01-05-2003, 20:56
Bonjour à tous !
La question que tu poses, Cynewulf, a été évoquée de maintes fois sur ce forum suite à des désaccords entre forumistes sur telle ou telle interprétation. Il est même un fuseau intitulé « Psychocritique » qui a donné à chacun l’occasion de définir ses propres limites de l’interprétation des textes. Je te recommande également la lecture du très intéressant « Etude et créance secondaire » dans la section LITTERATURE. [small]C’est donc une question sous-jacente qui dépasse largement le cadre de Tolkien, c’est pourquoi Sosryko t’a conseillé de la déplacer dans la section LITTERATURE. Il ignorait certainement que notre bon webmaster t’avait déjà fait migrer de la section ESPACE LIBRE jusqu’au LEGENDAIRE pour que le débat soit accessible au plus grand nombre… Une nouvelle migration est-elle souhaitable ? Je vous laisse décider…[/small]
Bref, si j’interviens aujourd’hui pour relancer le débat, c’est que je suis en train de lire (coïncidence ???) l’essai d’Umberto Eco Interprétation et surinterprétation : en plein dans le sujet, n’est-ce pas ? Avant d’avoir lu ton message, j’avais déjà dressé des parallèles entre la vision d’Eco (lui aussi éminent professeur et romancier) et celle de Tolkien. Mais laissons parler le maître :
1) Tout d’abord Eco précise qu’il a réfléchi sur ces questions en réaction aux théories critiques contemporaines qui [emphase]« soutiennent que la seule lecture d’un texte qui se puisse imaginer est une fausse lecture, que la seule existence d’un texte est celle qui est donnée par la chaîne des réponses qu’il suscite, et que, comme cela a été malicieusement suggéré par Todorov (…), un texte n’est qu’un pique-nique où l’auteur apporte les mots et les lecteurs le sens »[/emphase] (p.22). Là, je crois que nous sommes tous d’accord pour différencier l’analyse des textes du pique-nique
Umberto Eco avait déjà formulé dans son ouvrage Lector in fabula la distinction suivante : l’interprétation d’un texte diffère de son utilisation. Utiliser un texte, c’est par exemple le parodier, y trouver sa propre inspiration, projeter ses propres attentes sans souci du contexte culturel de sa rédaction. Interpréter un texte, c’est [emphase]« respecter son arrière-plan culturel et linguistique »[/emphase] (p.62)
2) Ensuite il précise qu’il ne souscrit pas à l’idée selon laquelle la meilleure interprétation qui soit d’un texte est forcément celle qui correspond à l’intention de l’auteur puisqu’il distingue trois mouvement s en jeu quand il s’agit d’interpréter un texte :
Il y a, il me semble, une réflexion assez proche chez Tolkien qui distingue l’allégorie (l’intention consciente de l’auteur de signifier telle ou telle chose) de l’applicabilité (la possibilité pour le lecteur de donner un sens précis à un aspect du texte). En revanche le professeur n’évoque pas, à ma connaissance, du moins, une quelconque intention du texte… mais il n’était pas sémiologue comme Eco…
3) En énonçant ces principes, Eco est bien conscient que cela peut constituer la porte ouverte à un nombre infini d’interprétations.
A cette multiplicité, il est possible selon lui d’établir des limites : [emphase]« s’il n’existe aucune règle pour permettre de savoir quelles interprétations sont les “meilleures”, il existe au moins une règle qui nous permet de savoir lesquelles sont “mauvaises” »[/emphase] (p.47). Cette règle, la voici : [emphase]« toute interprétation donnée portant sur une certaine portion d’un texte peut être acceptée si elle est confirmée par, et elle doit être rejetée si elle est contestée par, une autre portion du texte. En ce sens, la cohérence textuelle interne contrôle les parcours du lecteur, lesquels resteraient sans cela incontrôlables »[/emphase] (p.59).
L’interprète doit donc adopter une démarche scientifique rigoureuse en formulant des hypothèses vérifiées ou non ensuite dans le texte.
4) Umberto conclut son intervention en envisageant le rôle de l’auteur dans l’interprétation de ses textes tout en se basant sur sa double identité de romancier et de théoricien des textes. Deux réactions sont pour lui envisageables face à une hypothèse de lecteur inattendue :
Cela me rappelle étrangement une passionnante discussion où il était question de savoir si l’analogie entre le lembas dans le SDA et l’hostie était une hypothèse viable. Le témoignage de Tolkien venait infirmer cette conjecture : ce n’était pas dans son intention d’induire une telle lecture. Pour autant le texte pouvait plaider en faveur d’une telle hypothèse à travers plusieurs indices… Un exemple parmi d’autres de tension entre l’intentio operis et l’intentio auctoris et un intéressant débat qui a donné lieu à une très bonne synthèse de la part d’Hisweloke…
Vous l’avez compris, la vision d’Umberto Eco me plaît assez car tout en mettant un frein aux interprétations les plus fantaisistes et se défiant de l’utilisation des textes, il laisse la porte ouverte à des possibilités d’interprétation suggérées par le texte et pas forcément par l’auteur. Entre l’Auteur modèle (né de l’imagination du lecteur) et le Lecteur modèle (né de l’imagination de l’auteur), il y a le champ libre pour une troisième voie : ce que dit le texte, rien que le texte !
NIKITA
La question que tu poses, Cynewulf, a été évoquée de maintes fois sur ce forum suite à des désaccords entre forumistes sur telle ou telle interprétation. Il est même un fuseau intitulé « Psychocritique » qui a donné à chacun l’occasion de définir ses propres limites de l’interprétation des textes. Je te recommande également la lecture du très intéressant « Etude et créance secondaire » dans la section LITTERATURE. [small]C’est donc une question sous-jacente qui dépasse largement le cadre de Tolkien, c’est pourquoi Sosryko t’a conseillé de la déplacer dans la section LITTERATURE. Il ignorait certainement que notre bon webmaster t’avait déjà fait migrer de la section ESPACE LIBRE jusqu’au LEGENDAIRE pour que le débat soit accessible au plus grand nombre… Une nouvelle migration est-elle souhaitable ? Je vous laisse décider…[/small]
Bref, si j’interviens aujourd’hui pour relancer le débat, c’est que je suis en train de lire (coïncidence ???) l’essai d’Umberto Eco Interprétation et surinterprétation : en plein dans le sujet, n’est-ce pas ? Avant d’avoir lu ton message, j’avais déjà dressé des parallèles entre la vision d’Eco (lui aussi éminent professeur et romancier) et celle de Tolkien. Mais laissons parler le maître :
1) Tout d’abord Eco précise qu’il a réfléchi sur ces questions en réaction aux théories critiques contemporaines qui [emphase]« soutiennent que la seule lecture d’un texte qui se puisse imaginer est une fausse lecture, que la seule existence d’un texte est celle qui est donnée par la chaîne des réponses qu’il suscite, et que, comme cela a été malicieusement suggéré par Todorov (…), un texte n’est qu’un pique-nique où l’auteur apporte les mots et les lecteurs le sens »[/emphase] (p.22). Là, je crois que nous sommes tous d’accord pour différencier l’analyse des textes du pique-nique
Umberto Eco avait déjà formulé dans son ouvrage Lector in fabula la distinction suivante : l’interprétation d’un texte diffère de son utilisation. Utiliser un texte, c’est par exemple le parodier, y trouver sa propre inspiration, projeter ses propres attentes sans souci du contexte culturel de sa rédaction. Interpréter un texte, c’est [emphase]« respecter son arrière-plan culturel et linguistique »[/emphase] (p.62)
2) Ensuite il précise qu’il ne souscrit pas à l’idée selon laquelle la meilleure interprétation qui soit d’un texte est forcément celle qui correspond à l’intention de l’auteur puisqu’il distingue trois mouvement s en jeu quand il s’agit d’interpréter un texte :
- l’intention de l’auteur ([emphase]intentio auctoris[/emphase]),
- l’intention du lecteur ([emphase]intentio lectoris[/emphase]),
- et entre les deux l’intention du texte ([emphase]intentio operis[/emphase]) : c’est peut-être le concept le plus dur à cerner pour ceux qui ne sont pas rompus à l’analyse littéraire. Il s’agit en fait d’effets de sens produits par les mots du texte que ni l’intention de l’auteur ni la subjectivité du lecteur ne parviennent à expliquer.
Il y a, il me semble, une réflexion assez proche chez Tolkien qui distingue l’allégorie (l’intention consciente de l’auteur de signifier telle ou telle chose) de l’applicabilité (la possibilité pour le lecteur de donner un sens précis à un aspect du texte). En revanche le professeur n’évoque pas, à ma connaissance, du moins, une quelconque intention du texte… mais il n’était pas sémiologue comme Eco…
3) En énonçant ces principes, Eco est bien conscient que cela peut constituer la porte ouverte à un nombre infini d’interprétations.
A cette multiplicité, il est possible selon lui d’établir des limites : [emphase]« s’il n’existe aucune règle pour permettre de savoir quelles interprétations sont les “meilleures”, il existe au moins une règle qui nous permet de savoir lesquelles sont “mauvaises” »[/emphase] (p.47). Cette règle, la voici : [emphase]« toute interprétation donnée portant sur une certaine portion d’un texte peut être acceptée si elle est confirmée par, et elle doit être rejetée si elle est contestée par, une autre portion du texte. En ce sens, la cohérence textuelle interne contrôle les parcours du lecteur, lesquels resteraient sans cela incontrôlables »[/emphase] (p.59).
L’interprète doit donc adopter une démarche scientifique rigoureuse en formulant des hypothèses vérifiées ou non ensuite dans le texte.
4) Umberto conclut son intervention en envisageant le rôle de l’auteur dans l’interprétation de ses textes tout en se basant sur sa double identité de romancier et de théoricien des textes. Deux réactions sont pour lui envisageables face à une hypothèse de lecteur inattendue :
- [emphase]« Non, je n’ai pas voulu dire cela, mais je dois reconnaître que c’est ce que le texte dit, et je remercie le lecteur qui m’en a rendu conscient. »[/emphase] (p.66),
- [emphase]« Indépendamment du fait que je n’ai pas voulu dire cela, je pense qu’un lecteur raisonnable n’accepterait pas une telle interprétation, car elle présente des caractères qui ne sont pas économiques »[/emphase] (p.66-67). Par « caractères économiques », Eco veut signifier que le texte comporte trop peu d’indices pour valider une hypothèse de lecture.
Cela me rappelle étrangement une passionnante discussion où il était question de savoir si l’analogie entre le lembas dans le SDA et l’hostie était une hypothèse viable. Le témoignage de Tolkien venait infirmer cette conjecture : ce n’était pas dans son intention d’induire une telle lecture. Pour autant le texte pouvait plaider en faveur d’une telle hypothèse à travers plusieurs indices… Un exemple parmi d’autres de tension entre l’intentio operis et l’intentio auctoris et un intéressant débat qui a donné lieu à une très bonne synthèse de la part d’Hisweloke…
Vous l’avez compris, la vision d’Umberto Eco me plaît assez car tout en mettant un frein aux interprétations les plus fantaisistes et se défiant de l’utilisation des textes, il laisse la porte ouverte à des possibilités d’interprétation suggérées par le texte et pas forcément par l’auteur. Entre l’Auteur modèle (né de l’imagination du lecteur) et le Lecteur modèle (né de l’imagination de l’auteur), il y a le champ libre pour une troisième voie : ce que dit le texte, rien que le texte !
NIKITA

