25-04-2003, 13:51
"And now....the conclusion :-))
Par contre, une chose sûre à mon sens : pour Tolkien, Arda Healed n’est pas ‘figée’, de même que le salut n’est pas statique. Tolkien, je pense, tenait à cette notion de « progrès ». Progression (vers le haut ou vers le bas) de l’histoire qui nous conduit à Dieu, mais aussi progrès dans la Vie éternelle, envisagée non pas comme un état de béatitude sans horizon, mais comme un mouvement de l’âme, « transformée en la même image [que celle de Dieu], de gloire en gloire » [2Co 3:18]. Un premier indice se trouve dans le fait que si Arda Guérie ([emphase]« Arda Healed (or Remade) »[/emphase] [HX, p.251]) ou [emphase]« New Arda »[/emphase] [HX, p.251.252] est une Terre exempte de la corruption originelle introduite dans la création par Melkor tout comme Arda Unmarred, elle est également « plus grande » qu’Arda Unmarred ; l’Arda à venir est [emphase]« plus grande »[/emphase] que l’Arda telle qu’elle avait été conçue initialement ([HX, 351]).
De plus, c’est certainement ce rejet d’une félicité toute statique qui montre Tolkien se refusant à imaginer (ou à proposer) « un monde secondaire » où la Vision serait entièrement achevée ; et cette ouverture qui découle d’une telle pensée de « l’achèvement » envisagé comme participation active et progrès se traduit dans les textes légendaires par l’ignorance totale des Valar quant à « la fin du Monde » ou concernant le « monde à venir » après la fin dernière de Melkor :
[citation=Silm, p.19-20/Ainulindalë]But even as Ulmo spoke, and while the Ainur were yet gazing upon this vision, it was taken away and hidden from their sight; and it seemed to them that in that moment they perceived a new thing, Darkness, which they had not known before except in thought. But they had become enamoured of the beauty of the vision and engrossed in the unfolding of the World which came there to being, and their minds were filled with it; for the history was incomplete and the circles of time not full-wrought when the vision was taken away. And some have said that the vision ceased ere the fulfilment of the Dominion of Men and the fading of the Firstborn; wherefore, though the Music is over all, the Valar have not seen as with sight the Later Ages or the ending of the World.[/citation]
D’où les Valar d’encourager les hommes de Númenor quant à l’avenir d’Arda en leur disant :
[citation=Silm, p.265/Akallabêth]Hope (…) that in the end even the least of your desires shall have fruit. The love of Arda was set in your hearts by Ilúvatar, and he does not plant to no purpose. Nonetheless, many ages of Men unborn may pass ere that purpose is made known; and to you it will be revealed and not to the Valar.[/citation]
Enfin, Tolkien relevant si souvent l’aspect Créateur d’Eru, je trouve cohérent de penser que la Vision ne sera jamais achevée, parce que les Enfants d’Eru, à l’image d’Eru, ne pourront jamais se passer de créer.
Donc oui, Semprini a raison de dire que les chrétiens espèrent une « félicité éternelle [qui] règnera pour les élus », mais l’expression (non biblique) a toujours laissé entendre un état de contemplation passive qui me semble bien éloignée de la conception du Salut selon Tolkien ; lequel est un salut « organique » : un Salut des Hommes qui passe par le Salut de la Terre, un Salut de la Terre qui passe par le Salut des Hommes.La foi millénariste de Tolkien pourrait, une fois encore, enrichir ses écrits et inversement. Pour cela, il ne me paraît pas inutile de revenir sur la notion du « millenium ».
Donnons-en premièrement une présentation.
Au sens strict, les termes de « millenium » et de « millénarisme » désignent, dans la tradition chrétienne, la croyance selon laquelle le Christ reviendra sur terre pour y régner glorieusement pendant mille ans avec les justes ressuscités. À ce millénaire devront succéder la résurrection et le jugement universels, puis la fin de ce monde et l’établissement du règne de Dieu. Cette croyance s’appuie sur un passage de l’Apocalyspe interprété littéralement :
[citation=Ap 20:1-6]Puis je vis descendre du ciel un ange qui tenait la clef de l’abîme et une grande chaîne à la main.
Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans.
Il le jeta dans l’abîme, qu’il ferma et scella au-dessus de lui, afin qu’il ne séduise plus les nations, jusqu’à ce que mille ans soient accomplis. Après cela, il faut qu’il soit délié pour un peu de temps.
Je vis des trônes. A ceux qui s’y assirent fut donné le pouvoir de juger. Et (je vis) les âmes de ceux qui étaient morts sous la hache à cause du témoignage de Jésus et de la parole de Dieu, et de ceux qui ne s’étaient pas prosternés devant la bête ni devant son image et qui n’avaient pas reçu la marque sur le front ni sur la main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec Christ, pendant mille ans.
Les autres morts ne revinrent pas à la vie jusqu’à ce que mille anssoient accomplis. C’est la première résurrection.
Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection ! La seconde mort n’a pas de pouvoir sur eux, mais ils seront sacrificateurs de Dieu et du Christ, et ils règneront avec lui pendant les mille ans.[/citation]
Plusieurs commentateurs pensent que la seconde Épître de Pierre, reprenant un verset des Psaumes ([Ps 90:4] « Car mille ans sont, à tes yeux, Comme le jour d’hier, quand il passe, Et comme une veille de la nuit ») voulait corriger certaines constructions fondées sur une interprétation littérale du texte de Jean :
[citation=2P 3:8]Mais il est un point que vous ne devez pas oublier, bien-aimés: c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour[/citation]
Mais le thème des milles ans véritables aura un rayonnement immense. Il est présent dans une apocalypse juive (possiblement retouchée par un copiste chrétien) :
[citation=Apocalypse d’Élie, III, 97-99, in Écrits Intertestamentaires, La Pléiade]En ce jour-là vient du Ciel l’Oint, le Roi, avec tous les Saints ; il brûle la terre et y passe mille ans. Comme les pécheurs y ont dominé, il créera un nouveau ciel et une nouvelle terre. Il n’y aura en eux ni Diable ni mort. Il règnera avec les saints ; ils montent et descendent ; ils sont avec les anges en tout temps, ils sont avec l’Oint pendant mille ans.[/citation]
Justin dans le chapitre 80 de son Dialogue avec Tryphon rappelle que :
[citation=Dial. 80:4]pour moi, et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair arrivera pendant mille ans dans Jérusalem rebâtie, décorée et agrandie, comme les prophètes Ézéchiel, Isaïe et les autres l’affirment.[/citation]
Irénée reprend cet enseignement :
[citation=Contre les Hérésies V, 36, 3][…] puis ce sera le septième jour, jour du repos […] ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité, après qu’aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C’est ce que confesse l’apôtre Paul, lorsqu’il dit que ‘‘la création sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu’’ [[Ro 8:19-21]]. […] C’est [Dieu le Père] qui a modelé l’homme et promis aux pères l’héritage de la terre ; c’est lui qui le donnera lors de la résurrection des justes et réalisera ses promesses dans le royaume de son Fils ; c’est lui enfin qui accordera, selon sa paternité, ces biens que l’œil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendu et qui ne sont pas montés au cœur de l’homme. Il n’y a en effet […]qu’un seul genre humain, en lequel s’accomplissent les mystères de Dieu. Ces mystères, ‘‘les anges aspirent à les contempler’’, mais ils ne peuvent scruter la Sagesse de Dieu […] Car Dieu a voulu que sa Progéniture, le Verbe premier-né, descende vers la créature, c’est-à-dire vers l’ouvrage modelé, et soit saisie par elle, et que la créature à son tour saisisse le Verbe et monte vers lui, dépassant ainsi les anges et devenant à l’image et à la ressemblance de Dieu.[/citation]
Ainsi, « au temps du royaume », le centre spirituel de cette « terre renouvelée » est donc « la Jérusalem […] rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut » écrit Irénée en [ Adv. Haer. V, 35, 2] ; et, auparavant, d’interpréter un passage d’Ésaïe comme la description de la vie sur Terre lors du « gouvernement des Saints » ([emphase]« rule of the Saints »[/emphase], [L96]) :
[citation=Es 65:18-22]Réjouissez-vous plutôt Et soyez à toujours dans l’allégresse, A cause de ce que je crée; Car je crée Jérusalem pour l’allégresse Et son peuple pour la joie.
Je ferai de Jérusalem mon allégresse Et de mon peuple ma joie; On n’y entendra plus Le bruit des pleurs et le bruit des cris.
Il n’y aura plus là De nourrisson vivant quelques jours seulement, Ni de vieillard qui n’accomplisse pas ses jours; Car le plus jeune mourra à cent ans, Et le pécheur âgé de cent ans sera (considéré comme) maudit.
Ils bâtiront des maisons Et les habiteront; Ils planteront des vergers Et en mangeront le fruit.
Ils ne bâtiront pas des maisons Pour qu’un autre (les) habite, Ils ne planteront pas Pour la nourriture d’un autre; Car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, Et mes élus jouiront de l’oeuvre de leurs mains.[/citation]
À ce texte on peut ajouter, pour notre propos, celui qu’on lit en :
[citation=Ap 22:2]Au milieu de la place de la ville [Jérusalem] et sur les deux bords du fleuve, se trouve l’arbre de vie, qui produit douze récoltes et donne son fruit chaque mois. Les feuilles de l’arbre servent à la guérison des nations.[/citation]
Il se pourrait qu’un écrit du légendaire de Tolkien soit un écho de ces textes ; en effet, bien que le texte Of the beginning of time and its reckoning en [HX, p.50] repose sur des jeux numérique complexes, une remarque a attiré mon attention après avoir rassemblé les passage présentés ci-dessus :
[citation]Now measured by the flowering of the Trees there were twelve hours in each Day of the Valar, and one thousand of such days the Valar took to be a year in their realm.[/citation]
Nous avons donc les parallèles suivant :L’Arbre de vie = les (deux) arbres (de Valinor)
Les Douze récoltes par an = douze floraison par jour des Valar
Les Mille ans du millenium = les milles jours d’une année dans le royaume des Valar.
Si on se souvient que « devant le Seigneur », dans le royaume divin, « un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour », les parallèles n’en ressortent qu’avec plus de force ! On pourra objecter que les Deux Arbres de Valinor sont au commencement d’Arda, alors que l’Arbre de l’Apocalypse appartient au monde à venir. Mais premièrement cet arbre n’est autre que « l’arbre de vie » du jardin d’Eden. De plus, les Deux Arbres de Valinor ne peuvent que nous faire penser aux deux arbres au centre du jardin d’Eden, l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Enfin et surtout, un second passage du légendaire doit être rappelé ; il s’agit d’un passage de l’Akallabêth : alors que Nimloth, l’Arbre Blanc de Númenor (issu de celeborn, issu de Galathion, image de Telperion, le plus âgé des Deux Arbres de Valinor !) est sur le point de périr par la main du roi Ar-Pharazôn manipulé par Sauron, Isildur vole un de ses fruit pour sauvegarder sa semence. Ayant dû affronter de nuit toute des gardes qui lui infligèrent de sévères blessures, dont il souffrit pendant tout l’hiver :
[citation=Silm, p.273/Akallabêth]Then the fruit was planted in secret, and it was blessed by Amandil; and a shoot arose from it and sprouted in the spring. But when its first leaf opened then Isildur, who had lain long and come near to death, arose and was troubled no more by his wounds.[/citation]
Ainsi, le jeune plant image de Telperion, l’Arbre Blanc de Valinor possède, de par ses feuilles, le même pouvoir de guérison que son homologue, l’Arbre de vie de l’Eden et du monde à venir.Il me semble donc évident que la thématique des arbres et de l’Arbre Blanc, chez Tolkien, relève non seulement de son amour pour la nature et les arbres en particulier mais également marque l’influence de la foi de Tolkien dans le façonnement de son légendaire.
Cette constatation, toutefois, n’est pas nécessaire pour qu’on se rende compte que, réciproquement, l’œuvre de Tolkien nous permet à nouveau de mieux cerner sa foi. En effet, dans les références bibliques et extra-bibliques que nous avons présentées, est apparue une « création renouvelée », une « création affranchie de la servitude de la corruption » [Ro 8:21], centrée en une « Jérusalem rebâtie (…) et agrandie », où les jours des hommes sont « comme les jours des arbres », où la servitude, l’esclavage des corps comme de la pensée sont bannis, où les élus participent à la création par « l’œuvre de leurs mains », une création enfin où « l’arbre de vie » procure, par ses feuilles, « la guérison des nations », ces nations qui avaient été « séduites » par Satan, « le serpent ancien », celui qui était là depuis le commencement.La pensée et la foi de Tolkien affleurent alors dans son légendaire en autant d’échos possibles à cette tradition chrétienne : (a) Tout d’abord, dans le monde mythique d’Eä, les Valar n’ont pu avoir une « Vision » complète du « Dessein d’Eru » tout comme « des anges [qui] ne peuvent scruter la Sagesse de Dieu » (Irénée).
(b) Dans ce Dessein, la Nouvelle Arda (« New Arda » [HX, p.251.252]), nous l’avons vu, est une Terre exempte de la corruption originelle introduite dans la création par Melkor et « plus grande » qu’Arda Unmarred, Arda telle qu’elle avait été conçue initialement ([HX, 351]).
© Ensuite, cette guérison d’Arda passera nécessairement par la fin de l’emprise de la Machine ; une Machine dont l’origine se trouve en Melkor, le tueur des Deux Arbres de Valinor ; or :
[citation=HX, p.261]Now one of the objects of the Trees (as later of the Jewels) was the healing of the hurts of Melkor » [HX, p.377].
« Maybe, there is healing in the light of Laurelin and hope in the blossom of Telperion […][/citation]
Ainsi, que ce soit au tout début du mythe, au cours de l’histoire, ou à sa fin, la [emphase]« guérison des blessures (infligées par) Melkor »[/emphase] est liée aux arbres (par leur action directe, par l’action de leurs images, la lignée des Arbres Blancs, ou bien par celle des Silmarils qui contiennent leur lumière)
(d) Enfin, cette guérison d’Arda est aussi liée à l’action, à « l’œuvre des mains » des hommes :
[citation=HX, p.319]This then, I propound, was the errand of Men, not the followers, but the heirs and fulfillers of all: to heal the Marring of Arda, already foreshadowed before their devising; and to do more, as agents of the magnificence of Eru: to enlarge the Music and surpass the Vision of the World![/citation]
Il est avéré que le légendaire de Tolkien s’est « teinté » toujours plus de sa foi au cours de son élaboration sans fin ; et nous avons une confirmation de l’importance de la guérison d’Arda par l’action des hommes dans ce dernier texte :
[citation=HX, p.343]They [les elfes] still believe that Eru's healing of all the griefs of Arda will come now by or through Men ; but the Elves' part in the healing or redemption will be chiefly in the restoration of the love of Arda, to which their memory of the Past and understanding of what might have been will contribute. Arda they say will be destroyed by wicked Men (or the wickedness in Men ); but healed through the goodness in Men. The wickedness, the domineering lovelessness, the Elves will offset. By the holiness of good men – their direct attachment to Eru, before and above all Eru's works – the Elves may be delivered from the last of their griefs: sadness; the sadness that must come even from the unselfish love of anything less than Eru.[/citation]
Ce texte nous servira de conclusion, puisque, sous le couvert du légendaire, il synthétise presque la pensée de Tolkien quant au sens de l’Histoire des Hommes et de la Terre. Prisonnier d’un mal qui les ronge (« the wickedness in Men »), les Hommes ne peuvent que détruire la Terre qui leur a été donnée; mais « toutes les peines » et « la tristesse » engendré par le péché trouveront leur fin lorsque Dieu annoncera la Fin des Temps, période au cours de laquelle les « hommes bons », ces hommes qui lui auront été fidèlement « attachés », par leur « sainteté » « guériront » la Terre au cours du millenium. Alors viendra la Fin de l’Histoire, et, « dans le monde à venir », ces « hommes bons » « verront face à face » le Dieu de leur Salut et « connaîtront comme ils ont été connus » ([1Co 13:12]). Un monde à venir éternel où :
[citation=L45, 1941]the good here unfinished is completed ; and where the stories unwritten, and the hopes unfulfilled, are continued.[/citation]
Sosryko
:-))
Par contre, une chose sûre à mon sens : pour Tolkien, Arda Healed n’est pas ‘figée’, de même que le salut n’est pas statique. Tolkien, je pense, tenait à cette notion de « progrès ». Progression (vers le haut ou vers le bas) de l’histoire qui nous conduit à Dieu, mais aussi progrès dans la Vie éternelle, envisagée non pas comme un état de béatitude sans horizon, mais comme un mouvement de l’âme, « transformée en la même image [que celle de Dieu], de gloire en gloire » [2Co 3:18]. Un premier indice se trouve dans le fait que si Arda Guérie ([emphase]« Arda Healed (or Remade) »[/emphase] [HX, p.251]) ou [emphase]« New Arda »[/emphase] [HX, p.251.252] est une Terre exempte de la corruption originelle introduite dans la création par Melkor tout comme Arda Unmarred, elle est également « plus grande » qu’Arda Unmarred ; l’Arda à venir est [emphase]« plus grande »[/emphase] que l’Arda telle qu’elle avait été conçue initialement ([HX, 351]).
De plus, c’est certainement ce rejet d’une félicité toute statique qui montre Tolkien se refusant à imaginer (ou à proposer) « un monde secondaire » où la Vision serait entièrement achevée ; et cette ouverture qui découle d’une telle pensée de « l’achèvement » envisagé comme participation active et progrès se traduit dans les textes légendaires par l’ignorance totale des Valar quant à « la fin du Monde » ou concernant le « monde à venir » après la fin dernière de Melkor :
[citation=Silm, p.19-20/Ainulindalë]But even as Ulmo spoke, and while the Ainur were yet gazing upon this vision, it was taken away and hidden from their sight; and it seemed to them that in that moment they perceived a new thing, Darkness, which they had not known before except in thought. But they had become enamoured of the beauty of the vision and engrossed in the unfolding of the World which came there to being, and their minds were filled with it; for the history was incomplete and the circles of time not full-wrought when the vision was taken away. And some have said that the vision ceased ere the fulfilment of the Dominion of Men and the fading of the Firstborn; wherefore, though the Music is over all, the Valar have not seen as with sight the Later Ages or the ending of the World.[/citation]
D’où les Valar d’encourager les hommes de Númenor quant à l’avenir d’Arda en leur disant :
[citation=Silm, p.265/Akallabêth]Hope (…) that in the end even the least of your desires shall have fruit. The love of Arda was set in your hearts by Ilúvatar, and he does not plant to no purpose. Nonetheless, many ages of Men unborn may pass ere that purpose is made known; and to you it will be revealed and not to the Valar.[/citation]
Enfin, Tolkien relevant si souvent l’aspect Créateur d’Eru, je trouve cohérent de penser que la Vision ne sera jamais achevée, parce que les Enfants d’Eru, à l’image d’Eru, ne pourront jamais se passer de créer.
Donc oui, Semprini a raison de dire que les chrétiens espèrent une « félicité éternelle [qui] règnera pour les élus », mais l’expression (non biblique) a toujours laissé entendre un état de contemplation passive qui me semble bien éloignée de la conception du Salut selon Tolkien ; lequel est un salut « organique » : un Salut des Hommes qui passe par le Salut de la Terre, un Salut de la Terre qui passe par le Salut des Hommes.La foi millénariste de Tolkien pourrait, une fois encore, enrichir ses écrits et inversement. Pour cela, il ne me paraît pas inutile de revenir sur la notion du « millenium ».
Donnons-en premièrement une présentation.
Au sens strict, les termes de « millenium » et de « millénarisme » désignent, dans la tradition chrétienne, la croyance selon laquelle le Christ reviendra sur terre pour y régner glorieusement pendant mille ans avec les justes ressuscités. À ce millénaire devront succéder la résurrection et le jugement universels, puis la fin de ce monde et l’établissement du règne de Dieu. Cette croyance s’appuie sur un passage de l’Apocalyspe interprété littéralement :
[citation=Ap 20:1-6]Puis je vis descendre du ciel un ange qui tenait la clef de l’abîme et une grande chaîne à la main.
Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans.
Il le jeta dans l’abîme, qu’il ferma et scella au-dessus de lui, afin qu’il ne séduise plus les nations, jusqu’à ce que mille ans soient accomplis. Après cela, il faut qu’il soit délié pour un peu de temps.
Je vis des trônes. A ceux qui s’y assirent fut donné le pouvoir de juger. Et (je vis) les âmes de ceux qui étaient morts sous la hache à cause du témoignage de Jésus et de la parole de Dieu, et de ceux qui ne s’étaient pas prosternés devant la bête ni devant son image et qui n’avaient pas reçu la marque sur le front ni sur la main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec Christ, pendant mille ans.
Les autres morts ne revinrent pas à la vie jusqu’à ce que mille anssoient accomplis. C’est la première résurrection.
Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection ! La seconde mort n’a pas de pouvoir sur eux, mais ils seront sacrificateurs de Dieu et du Christ, et ils règneront avec lui pendant les mille ans.[/citation]
Plusieurs commentateurs pensent que la seconde Épître de Pierre, reprenant un verset des Psaumes ([Ps 90:4] « Car mille ans sont, à tes yeux, Comme le jour d’hier, quand il passe, Et comme une veille de la nuit ») voulait corriger certaines constructions fondées sur une interprétation littérale du texte de Jean :
[citation=2P 3:8]Mais il est un point que vous ne devez pas oublier, bien-aimés: c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour[/citation]
Mais le thème des milles ans véritables aura un rayonnement immense. Il est présent dans une apocalypse juive (possiblement retouchée par un copiste chrétien) :
[citation=Apocalypse d’Élie, III, 97-99, in Écrits Intertestamentaires, La Pléiade]En ce jour-là vient du Ciel l’Oint, le Roi, avec tous les Saints ; il brûle la terre et y passe mille ans. Comme les pécheurs y ont dominé, il créera un nouveau ciel et une nouvelle terre. Il n’y aura en eux ni Diable ni mort. Il règnera avec les saints ; ils montent et descendent ; ils sont avec les anges en tout temps, ils sont avec l’Oint pendant mille ans.[/citation]
Justin dans le chapitre 80 de son Dialogue avec Tryphon rappelle que :
[citation=Dial. 80:4]pour moi, et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair arrivera pendant mille ans dans Jérusalem rebâtie, décorée et agrandie, comme les prophètes Ézéchiel, Isaïe et les autres l’affirment.[/citation]
Irénée reprend cet enseignement :
[citation=Contre les Hérésies V, 36, 3][…] puis ce sera le septième jour, jour du repos […] ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité, après qu’aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C’est ce que confesse l’apôtre Paul, lorsqu’il dit que ‘‘la création sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu’’ [[Ro 8:19-21]]. […] C’est [Dieu le Père] qui a modelé l’homme et promis aux pères l’héritage de la terre ; c’est lui qui le donnera lors de la résurrection des justes et réalisera ses promesses dans le royaume de son Fils ; c’est lui enfin qui accordera, selon sa paternité, ces biens que l’œil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendu et qui ne sont pas montés au cœur de l’homme. Il n’y a en effet […]qu’un seul genre humain, en lequel s’accomplissent les mystères de Dieu. Ces mystères, ‘‘les anges aspirent à les contempler’’, mais ils ne peuvent scruter la Sagesse de Dieu […] Car Dieu a voulu que sa Progéniture, le Verbe premier-né, descende vers la créature, c’est-à-dire vers l’ouvrage modelé, et soit saisie par elle, et que la créature à son tour saisisse le Verbe et monte vers lui, dépassant ainsi les anges et devenant à l’image et à la ressemblance de Dieu.[/citation]
Ainsi, « au temps du royaume », le centre spirituel de cette « terre renouvelée » est donc « la Jérusalem […] rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut » écrit Irénée en [ Adv. Haer. V, 35, 2] ; et, auparavant, d’interpréter un passage d’Ésaïe comme la description de la vie sur Terre lors du « gouvernement des Saints » ([emphase]« rule of the Saints »[/emphase], [L96]) :
[citation=Es 65:18-22]Réjouissez-vous plutôt Et soyez à toujours dans l’allégresse, A cause de ce que je crée; Car je crée Jérusalem pour l’allégresse Et son peuple pour la joie.
Je ferai de Jérusalem mon allégresse Et de mon peuple ma joie; On n’y entendra plus Le bruit des pleurs et le bruit des cris.
Il n’y aura plus là De nourrisson vivant quelques jours seulement, Ni de vieillard qui n’accomplisse pas ses jours; Car le plus jeune mourra à cent ans, Et le pécheur âgé de cent ans sera (considéré comme) maudit.
Ils bâtiront des maisons Et les habiteront; Ils planteront des vergers Et en mangeront le fruit.
Ils ne bâtiront pas des maisons Pour qu’un autre (les) habite, Ils ne planteront pas Pour la nourriture d’un autre; Car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, Et mes élus jouiront de l’oeuvre de leurs mains.[/citation]
À ce texte on peut ajouter, pour notre propos, celui qu’on lit en :
[citation=Ap 22:2]Au milieu de la place de la ville [Jérusalem] et sur les deux bords du fleuve, se trouve l’arbre de vie, qui produit douze récoltes et donne son fruit chaque mois. Les feuilles de l’arbre servent à la guérison des nations.[/citation]
Il se pourrait qu’un écrit du légendaire de Tolkien soit un écho de ces textes ; en effet, bien que le texte Of the beginning of time and its reckoning en [HX, p.50] repose sur des jeux numérique complexes, une remarque a attiré mon attention après avoir rassemblé les passage présentés ci-dessus :
[citation]Now measured by the flowering of the Trees there were twelve hours in each Day of the Valar, and one thousand of such days the Valar took to be a year in their realm.[/citation]
Nous avons donc les parallèles suivant :L’Arbre de vie = les (deux) arbres (de Valinor)
Les Douze récoltes par an = douze floraison par jour des Valar
Les Mille ans du millenium = les milles jours d’une année dans le royaume des Valar.
Si on se souvient que « devant le Seigneur », dans le royaume divin, « un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour », les parallèles n’en ressortent qu’avec plus de force ! On pourra objecter que les Deux Arbres de Valinor sont au commencement d’Arda, alors que l’Arbre de l’Apocalypse appartient au monde à venir. Mais premièrement cet arbre n’est autre que « l’arbre de vie » du jardin d’Eden. De plus, les Deux Arbres de Valinor ne peuvent que nous faire penser aux deux arbres au centre du jardin d’Eden, l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Enfin et surtout, un second passage du légendaire doit être rappelé ; il s’agit d’un passage de l’Akallabêth : alors que Nimloth, l’Arbre Blanc de Númenor (issu de celeborn, issu de Galathion, image de Telperion, le plus âgé des Deux Arbres de Valinor !) est sur le point de périr par la main du roi Ar-Pharazôn manipulé par Sauron, Isildur vole un de ses fruit pour sauvegarder sa semence. Ayant dû affronter de nuit toute des gardes qui lui infligèrent de sévères blessures, dont il souffrit pendant tout l’hiver :
[citation=Silm, p.273/Akallabêth]Then the fruit was planted in secret, and it was blessed by Amandil; and a shoot arose from it and sprouted in the spring. But when its first leaf opened then Isildur, who had lain long and come near to death, arose and was troubled no more by his wounds.[/citation]
Ainsi, le jeune plant image de Telperion, l’Arbre Blanc de Valinor possède, de par ses feuilles, le même pouvoir de guérison que son homologue, l’Arbre de vie de l’Eden et du monde à venir.Il me semble donc évident que la thématique des arbres et de l’Arbre Blanc, chez Tolkien, relève non seulement de son amour pour la nature et les arbres en particulier mais également marque l’influence de la foi de Tolkien dans le façonnement de son légendaire.
Cette constatation, toutefois, n’est pas nécessaire pour qu’on se rende compte que, réciproquement, l’œuvre de Tolkien nous permet à nouveau de mieux cerner sa foi. En effet, dans les références bibliques et extra-bibliques que nous avons présentées, est apparue une « création renouvelée », une « création affranchie de la servitude de la corruption » [Ro 8:21], centrée en une « Jérusalem rebâtie (…) et agrandie », où les jours des hommes sont « comme les jours des arbres », où la servitude, l’esclavage des corps comme de la pensée sont bannis, où les élus participent à la création par « l’œuvre de leurs mains », une création enfin où « l’arbre de vie » procure, par ses feuilles, « la guérison des nations », ces nations qui avaient été « séduites » par Satan, « le serpent ancien », celui qui était là depuis le commencement.La pensée et la foi de Tolkien affleurent alors dans son légendaire en autant d’échos possibles à cette tradition chrétienne : (a) Tout d’abord, dans le monde mythique d’Eä, les Valar n’ont pu avoir une « Vision » complète du « Dessein d’Eru » tout comme « des anges [qui] ne peuvent scruter la Sagesse de Dieu » (Irénée).
(b) Dans ce Dessein, la Nouvelle Arda (« New Arda » [HX, p.251.252]), nous l’avons vu, est une Terre exempte de la corruption originelle introduite dans la création par Melkor et « plus grande » qu’Arda Unmarred, Arda telle qu’elle avait été conçue initialement ([HX, 351]).
© Ensuite, cette guérison d’Arda passera nécessairement par la fin de l’emprise de la Machine ; une Machine dont l’origine se trouve en Melkor, le tueur des Deux Arbres de Valinor ; or :
[citation=HX, p.261]Now one of the objects of the Trees (as later of the Jewels) was the healing of the hurts of Melkor » [HX, p.377].
« Maybe, there is healing in the light of Laurelin and hope in the blossom of Telperion […][/citation]
Ainsi, que ce soit au tout début du mythe, au cours de l’histoire, ou à sa fin, la [emphase]« guérison des blessures (infligées par) Melkor »[/emphase] est liée aux arbres (par leur action directe, par l’action de leurs images, la lignée des Arbres Blancs, ou bien par celle des Silmarils qui contiennent leur lumière)
(d) Enfin, cette guérison d’Arda est aussi liée à l’action, à « l’œuvre des mains » des hommes :
[citation=HX, p.319]This then, I propound, was the errand of Men, not the followers, but the heirs and fulfillers of all: to heal the Marring of Arda, already foreshadowed before their devising; and to do more, as agents of the magnificence of Eru: to enlarge the Music and surpass the Vision of the World![/citation]
Il est avéré que le légendaire de Tolkien s’est « teinté » toujours plus de sa foi au cours de son élaboration sans fin ; et nous avons une confirmation de l’importance de la guérison d’Arda par l’action des hommes dans ce dernier texte :
[citation=HX, p.343]They [les elfes] still believe that Eru's healing of all the griefs of Arda will come now by or through Men ; but the Elves' part in the healing or redemption will be chiefly in the restoration of the love of Arda, to which their memory of the Past and understanding of what might have been will contribute. Arda they say will be destroyed by wicked Men (or the wickedness in Men ); but healed through the goodness in Men. The wickedness, the domineering lovelessness, the Elves will offset. By the holiness of good men – their direct attachment to Eru, before and above all Eru's works – the Elves may be delivered from the last of their griefs: sadness; the sadness that must come even from the unselfish love of anything less than Eru.[/citation]
Ce texte nous servira de conclusion, puisque, sous le couvert du légendaire, il synthétise presque la pensée de Tolkien quant au sens de l’Histoire des Hommes et de la Terre. Prisonnier d’un mal qui les ronge (« the wickedness in Men »), les Hommes ne peuvent que détruire la Terre qui leur a été donnée; mais « toutes les peines » et « la tristesse » engendré par le péché trouveront leur fin lorsque Dieu annoncera la Fin des Temps, période au cours de laquelle les « hommes bons », ces hommes qui lui auront été fidèlement « attachés », par leur « sainteté » « guériront » la Terre au cours du millenium. Alors viendra la Fin de l’Histoire, et, « dans le monde à venir », ces « hommes bons » « verront face à face » le Dieu de leur Salut et « connaîtront comme ils ont été connus » ([1Co 13:12]). Un monde à venir éternel où :
[citation=L45, 1941]the good here unfinished is completed ; and where the stories unwritten, and the hopes unfulfilled, are continued.[/citation]
Sosryko
:-))

