nous comme une ondée, Comme la pluie du printemps qui arrose la terre. » ([Os 6:3]). Cette certitude d’une vie éternelle après [emphase]« la grande Fin »[/emphase] ([L156]), nous la retrouvons chez Tolkien :
[citation=L45, 1941]There is a place called 'heaven' where the good here unfinished is completed; and where the stories unwritten, and the hopes unfulfilled, are continued.[/citation]
Laurent écrivait qu’il avait « du mal à concevoir la "victoire finale" selon Tolkien comme un fait historique. » C’est que, selon lui, cette « victoire finale » est hors du Temps, hors de la « temporalité qu'impliquait la Chute par le biais de la mort. »
Mais deux choses :
(a) premièrement, pour Tolkien, l’Histoire ne commence pas avec la Chute puisqu’il adopte une lecture semi-historique du Jardin d’Eden :
[citation=L96, 1945]But partly as a development of my own thought on my lines and work (technical and literary), partly in contact with C.S.L., and in various ways not least the firm guiding hand of Alma Mater Ecclesia, I do not now feel either ashamed or dubious on the Eden 'myth'. It has not, of course, historicity of the same kind as the NT, which are virtually contemporary documents, while Genesis is separated by we do not know how many sad exiled generations from the Fall, but certainly there was an Eden on this very unhappy earth. We all long for it, and we are constantly glimpsing it: our whole nature at its best and least corrupted, its gentlest and most humane, is still soaked with the sense of 'exile'. […] As far as we can go back the nobler pan of the human mind is filled with the thoughts of sibb, peace and goodwill, and with the thought of its loss.[/citation]
(b) De plus, à la suite de ce passage, Tolkien adopte une lecture tout aussi semi-historique du « millenium » :
[citation=L96, 1945]Still I think there will be a 'millenium', the prophesied thousand-year rule of the Saints, i.e. those who have for all their imperfections never finally bowed heart and will to the world or the evil spirit (in modern but not universal terms: mechanism, 'scientific' materialism. Socialism in either of its factions now at war).[/citation]
Ces lectures littérales, chez Tolkien, de l’Eden comme du millenium, sont tout à fait cohérentes avec cette affirmation de foi :
[citation=L250, 1963]His words are always to be understood litterally.[/citation]
De ce fait, nous ne devrions pas avoir de « mal à concevoir la "victoire finale" selon Tolkien comme un fait historique. »
Une « victoire finale » marque à la fois l’achèvement de l’histoire de ce monde et le début du « monde à venir » ([Mc 10:30, Ep 1:21, He 2:5, …]), car Tolkien est assuré que le Paradis perdu n’est que « l’ombre des choses à venir » ([Col 2:17]) pour celui qui marche sur le « chemin de la repentance » :
[citation=L96, 1945]We shall never recover [Eden], for that is not the way of repentance, which works spirally and not in a closed circle; we may recover something like it, but on a higher plane. (…) Of course, I suppose that, subject to the permission of God, the whole human race (as each individual) is free not to rise again but to go to perdition and carry out the Fall to its bitter bottom (as each individual can singulariter). And at certain periods, the present is notably one, that seems not only a likely event but imminent.[/citation]
Ce « chemin de la repentance » dont parle Tolkien repose finalement sur un choix de l’homme comme de l’humanité pour s’élever ou s’abaisser et trouve son prolongement dans les remarques de Lamorte ou de Cullman à propos de la vision biblique du Temps :
[citation=A. Lamorte, Le Problème du Temps dans le Prophétisme biblique, Beatenberg, 1960, p. 108, et passim]L’expression symbolique du temps biblique est une conception linéaire ascendante, car la ligne qui part de la création a son but situé... en Dieu[/citation]
[citation=O. Cullmann, Christ et le Temps, Delachaux, 1947][Ce but] imprime à l’ensemble de l’histoire, qui se réalise tout au long de cette ligne, un mouvement d’élévation vers lui.[/citation]
Pour filer l’image de Tolkien, Le Temps de l’Histoire, qu’elle soit individuelle, collective, nationale ou mondiale n’est pas un « cercle » mais une « spirale ». Un Temps toutefois qui n’a pas la même valeur pour chacun, une spirale qui n’a pas le même sens pour tout le monde. Une certitude : que cette spirale soit ascendante (la spirale de la « repentance » qui conduit à un « plan plus élevé ») ou bien descendante (la spirale de la « Chute » qui « conduit à la perdition »), cette spirale, tel l’escalier d’une ziggourat spirituelle, conduit l’humanité vers sa fin (la rencontre avec le Dieu Créateur [L153, L310]), et le croyant vers son but (la rencontre avec son Sauveur [L250,1963])
Mais revenons au caractère « historique » de la « victoire finale ».
Ayant déjà constaté au cours de cette étude combien le légendaire de Tolkien contenait une image de sa pensée de l’histoire et du salut, tournons nous alors vers l’expression de cette victoire finale dans le monde de la Terre du Milieu, victoire qui se cristallise autour du « Salut » d’Arda, matérialisation physique du Salut des Hommes.
Arda, voilà une entité du légendaire qui mériterait à elle seule une étude entière.
Contentons nous, ici de rappeler que le « Royaume de la Terre » (« realm », c’est la signification d’Arda [HX, p.358] + [Silm, p.26/Valaquenta]), alors que la Vision l’annonçait pour être créé sans tâche (Arda Unmarred), est apparu souillé et blessé « dès le commencement » ([1Jn 3:8]), par la dissonance introduite par Melkor dans la Grande Musique. Le monde physique, le lieu de l’Histoire, a donc toujours été Arda Marred, Arda la Meurtrie, Arda la Salie. La victoire finale consiste donc, dans le légendaire, dans l’accomplissement de l’œuvre initialement bonne d’Eru, soit la guérison des blessures que Melkor a infligées au « Royaume » qui deviendra Arda la Guérie, Arda Envinyanta. Mais quant à son statut dans temporel (dans un autre âge de notre Temps physique ou bien hors du Temps ?), Tolkien lui-même refusait de prendre position comme, par exemple en ce passage :
[citation=HX, p.405/MythsT.VII, voir également HX, p.251-252]Men will also 'fade', if it proves to be the plan that things shall still go on, when they have completed their function. But even the Elves had the notion that this would not be so: that the end of Men would somehow be bound up with the end of history, or as they called it 'Arda Marred' (Arda Sahta), and the achievement of 'Arda Healed' (Arda Envinyanta). (They do not seem to have been clear or precise - how should they be! - whether Arda Envinyanta was a permanent state of achievement, which could therefore only be enjoyed 'outside Time', as it were: surveying the Tale as an englobed whole; or a state of unmarred bliss within Time and in a 'place' that was in some sense a lineal and historical descent of our world or 'Arda Marred'. They seem often to have meant both. […])[/citation]
S’il reste vague sur la situation d’Arda Envinyanta (= Arda Healed # Arda Unmarred [HX, p.251]) une remarque dans ses lettres pourrait faire pencher vers la seconde hypothèse : en [/, 1963], Tolkien écrit que Frodo est parti pour « Arda Unmarred » pour guérir de blessures qui ne peuvent être guéries « sur terre, ou dans le Temps » :
[citation=L246, 1963]'Alas! there are some wounds that cannot be wholly cured', said Gandalf (III 268) – not in Middle-earth. Frodo was sent or allowed to pass over Sea to heal him – if that could be done, before he died. He would have eventually to 'pass away': no mortal could, or can, abide for ever on earth, or within Time. So he went both to a purgatory and to a reward, for a while: a period of reflection and peace and a gaining of a truer understanding of his position in littleness and in greatness, spent still in Time amid the natural beauty of 'Arda Unmarred', the Earth unspoiled by evil.
Bilbo went too. […] it is difficult to imagine a hobbit, even one who had been through Frodo's experiences, being really happy even in an earthly paradise without a companion of his own kind, and Bilbo was the person that Frodo most loved.[/citation]
Mais il me semble plus juste de penser qu’il ne faut pas trancher : de même que le Tabernacle puis le Temple étaient les représentations physiques (dans ce monde et dans ce temps) d’un plan céleste (hors du monde et hors du temps) montrées par Dieu à Moïse puis à David, de même que la Jérusalem ‘Céleste’ est destinée à prendre corps dans « un nouveau ciel et une nouvelle terre », de même il ne me semble pas illusoire de penser qu’Arda la Guérie est à la fois hors du Temps (l’Arda de la Vision, Arda Unmarred) et destinée à prendre corps en étant façonnée par les « hommes bons » ([emphase]« 'good Men' – families and their chiefs who rejecting the service of Evil »[/emphase] = [L131]).
L’application de ces légendes quant au but que Tolkien attribuait à l’Histoire est donc qu’à la « Fin des temps », notre monde (Arda Marred) « sera libéré de la servitude de la corruption » (Arda Healed ; [Ro 8:21]) à partir du ‘souvenir’ de l’Eden perdu (Arda Unmarred). Nous en aurons confirmation plus loin.
Semprini Wrote:Il me semble que Tolkien croit à une fin de l'Histoire, ce qui se rapproche d'une philosophie de l'Histoire, laquelle ne croit en un progrès que dans la mesure où l'on se rapproche du salut.
Oui, Tolkien croit en une fin de l’histoire, doublement même : il croit en une fin de l’histoire qui « le rapproche du salut », mais également en un but de l’histoire, autrement dit en une histoire du Salut, conduite par Dieu « notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » [1 Tm 2:3-4]
L’Histoire, dans cette conception du salut, devient le lieu et la durée où la patience de Dieu s’exerce, le lieu où le temps s’écoule, entre l’expulsion d’un Paradis suite à la Chute, et le jour de la manifestation du Créateur ([emphase]« One God Creator »[/emphase] = [HX,p.330]), à la fois Juge ([emphase]« One Judge »[/emphase] = [L86, p.97]) et Sauveur ([emphase]« Saviour »[/emphase] [L250, p.340]).
Dans cette espace et cette durée, [emphase]« nous qui sommes tous ‘dans le même bateau’ devons nous abstenir de prendre la place du Juge »[/emphase] écrit Tolkien ([L181, p.234]) ; comprenons qu’il n’est pas de notre capacité de « damner » notre prochain, de condamner le comportement de l’autre face à la tentation et donc de juger de son Salut. Seul Dieu en a le droit.
À nouveau une pensée toute biblique puisque Paul demande la même humilité aux chrétiens de l’église de Corinthe :
[citation=1Co 4:5]C’est pourquoi ne jugez de rien avant le temps, avant la venue du Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui manifestera les desseins des cœurs. Alors la louange de chacun viendra de la part de Dieu.[/citation]
Si « l’avènement du jour de Dieu » ([2P 3:12]), qui verra l’établissement « de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera » (v.13), peut sembler tarder, c’est que Dieu « use de patience envers [les hommes] » (v.9), Dieu pour qui « un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour » (v.8), Dieu dont la « patience » est source de « salut » (v.15), car « il ne veut pas qu’aucun périsse, mais (il veut) que tous arrivent à la repentance. » (v.9)
Mais que personne ne doute, si Jean associe connaissance de Dieu et Vie éternelle ([Jn 17:3]), le prophète Osée, lui, associe cette même connaissance à la venue de Dieu car c’est elle qui fera entrer le croyant dans l’éternité ; et cette « venue est aussi certaine que celle de l’aurore. Il viendra pour nous comme une ondée, Comme la pluie du printemps qui arrose la terre. » ([Os 6:3]). Cette certitude d’une vie éternelle après [emphase]« la grande Fin »[/emphase] ([L156]), nous la retrouvons chez Tolkien :
[citation=L45, 1941]There is a place called 'heaven' where the good here unfinished is completed; and where the stories unwritten, and the hopes unfulfilled, are continued.[/citation]
Laurent écrivait qu’il avait « du mal à concevoir la "victoire finale" selon Tolkien comme un fait historique. » C’est que, selon lui, cette « victoire finale » est hors du Temps, hors de la « temporalité qu'impliquait la Chute par le biais de la mort. »
Mais deux choses :
(a) premièrement, pour Tolkien, l’Histoire ne commence pas avec la Chute puisqu’il adopte une lecture semi-historique du Jardin d’Eden :
[citation=L96, 1945]But partly as a development of my own thought on my lines and work (technical and literary), partly in contact with C.S.L., and in various ways not least the firm guiding hand of Alma Mater Ecclesia, I do not now feel either ashamed or dubious on the Eden 'myth'. It has not, of course, historicity of the same kind as the NT, which are virtually contemporary documents, while Genesis is separated by we do not know how many sad exiled generations from the Fall, but certainly there was an Eden on this very unhappy earth. We all long for it, and we are constantly glimpsing it: our whole nature at its best and least corrupted, its gentlest and most humane, is still soaked with the sense of 'exile'. […] As far as we can go back the nobler pan of the human mind is filled with the thoughts of sibb, peace and goodwill, and with the thought of its loss.[/citation]
(b) De plus, à la suite de ce passage, Tolkien adopte une lecture tout aussi semi-historique du « millenium » :
[citation=L96, 1945]Still I think there will be a 'millenium', the prophesied thousand-year rule of the Saints, i.e. those who have for all their imperfections never finally bowed heart and will to the world or the evil spirit (in modern but not universal terms: mechanism, 'scientific' materialism. Socialism in either of its factions now at war).[/citation]
Ces lectures littérales, chez Tolkien, de l’Eden comme du millenium, sont tout à fait cohérentes avec cette affirmation de foi :
[citation=L250, 1963]His words are always to be understood litterally.[/citation]
De ce fait, nous ne devrions pas avoir de « mal à concevoir la "victoire finale" selon Tolkien comme un fait historique. »
Une « victoire finale » marque à la fois l’achèvement de l’histoire de ce monde et le début du « monde à venir » ([Mc 10:30, Ep 1:21, He 2:5, …]), car Tolkien est assuré que le Paradis perdu n’est que « l’ombre des choses à venir » ([Col 2:17]) pour celui qui marche sur le « chemin de la repentance » :
[citation=L96, 1945]We shall never recover [Eden], for that is not the way of repentance, which works spirally and not in a closed circle; we may recover something like it, but on a higher plane. (…) Of course, I suppose that, subject to the permission of God, the whole human race (as each individual) is free not to rise again but to go to perdition and carry out the Fall to its bitter bottom (as each individual can singulariter). And at certain periods, the present is notably one, that seems not only a likely event but imminent.[/citation]
Ce « chemin de la repentance » dont parle Tolkien repose finalement sur un choix de l’homme comme de l’humanité pour s’élever ou s’abaisser et trouve son prolongement dans les remarques de Lamorte ou de Cullman à propos de la vision biblique du Temps :
[citation=A. Lamorte, Le Problème du Temps dans le Prophétisme biblique, Beatenberg, 1960, p. 108, et passim]L’expression symbolique du temps biblique est une conception linéaire ascendante, car la ligne qui part de la création a son but situé... en Dieu[/citation]
[citation=O. Cullmann, Christ et le Temps, Delachaux, 1947][Ce but] imprime à l’ensemble de l’histoire, qui se réalise tout au long de cette ligne, un mouvement d’élévation vers lui.[/citation]
Pour filer l’image de Tolkien, Le Temps de l’Histoire, qu’elle soit individuelle, collective, nationale ou mondiale n’est pas un « cercle » mais une « spirale ». Un Temps toutefois qui n’a pas la même valeur pour chacun, une spirale qui n’a pas le même sens pour tout le monde. Une certitude : que cette spirale soit ascendante (la spirale de la « repentance » qui conduit à un « plan plus élevé ») ou bien descendante (la spirale de la « Chute » qui « conduit à la perdition »), cette spirale, tel l’escalier d’une ziggourat spirituelle, conduit l’humanité vers sa fin (la rencontre avec le Dieu Créateur [L153, L310]), et le croyant vers son but (la rencontre avec son Sauveur [L250,1963])
Mais revenons au caractère « historique » de la « victoire finale ».
Ayant déjà constaté au cours de cette étude combien le légendaire de Tolkien contenait une image de sa pensée de l’histoire et du salut, tournons nous alors vers l’expression de cette victoire finale dans le monde de la Terre du Milieu, victoire qui se cristallise autour du « Salut » d’Arda, matérialisation physique du Salut des Hommes.
Arda, voilà une entité du légendaire qui mériterait à elle seule une étude entière.
Contentons nous, ici de rappeler que le « Royaume de la Terre » (« realm », c’est la signification d’Arda [HX, p.358] + [Silm, p.26/Valaquenta]), alors que la Vision l’annonçait pour être créé sans tâche (Arda Unmarred), est apparu souillé et blessé « dès le commencement » ([1Jn 3:8]), par la dissonance introduite par Melkor dans la Grande Musique. Le monde physique, le lieu de l’Histoire, a donc toujours été Arda Marred, Arda la Meurtrie, Arda la Salie. La victoire finale consiste donc, dans le légendaire, dans l’accomplissement de l’œuvre initialement bonne d’Eru, soit la guérison des blessures que Melkor a infligées au « Royaume » qui deviendra Arda la Guérie, Arda Envinyanta. Mais quant à son statut dans temporel (dans un autre âge de notre Temps physique ou bien hors du Temps ?), Tolkien lui-même refusait de prendre position comme, par exemple en ce passage :
[citation=HX, p.405/MythsT.VII, voir également HX, p.251-252]Men will also 'fade', if it proves to be the plan that things shall still go on, when they have completed their function. But even the Elves had the notion that this would not be so: that the end of Men would somehow be bound up with the end of history, or as they called it 'Arda Marred' (Arda Sahta), and the achievement of 'Arda Healed' (Arda Envinyanta). (They do not seem to have been clear or precise - how should they be! - whether Arda Envinyanta was a permanent state of achievement, which could therefore only be enjoyed 'outside Time', as it were: surveying the Tale as an englobed whole; or a state of unmarred bliss within Time and in a 'place' that was in some sense a lineal and historical descent of our world or 'Arda Marred'. They seem often to have meant both. […])[/citation]
S’il reste vague sur la situation d’Arda Envinyanta (= Arda Healed # Arda Unmarred [HX, p.251]) une remarque dans ses lettres pourrait faire pencher vers la seconde hypothèse : en [/, 1963], Tolkien écrit que Frodo est parti pour « Arda Unmarred » pour guérir de blessures qui ne peuvent être guéries « sur terre, ou dans le Temps » :
[citation=L246, 1963]'Alas! there are some wounds that cannot be wholly cured', said Gandalf (III 268) – not in Middle-earth. Frodo was sent or allowed to pass over Sea to heal him – if that could be done, before he died. He would have eventually to 'pass away': no mortal could, or can, abide for ever on earth, or within Time. So he went both to a purgatory and to a reward, for a while: a period of reflection and peace and a gaining of a truer understanding of his position in littleness and in greatness, spent still in Time amid the natural beauty of 'Arda Unmarred', the Earth unspoiled by evil.
Bilbo went too. […] it is difficult to imagine a hobbit, even one who had been through Frodo's experiences, being really happy even in an earthly paradise without a companion of his own kind, and Bilbo was the person that Frodo most loved.[/citation]
Mais il me semble plus juste de penser qu’il ne faut pas trancher : de même que le Tabernacle puis le Temple étaient les représentations physiques (dans ce monde et dans ce temps) d’un plan céleste (hors du monde et hors du temps) montrées par Dieu à Moïse puis à David, de même que la Jérusalem ‘Céleste’ est destinée à prendre corps dans « un nouveau ciel et une nouvelle terre », de même il ne me semble pas illusoire de penser qu’Arda la Guérie est à la fois hors du Temps (l’Arda de la Vision, Arda Unmarred) et destinée à prendre corps en étant façonnée par les « hommes bons » ([emphase]« 'good Men' – families and their chiefs who rejecting the service of Evil »[/emphase] = [L131]).
L’application de ces légendes quant au but que Tolkien attribuait à l’Histoire est donc qu’à la « Fin des temps », notre monde (Arda Marred) « sera libéré de la servitude de la corruption » (Arda Healed ; [Ro 8:21]) à partir du ‘souvenir’ de l’Eden perdu (Arda Unmarred). Nous en aurons confirmation plus loin.

