Très honorable et estimé Círdan :-))
Círdan Wrote:1. « le Monde, chez Tolkien et dans l'Évangile de Jean »
[...] Mais tu parles de la bible en général, or il me semble que c’est en particulier dans l’évangile de Jean que l’on trouve cette notion récurrente du « Monde » non « Terre physique », « mais tout ce qui se tient éloigné de Dieu ».
Justement, non ;-)
Ce « Monde » dont je parle est le kosmos des textes du Nouveau Testament ; d’autres termes sont traduits par « monde », mais celui-ci est le terme utilisé par les auteurs du NT pour évoquer entre autre :
* le monde, l’univers
* le cercle de la terre, la terre
* les habitants de la terre, les hommes, la race humaine
* la multitude sans Dieu, la masse des hommes séparés de Dieu, ceux qui sont hostiles à Christ
Il se trouve que, contrairement à l’usage qu’en font les synoptiques (Matthieu (9) ; Marc (3) ; Luc (3)) ou l’épître aux Hébreux (5), c’est effectivement et ultra-majoritairement cette dernière acception (« la multitude sans Dieu, la masse des hommes séparés de Dieu, ceux qui sont hostiles à Christ ») qui prévaut dans l’évangile de Jean parmi les 79 occurrences des quelques 182 utilisations dans le NT du mot kosmos (je le sais, j’ai compté !).
On pourrait dire, plus globalement, qui prévaut dans le corpus johannique : cf. les 21 occurrences de 1 Jean, l’occurrence de 2 Jean ; mais ce n’est pas le cas des 3 mentions du « monde » en Apocalypse qu’il faut comprendre comme « l’univers, la création »).
Mais Jean n’est pas le seul à donner ce sens au « Monde » ! !
C’est aussi le cas chez Paul (Romains (9), 1 Corinthiens (21), 2 Corinthiens (3), Galates (2), Éphésiens (3), Philippiens (1), Colossiens (3), 1 Timothée (3)), chez Jacques (5) et chez Pierre (1 Pierre (2), 2 Pierre (5))
Pour tous ces auteurs (mais donc essentiellement Jean et Paul), le « monde-kosmos » est le milieu où le mal est entré par la chute et où désormais règne la mort « étendue sur tous les hommes » [Ro 5.12]. Tous les pécheurs marchent « selon le train de ce monde » [Eph 2.2] qui est tout entier « sous la puissance du malin » [1Jn 5.19]. Satan est en effet, comme tu l’as relevé dans Jean, appelé « le Prince de ce monde » [Jn 12.31; 14.30; 16.11]. Il n’est pas surprenant que « la sagesse du monde » considère l’Evangile comme une « folie » et réciproquement [1Co 1.20-21] car « l’esprit du monde » est tout autre que l’Esprit de Dieu [2.12]. Le monde va plus loin: il « hait » ouvertement le Christ et ses disciples, tandis qu’il « aime et écoute ceux qui lui ressemblent » [Jn 7.7; 15.18-19; 17.14; 1Jn 3.13; 4.5]. Le monde s’est fermé pour ne pas recevoir le Christ, Parole et lumière de Dieu [Jn 1.5, 10; 3.19]. Pourtant, Jésus est venu pour éclairer et « sauver le monde» [12.46-47] tandis que le St-Esprit cherche à « le convaincre » de péché [16.8]; mais, à cause de l’endurcissement des impies, a lieu « le jugement du monde » avec son chef [v. 8-11; 12.31]. Jésus déclare que le monde ne peut recevoir l’Esprit de vérité, et que lui-même ne l’inclut pas dans sa prière sacerdotale [14.17; 17.9]. N’acceptant pas de Sauveur, le monde est donc tout entier reconnu coupable devant Dieu [Ro 3.19].
Et l’attitude du croyant à l’égard d’un tel « monde » est régie par sa relation avec Dieu qui le conduit d’une part à se sanctifier (d’où « séparation » du Monde), d’autre part à témoigner et d’annoncer la Bonne Nouvelle (d’où le « mission », « l’envoi » dans le Monde).
a) La séparation.
Comme Jésus, les croyants ne sont pas de ce monde [Jn 8.23; 17.16]. Ils doivent se garder des « souillures du monde » [Jc 1.27; 2P 2.20], de « la corruption qui existe dans le monde » [2P 1.4]. Il faut alors fuir tout ce qui est dans le monde et qui ne vient pas du Père: « la convoitise de la chair, celle des yeux et l’orgueil de la vie »; ainsi il devient impossible « d’aimer le monde qui passe », car une révolte à l’égard de Dieu [1Jn 2.15-17; Jc 4.4 ; 1Co 7.31]. Les croyants doivent veiller sur leurs voies et prendre garde de ne pas être condamnés avec le monde [1Co 11.32]. Pour être trouvé fidèle, il faut fonder sa foi « sur Christ » et non pas « sur les principes élémentaires de ce monde » [Col 2.8, 20 ; Ga 4.3]. Il arrivent donc que de tels chrétiens apparaissent tellement différents du monde qu’ils en subissent sa haine, et passent par des tribulations; mais ils peuvent prendre courage, car « Christ a vaincu le monde » [Jn 15.19; 16.33] et celui qui est « en nous est plus grand que celui qui est dans le monde » [1Jn 4.4]. Quiconque est né de Dieu, « triomphe du monde » par la foi [5.4-5]…Mais cela implique que le monde soit crucifié pour nous et nous pour lui! [Ga 6.14]
b) La mission.
Pourtant, il serait entièrement faux de penser que les auteurs chrétiens s’enfermaient dans une attitude négative et pessimiste. Le Christ, ayant prié Dieu de ne pas les ôter du monde mais de les préserver du mal, les envoie dans le monde comme il y a été envoyé lui-même [Jn 17.15, 18]. Jésus crucifié et rejeté par le monde, se donne encore pour lui. Il prie pour l’unité des vrais croyants, « afin que le monde croie » [v. 21]. Le champ où sont envoyés les serviteurs, « c’est le monde » [Mt 13.38]. Et si les ténèbres sont épaisses, ils doivent « briller comme des flambeaux dans le monde », portant la Parole de vie [Ph 2.15]. Et cette parole est « la parole de la réconciliation », celle qui annonce que « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même en n’imputant point aux hommes leurs offenses » [2Co 5:19]. Si donc les serviteurs témoignent de leur foi, ils seront semblables à Noé, qui annonça un message de repentance à une « monde d’impies » [2P 2.5] et dont la foi rejetée « condamna le monde » [Heb 11.7]. Il avait en effet prêché la justice et averti ses contemporains [2P 2.5] il avait placé sous leurs yeux l’arche du salut, y admettant même des animaux et la laissant ouverte jusqu’au dernier moment [Ge 7.10] En contraste avec une telle foi, ses voisins ne périrent pas à cause de l’eau du déluge, mais par leur incrédulité. Si donc les témoins demeurent fidèles, ils seront de ceux qui « jugeront le monde » [1Co 6.2].
Conséquences :
1) la notion du « Monde » non « Terre physique » n’est pas unique à l’évangile de Jean, loin de là !
2) cette notion n’a rien à voir avec les beautés de la création
3) il ne faut donc pas chercher dans le seul évangile de Jean une théologie du « monde-Terre physique » pour éclairer le concept d’Arda chez Tolkien
4) oui, certainement, Tolkien avait une grande affection pour l’évangile de Jean puisqu’il disait à Lewis que Saint Jean était son saint patron (Birzer, Sanctifying Myth, p.51), mais il était avant tout un fin connaisseur de la Bible, non seulement cela, mais étant croyant et persuadé d’y trouver la pensée de Dieu dans tous les livres, sa lecture spirituelle était une lecture « canonique », c’est-à-dire une lecture « globale » et non exégétique (la manière dont il percevait l’attitude des « carnassiers » à l’égard de son œuvre suffit pour conclure ce qu’il pensait d’une attitude identique à l’égard du texte biblique). Voilà pourquoi je « parle de la bible en général » et voilà pourquoi je ne vois pas d’intérêt pour une étude de la foi de Tolkien et de son Légendaire de présenter les différentes théologies des évangélistes concernant le Royaume (sujet très intéressants au demeurant, à supposer qu’on ne cherche pas des différences là où il n’y en a pas…cf. plus loin…)
Quote:Tu précises que c’est ce monde-là dont parle Tolkien lorsqu’il écrit « fallen world » ou « evil world ». Il y va pourtant de la Terre physique dans cette Arda blessée, amputée ici d’une forêt, là-bas d’une plaine herbeuse devenue étendue de cendre après Dagor Bragollach …Bien entendu, tu as raison.
Mais c’est qu’il y a recouvrement de deux notions bibliques dans la notion unique du « fallen/evil world » chez Tolkien.
Le « Monde » (kosmos) des apôtres n’est pas Arda Blessée.
Arda Blessée, c’est la Création (ktisis) telle que la décrit magnifiquement Paul, cette « création [qui] attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu » [Ro 8 :19], cette création qui porte en elle « l’espérance [du jour où] elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu » [Ro 8.21] ; mais « cette création dont nous savons qu’elle soupire, toute entière, jusqu’à ce jour, et souffre les douleurs de l’enfantement. » [Ro 8.22]
Ainsi, « fallen world » serait plutôt la Création-Arda Blessée, tandis que « evil world » renvoit directement au « Monde » comme l’ensemble des hommes qui rejettent Dieu.
Quote:Jean utilise effectivement le mot « monde » (la majuscule n’est pas présente dans toutes les éditions de la bible)
Il n’y a pas de « majuscule » pour particulariser les noms propres ou certaines notions dans le texte original (soit les manuscrits sont écrit en majuscules [les premiers], soit ils sont en minuscules [plus tardifs] ; on parle d’écriture onciale ou cursive).
Quote:Le christianisme de Tolkien n’est pas de celui d’un refus du monde. (Je suis sûr que tu penses « mais Jean non plus ne refuse pas le monde tel que tu l’entends »)
Tu vois, je n’ai même pas besoin de répondre ;-)
Quote:Le lieu, le monde sensible, ne doit pas être réduit à Satan (et c’est, j’imagine, ce que tu veux dire lorsque tu dissocies la notion de Terre physique de celle du « Monde » que tu ne définies que par l’éloignement de Dieu – soit dit en passant, il n’y a pas que le simple concept de l’éloignement de Dieu dans ce terme, j’en suis sûr, sans quoi comment en serait-on arrivé à l’utiliser de cette manière ?
Par le même processus qui a conduit Jésus à parler du « châtiment de la Géhenne », ce lieu spirituel dont « le feu » peut faire périr « l’âme et le corps » [Mt 10.28 ; 18.8 ; 23.33]…alors que la Géhenne tire son nom de l’expression hébreu ge-hinnom, « vallée de Hinnom », un endroit, tout proche de Jérusalem, où on avait brûlé des enfants en l’honneur de Molok et qui depuis, servait de dépotoir (on y brûlait des immondices) ; c’est donc par analogie qu’il finit par désigner un lieu de destruction et de châtiment.
D’une manière encore plus proche de notre cas, l’évangéliste Matthieu préfère parler du « Royaume des Cieux » que du « Royaume de Dieu » ; Dieu réside dans les « Cieux », lesquels sont symboliquement en hauteur et tirent donc naturellement leur nom des cieux visibles. L’habitation de Dieu devient synonyme de Dieu. Pour autant, il n’y a aucun rapport entre Dieu et le ciel où volent les oiseaux !
Les hommes qui s’opposent à Dieu sont dans le monde, un monde qui a été créé initialement pour eux selon le texte biblique et dont le sol a été maudit suite à la chute. Ainsi, le monde sert à désigner les hommes qui l’habitent et devient le « Monde ». Dans les trois cas, le visible sert à désigner une réalité spirituelle invisible.
Quote:Je pense cependant que Jean est peut-être l’évangéliste le plus influant sur notre auteur
Je le pense aussi, si tu te limites aux évangélistes. Mais il ne faudrait surtout pas oublier le reste du corpus johannique et surtout (surtout !) Paul si tu parles de l’influence du Nouveau Testament sur Tolkien (le seul couple de Monde-Création étant suffisant pour s’en convaincre).
Quote:N’oublions pas ce passage que tu cites : “the love of Arda was set in your hearts by Iluvatar” (Silm, p265./Akallabêth ) et auquel de nombreux autres font écho. Qu’Arda soit « Marred » ou « Unmarred » n’y change rien, ils l’aimeront même dans sa déchéance.
Mais Jean non plus ne l’oublie pas, cet amour du Monde, puisqu’il y a là son message central !
[citation=Jean 3:16]Car Dieu a tant aimé le monde (kosmos) qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.[/citation]
[citation=Jean 3:17]Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde (kosmos) pour qu’il juge le monde (kosmos), mais pour que le monde (kosmos) soit sauvé par lui.[/citation]
Sosryko

