1. Esquisse pour une étude sur « le Monde, chez Tolkien et dans l'Évangile de Jean »
Le terme de « monde » est pour le moins ambiguë, comme tu le soulignes. Mais tu parles de la bible en général, or il me semble que c’est en particulier dans l’évangile de Jean que l’on trouve cette notion récurrente du « Monde » non « Terre physique », « mais tout ce qui se tient éloigné de Dieu ». Tu précise que c’est ce monde-là dont parle Tolkien lorsqu’il écrit « fallen world » ou « evil world ». Il y va pourtant de la Terre physique dans cette Arda blessée, amputée ici d’une forêt, là-bas d’une plaine herbeuse devenue étendue de cendre après Dagor Bragollach…
Jean utilise effectivement le mot « monde » (la majuscule n’est pas présente dans toutes les éditions de la bible) dans trois sens - selon la Bible de Jérusalem : « tantôt la terre et l’univers, tantôt le genre humain, tantôt enfin les hommes qui refusent Dieu et l’œuvre du Christ » -, mais c’est de loin le troisième sens qui me semble le plus employé. [D’ailleurs d’un point de vue personnel, l’expression choisie en Jn 17:16 est pour moi très gênante, car le drame de cette vie terrestre selon moi se situe dans le paradoxe que souligne Rimbaud - le fait que « nous ne sommes pas au monde ». Malgré la différence « au monde » / « du monde », je ne peux pas suivre Jean sur ce point : mon âme doit être dans le monde, elle ne peux vouloir le beurre et l’argent du beurre : apprécier la création divine, la Terre, en y soustrayant son âme est impossible et dans tous les cas m’apparaîtrait comme néfaste si on nous en donnais la possibilité.]
Le christianisme de Tolkien n’est pas de celui d’un refus du monde. (Je suis sûr que tu penses « mais Jean non plus ne refuse pas le monde tel que tu l’entends »)
Notre monde ne doit pas être pensé, considéré comme le “fallen world” ou “evil world” dont Tolkien parle dans les lettres que tu cites, car cela renvoie à un aspect du monde (celui que Jean souligne) mais pas le monde dans son entier, qui est une création de Dieu, tout comme l’homme - dont il écrit dans Mythopoiea : « Though now long estranged, / man is not wholly lost nor wholly changed / Dis-graced he may be, yet is not dethroned ».
C’est le « nor wholly changed » qui laisse penser que le monde dont la chute accompagne celle de l’homme (qui en est souvent la cause mais pas toujours ; n’oublions pas la chute antérieure de Morgoth/Satan qui imprègne la Terre indépendamment des actions des hommes) ne doit pas être considéré comme la place du Mal. Le lieu, le monde sensible, ne doit pas être réduit à Satan (et c’est, j’imagine, ce que tu veux dire lorsque tu dissocies la notion de Terre physique de celle du « Monde » que tu ne définies que par l’éloignement de Dieu – soit dit en passant, il n’y a pas que le simple concept de l’éloignement de Dieu dans ce terme, j’en suis sûr, sans quoi comment en serait-on arrivé à l’utiliser de cette manière ?
Il y a forcément un peu de la Terre physique dans ce « Monde » : par exemple, c’est de celui-ci, qui naît de la Chute d’Adam puis du meurtre de Caïn que parlent les Mystères médiévaux anglais sur le thème d’Abel et Caïn, et par lequel ils expliquent la nécessité de travailler le sol pour subsister). La fréquence du terme « monde » dans le sens négatif chez Jean ne doit cependant pas faire oublier que le texte johannique insiste particulièrement sur un aspect diamétralement opposé de ce monde sensible : l’incarnation.
Lorsqu’il écrit « Et le verbe s’est fait chair » (Jn 1:14), il inclut le monde matériel dans le sacré. C’est dans cette espèce d’oxymore théologique que nous devons, je crois chercher l’origine du statut très complexe d’Arda dans l’œuvre de Tolkien et de la relation non moins complexe qu’entretiennent avec elle ses habitants. Tous les textes de HoME X, certes, mais aussi le SdA ou les lettres sont imprégnés de cet amour frustré de l’homme au monde (ils sont innombrables pourquoi les citer ? Les chants nostalgiques des Elfes comme des Ents, l’adieu de Haldir à la Lorien qu’il aime, l’attachement plus générale des Noldor à la Terre du mileu,en dépit du fait qu’elle soit « l’anneau de Morgoth », etc…). On ne doit pas oublier la corruption de ce monde (Arda Marred). Cependant, même souillée, Arda garde une noblesse qui doit toujours être prise en compte, quelques soit son amenuisement (l’expression que tu soulignes, « until its whole aroused-evil story is complete »).
Je pense cependant que Jean est peut-être l’évangéliste le plus influant sur notre auteur (n’oublions pas qu’il en porte le nom et s’imprègne de la dualité lumière/ténèbres – si caractéristique de cet évangile - dans toute son oeuvre, mais aussi de la tension du monde sensible entre l’influence du prince de ce monde, Satan et celle de l’Incarnation surtout dans HoME X).
N’oublions pas ce passage que tu cites : “the love of Arda was set in your hearts by Iluvatar” (Silm, p265./Akallabêth ) et auquel de nombreux autres font écho. Qu’Arda soit « Marred » ou « Unmarred » n’y change rien, ils l’aimeront même dans sa déchéance.
2. Le Royaume de Dieu, aujourd'hui ?
>> Paul : « les temps sont courts » (Co 7:29). Ne s’agit-il pas plutôt de la courte attente promises aux premiers chrétiens ? On sait que ceux-ci pensaient le royaume de Dieu très proche. Les synoptiques le soulignent tous :
[citation=Mat 24:32-34 ; également Mc 13:29-30 et Luc 21:30-32]Du figuier apprenez cette parabole. Dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche. Ainsi vous, lorsque que vous verrez tous cela, comprenez qu’Il est proche, aux portes. En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé.[/citation]
J’ai déjà lu que cela correspondait à un sentiment répandu à l’époque de l’imminence du Jugement. Ainsi, le cri d’espérances des premiers chrétiens me semble plus un sentiment dans la proximité de cette fin qu’un appel – comment, d’ailleurs, Tolkien aurait-il pu être dans la même disposition qu’eux alors que deux mille ans d’attente se sont déjà écoulés ?
En relisant bien tes superbes messages, Sosryko, j’ai bien peu de choses à redire, car je ne peux absolument pas rivaliser avec toi sur ce sujet. Mais, quitte à faire des suggestions, je me suis demandé en te relisant si on ne pouvait pas te reprocher de ne pas mettre en valeur la diversité des conceptions historiques du royaume de Dieu suivant les évangiles (mais peut-être est-ce volontaire de ta part): si je ne me trompe pas le double sens du "royaume de Dieu" chez Matthieu est beaucoup moins évident chez Luc qui insiste sur une réalisation future du royaume de Dieu sans souligner la réalité présente de ce royaume (que souligne Mat XII, 28 et sur laquelle se fondent les théories d’ « eschatologie réalisée » de C.H. Dodd). Pour Luc, par exemple, il n’est pas véritablement question d’un royaume de Dieu qui commencerait avec la venue du Christ. Là ou il est question du Royaume de Dieu « présent » chez les autres évangélistes, Luc évite (à mon avis volontairement) cette idée et évoquera davantage de la présence de l’Esprit saint. Je cite le Que sais-je ? d’Oscar Cullmann sur le NT :
[citation=Que sais-je ? Le Nouveau Testament, p. 39.]Jean le Baptiste, sa mère et son père sont remplis de l’Esprit sain (I,15, 41, 67) ainsi que le vieillard Siméon (II 25-27) […]. C’est donc l’Esprit qu’il faut demander dans la prière : « Si vous qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit sain (Matthieu dit à cet endroit : « de bonnes choses », Matthieu VII,11) à ceux qui le lui demande » (XI, 13), et nous trouvons pour la demande de l’oraison dominicale « que ton règne (ou « que ton royaume ») vienne », [il y a ] une variante attestée par quelques témoins : « Que vienne sur nous ton esprit saint et qu’il nous purifie » (Luc11:2).[/citation]
3. Statut de la magie chez Tolkien
Un détail maintenant, qui n’est pas une critique de ton travail Sosryko mais vise à compléter un point que tu évoquais et qui fut débattu à plusieurs reprises sur ce forum. L’expression « the lord of magic and machine » que tu utilises renvoyant à Morgoth (cf la lettre 131 à Milton Waldman que tu cites) ne doit pas faire oublier que le terme, même s’il l’utilise avec parcimonie, et même à reculons, n’est pas nécessairement connoté aussi négativement même si le terme est fréquent : [emphase]« and the Elves came their nearest to falling to 'magic' and machinery »[/emphase] (même lettre).
Un peu plus loin il écrit : [emphase]« But also they enhanced the natural powers of a possessor – thus approaching 'magic', a motive easily corruptible into evil, a lust for domination »[/emphase].
Le fait que Tolkien précise [emphase]« a motive easily corruptible into evil »[/emphase] ne montre-t-il pas que c’est moins la nature de la magie qui est mauvaise que son utilisation par une race elle-même corruptible ?
C’est en fait dans la lettre 155 à Naomi Mitchison qu’il s’explique de manière explicite sur les différents sens du terme ‘magic’ et sa complexe relation à la notion de « machinery ». Je citerai cette lettre entièrement pour dissiper les nombreuses questions sur ce sujet, car cette explication, définitive, peut être très utile pour les intervenants de ce forum dans bien d’autres posts :
[citation]I am afraid I have been far too casual about 'magic' and especially the use of the word; though Galadriel and others show by the criticism of the 'mortal' use of the word, that the thought about it is not altogether casual. But it is a v. large question, and difficult; and a story which, as you so rightly say, is largely about motives (choice, temptations etc.) and the intentions for using whatever is found in the world, could hardly be burdened with a pseudo-philosophic disquisition! I do not intend to involve myself in any debate whether 'magic' in any sense is real or really possible in the world. But I suppose that, for the purposes of the tale, some would say that there is a latent distinction such as once was called the distinction between magia and goeteia. Galadriel speaks of the 'deceits of the Enemy'. Well enough, but magia could be, was, held good (per se), and goeteia bad. Neither is, in this tale, good or bad (per se), but only by motive or purpose or use. Both sides use both, but with different motives. The supremely bad motive is (for this tale, since it is specially about it) domination of other 'free' wills. The Enemy's operations are by no means all goetic deceits, but 'magic' that produces real effects in the physical world. But his magia he uses to bulldoze both people and things, and his goeteia to terrify and subjugate. Their magia the Elves and Gandalf use (sparingly): a magia, producing real results (like fire in a wet faggot) for specific beneficent purposes. Their goetic effects are entirely artistic and not intended to deceive: they never deceive Elves (but may deceive or bewilder unaware Men) since the difference is to them as clear as the difference to us between fiction, painting, and sculpture, and 'life'.
Both sides live mainly by 'ordinary' means. The Enemy, or those who have become like him, go in for 'machinery' – with destructive and evil effects — because 'magicians', who have become chiefly concerned to use magia for their own power, would do so (do do so). The basic motive for magia – quite apart from any philosophic consideration of how it would work – is immediacy: speed, reduction of labour, and reduction also to a minimum (or vanishing point) of the gap between the idea or desire and the result or effect. But the magia may not be easy to come by, and at any rate if you have command of abundant slave-labour or machinery (often only the same thing concealed), it may be as quick or quick enough to push mountains over, wreck forests, or build pyramids by such means. Of course another factor then comes in, a moral or pathological one: the tyrants lose sight of objects, become cruel, and like smashing, hurting, and defiling as such. It would no doubt be possible to defend poor Lotho's introduction of more efficient mills; but not of Sharkey and Sandyman's use of them.
Anyway, a difference in the use of 'magic' in this story is that it is not to be come by by 'lore' or spells; but is in an inherent power not possessed or attainable by Men as such. Aragorn's 'healing' might be regarded as 'magical', or at least a blend of magic with pharmacy and 'hypnotic' processes. But it is (in theory) reported by hobbits who have very little notions of philosophy and science; while A. is not a pure 'Man', but at long remove one of the 'children of Luthien'.
Je propose une traduction approximative pour ceux qui ont quelques problèmes avec la lecture de l’anglais :
J’ai peur d’avoir été beaucoup trop imprécis à propos de la « magie et particulièrement dans l’usage du mot ; bien que Galadriel et d’autres soulignent par la critique de l’usage du terme qu’en font les mortels, combien celui-ci n’est fortuit. Mais il s’agit d’une question très large et très difficile et d’une histoire qui, comme vous le dites très justement, est largement concernée par les motifs (choix, tentations, etc…) ; et les intentions quant à l’usage de tout ce qui ce trouve dans le monde ne peuvent qu’être à peine portées dans une dissertation pseudo philosophique ! Je n’essayerais pas de m’engager dans un quelconque débat à propos du fait que la « magie » dans un sens ou dans un autre puisse être réel ou vraiment possible en ce monde. Mais je suppose que, pour les intérêts du conte, quelques-uns diraient qu’il existe une distinction semblable à celle qui fut jadis appelée la distinction entre « magia » et « goeteia ». Galadriel évoque « les tromperies de l’Ennemi ». Ce n’est déjà pas mal, mais « magia » peut, fut, et porte le sens positif (en soi) et Goieteia le sens néfaste. Aucun n’est dans ce conte, positif ou néfaste (en soi), mais seulement vis-à-vis d’un motif ou d’une intention ou d’un usage. Chaque clan utilise les deux, mais pour des motifs distincts. Le motif nuisible est (pour ce conte, dans la mesure où il concerne cela en particulier) la domination des autres libre- arbitres. Les opérations de l’Ennemi ne sont en aucun cas des tromperies ‘goetiques’, mais une « magie » qui produit des effets réels sur le monde physique. Mais la « magia », il l’utilise pour écraser les gens et les choses, et la goeteia pour terrifier et subjuger. La « magia »que les Elfes et Gandalf utilisent (parcimonieusement) est une « magia » produisant des résultats réels (comme un feu prenant dans un fagot humide) dans des intentions bénéfiques. Leur effets, ‘goetiques’ sont entièrement artistiques et ne cherchent pas à tromper :ils n’ont jamais trompé les Elfes (mais ont pu tromper ou ensorceler les humains) dans la mesure ou la différence est pour eux claire comme l’est pour nous celle entre la fiction, la peinture, la sculpture et la « vie ».
Chaque clan vit principalement de moyens ordinaires. L’Ennemi,ou ceux qui sont devenus comme lui, s’adonnent à la « machinerie » - avec ces effets mauvais – car les ‘magiciens’ qui se sont concentrés en premier lieu sur leur propre pouvoir, feraient de même (et font de même). Le motif de base pour la magia – clairement distinct de considération philosophique sur sa manière de fonctionner – est l’immédiateté : la vitesse, réduction de travail, et réduction aussi à un minimum (ou au point d’extinction) du gouffre entre l’idée ou le désir et le résultat ou l’effet. Mais la « magia » peut ne pas être simple à atteindre, et en tous cas si vous avez une commande d’abondant travail d’esclavage ou de machinerie (souvent juste la même chose conciliée), elle peut être aussi rapide ou suffisamment rapide pour déplacer des montagnes, déraciner des forêts, ou bâtir des pyramide par ces moyens. Bien sûr, un autre facteur rentre alors en compte, dans un sens moral ou pathologique : les tyrans perdent de vue les objectifs, deviennent cruels, et comme fracasse, blesse, souille sans autre finalité.
Il serait, pour sûr, possible de défendre l’introduction de moulins plus efficaces par le pauvre Lotho ; mais pas l’usage qu’en font Sharkey ou Sandyman.
Surtout, une différence dans l’usage du terme « magie » dans cette histoire réside dans le fait que cela ne parvient pas d’une « tradition » ou d’un sort mais est un pouvoir inhérent que ne possèdent pas les hommes et qui leur est inaccessible en temps que tel. La guérison [de Faramir] par Aragorn peut sembler « magique », ou du moins un alliage de magie, de pharmacie et de procédé d’hypnose. Mais c’est (en théorie) rapporté parles Hobbits qui n’ont guère de notions de philosophie et de science ; tandis qu’A. n’est pas purement un homme, mais, à un lointain degré, l’un des enfants de Luthien.[/citation]
Cirdan
PS : La lettre 156, que tu cites souvent, est aussi une des innombrables preuves montrant le non manichéisme de l’œuvre : [emphase]« But if you imagine people in such a mythical state, in which Evil is largely incarnate, and in which physical resistance to it is a major act of loyalty to God, I think you would have the 'good people' in just such a state: concentrated on the negative: the resistance to the false, while 'truth' remained more historical and philosophical than religious. »[/emphase] Le mal ne peut chez Tolkien être considéré comme une idée manichéenne mais comme un concept ,d’abord concret (Morgoth/Satan) puis en perpétuelle dissolution à mesure que l’on s’écarte du temps mythique pour entre dans notre temps (celui du doute, de l'Âge de Plastique et de l'homme fragile) ou il n’est pas moins présent mais bien plus difficile à discerner et toujours plus étendu et omniprésent dans le monde,y compris en nous-même. Soyons vigilants ! :-)

