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Túrin maudit : une illusion d'optique ?
#1
De tous les récits du Silmarillion, la destinée de Túrin est probablement le plus noir et le plus désespéré, comme écrasé par le poids du destin et de la malédiction. Comme le souligne Círdan dans son mémoire Imaginaire médiéval et mythologique dans l'œuvre de Tolkien, "il est difficile de voir en quoi une histoire aussi sombre, insistant avec une telle force sur l'aspect implacable du destin peut être considérée comme "a far off gleam or echo of Evangelium"". De fait, elle semble détoner dans le cadre du Silmarillion dans ses conceptions tardives, fortement empreintes de valeurs chrétiennes ; bien que plus ou moins complètement revue à plusieurs reprises (on a - entre autres - une première version dans le Livre des contes perdus, puis un poème long mais incomplet en vers allitératifs dans The Lays of Beleriand, le Narn i [C]hîn Húrin dans les Contes et légendes inachevés, et bien entendu le chapitre 21 du Silmarillion), elle conserve une tonalité assez "païenne" que l'on peut faire remonter jusqu'au Livre des contes perdus.

En effet, la destinée de Túrin semble infirmer un fondement chrétien du Silmarillion en faisant apparemment prévaloir le destin sur le libre-arbitre. En maudissant Húrin et toute sa famile, Morgoth semble avoir attaché à Túrin un destin de mort et de destruction donc se dernier est incapable de se dégager : malgré son opposition irréductible à Morgoth, il se fait souvent son instrument. Sa vie voit les malchances se succéder :
- il s'attire la jalousie de Orgof / Saeros, ce qui aboutira dans une crise à la mort de ce dernier (déclenchée dans le Narn parce qu'il s'asseoit "by ill luck" / par "malchance" à la place de Saeros)
- il tue son frère d'armes Beleg dans la nuit de Taur-na-Fuin par un malentendu atroce
- il séduit magré lui Finduilas, promise à Flinding / Gwindor qui l'a sauvé de sa folie et amené avec lui à Nargothrond
- il rencontre par hasard (?) sa sœur Nienor sur la tombe de Finduilas et se met à l'aimer
- - après avoir tué Brandir qui lui a révélé la vérité sur lui et sa sœur, il tombe sur Mablung qui la lui confirme indirectement, et se suicide.

On peut vraiment avoir l'impression que Túrin est une marionnette aux mains de Morgoth, qui fixe inexorablement le cours de son existence et même sa façon d'agir. Voilà qui est pourtant en contradiction avec la notion de libre-arbitre, affirmée dès le départ comme caractéristique des hommes : (Silm. Ch. 1) [Ilúvatar]souhaita que les cœurs des Humains soient toujours en quête des limites du monde et au-delà, sans trouver de repos, qu'ils aient le courage de façonner leur vie, parmi les hasards et les forces qui régissent le monde, au-delà même [de] la Musique des Ainur, elle qui fixe le destin de tous les autres êtres ; et que leur activité fasse que tout en ce monde soit achevé, en sa nature comme en ses actes, que toutes choses soient accomplies, des plus grandes aux plus petites. Ce passage s'oppose en fait à ce qu'une malédiction puisse déterminer la destinée d'un homme.

Même pas un Vala, comme Húrin le rappelle à Morgoth au début du Narn : Morgoth fixa Húrin au sommet [du Haudh-en-Nirnaeth] et lui enjoignit de regarder vers l'ouest, en direction du Hithlum, et de penser à sa femme et à son fils et à ses autres parents. "Car ils vivent à présent sous ma loi, dit Morgoth, et ils sont à ma merci." "Tu n'as pas autorité sur eux", répondit Húrin. Plus clairement encore : Alors Morgoth, étendant son long bras vers Dor-lómin, frappa d'anathème Húrin et Morwen, et toute leur descendance, disant : "Vois ! L'ombre de ma pensée pèsera sur eux partout où ils iront, et ma haine les poursuivra jusqu'aux confins du monde." Mais Húrin dit : "Tu parles en vain. Car tu ne peux les voir, ni les gouverner de loin ; tu ne le peux tant que tu revêts cette forme et ambitionnes d'être Roi, et un Roi visible sur terre." Plus tard encore, Húrin ajoute : "Tu n'es pas le seigneur des Hommes, et ne le seras point quand bien même tout Arda et tout Menel tomberaient en ton pouvoir. Au-delà des Cercles du Monde, tu ne suivras pas ceux qui te renient".

Et pourtant… le simple déroulement du récit semble confirmer le pouvoir de Morgoth et ses dires. Comme le remarque Tom Shippey dans The Road to Middle-Earth, l'impression dominante est que Morgoth ne ment pas entièrement, notamment quand il répond à Húrin qu'il ne mesure pas le pouvoir et la pensée des Valar. Il est exact que "l'ombre de [son] dessein se projette sur Arda" : comme le raconte l'Ainulindalë, il a empreint chaque aspect du monde, devenu ainsi Arda Hastaina, Arda la Corrompue : Rien ne pouvait trouver la paix ni croître dans la durée car aussi sûrement que les Valar entreprenaient une tâche Melkor venait la détruire ou la corrompre. Dire par contre que "tout ce qui s'y trouve se soumet lentement et sûrement à mon vouloir" est pour le moins fort orienté. Mais c'est caractéristique de la pratique de Morgoth : plutôt que d'user du mensonge pur et simple, il mélange insidieusement des vérités plus ou moins biaisées et la tromperie ; activité diabolique au sens étymologique du terme (ho diábolos = littéralement "celui qui désunit", soit "le calomniateur").

Il est très étonnant que Tolkien ait pu laissé subsister pareille contradiction, alors qu'il insiste tant sur la nécessité de la cohérence dans un monde secondaire (voir On Fairy Stories), et qu'on le voit mettre en pratique ce principe dans son écriture, par exemple en révisant le chapitre "Enigmes dans le noir" du Hobbit dans la deuxième édition, en vue du SdA. A moins que… la contradiction ne soit qu'apparence ?

En effet, d'où part la malédiction ? QUI affirme que Túrin est maudit ? Morgoth ! Ce n'est pas exactement ce que l'on peut appeler un personnage digne de foi, dans tous les sens de ce terme d'ailleurs ;-)

Je me demande donc si cette malédiction n'est pas une illusion. Il m'apparaît vraisemblable que Morgoth sait pertinemment que le pouvoir de manipuler directement les esprits des Hommes, il ne l'a pas. Il ne peut que les influencer – et cela, bien sûr, puissamment. Mais ce n'est qu'une différence de degré, pas de nature, par rapport au pouvoir qu'a chacun d'influencer son prochain. Une des Notes on motives in the Silmarillion est très instructive à ce sujet :

[citation=Morgoth's Ring pp. 398-399]No one, not even one of the Valar, can read the mind of other "equal beings" [marginal note : All rational minds / spirits deriving direct from Eru are "equal" – in order and status – though not necessarily "coëval" or of like original power.] : that is one cannot "see" them or comprehend them fully and directly by simple inspection. One can deduce much of their thought, from general comparisons leading to conclusions concerning the nature and tendencies of minds and thought, and from particular knowledge of individuals, and special circumstances. But this is no more reading or inspection of another mind than is deduction concerning the contents of a closed room, or events taken place out of sight. (…) Minds can exhibit or reveal themselves to other minds by the action of their own wills (though it is doubtful if, even willing or desiring this, a mind can actually reveal itself wholly to another mind). It is thus a temptation to minds of greater power to govern or constrain the will of other, and weaker, minds, so as to induce or force them to reveal themselves. But to force such a revelation, or to induce it by any lying or deception, even for supposedly "good" purposes (including the "good" of the person so persuaded or dominated), is absolutely forbidden. To do so is a crime, and the "good" in the purposes of those who commit this crime swiftly becomes corrupted.[/citation]

[citation=(essai de traduction pour ceux auxquels l'anglais pose problème)]Personne, pas même un des Valar, ne peut lire l'esprit d'autres "êtres égaux" [note en marge : Tous les esprits rationnels dérivant directement d'Eru sont "égaux" – en ordre et en statut – quoique non nécessairement en "ancienneté" ou en pouvoir d'origine.] : c'est à dire que l'on ne peut les "voir" ou les embrasser complètement et directement par simple inspection. On peut déduire une bonne partie de leur pensée, par des comparaisons générales menant à des conclusions sur la nature et les tendances des esprits et de la pensée, par une connaissance particulière des individus, et dans des circonstances particulières. Mais ce n'est pas plus une lecture ou une inspection d'une pensée étrangère que ne l'est la déduction de ce qui se trouve dans une pièce fermée, ou se passe hors la vue. (…) Les esprits peuvent se présenter ou se révéler à d'autres par l'action de leurs volontés propres (bien qu'il soit douteux qu'un esprit, le voulût ou le désirât-il, puisse véritablement se révéler entièrement à tout autre). C'est donc une tentation pour les esprits les plus puissants de gouverner ou de contraindre la volonté d'autres plus faibles, pour les pousser ou les forcer à se révéler. Mais forcer une telle révélation ou l'induire par quelque mensonge ou tromperie que ce soit, même à des fins prétendument bonnes (y compris le "bien" de la personne ainsi persuadée ou dominée), est absolument interdit. Le faire est un crime, et le "bien" que comportent les fins de ceux qui commettent ce crime se corrompt rapidement.[/citation]

Je pense donc que Morgoth lance sa malédiction "pour la montre", pour désespérer et tourmenter Húrin. Il lui fait croire qu'il a effectivement la maîtrise du destin de sa progéniture, ce que ce dernier – et le lecteur avec lui – a toutes les chances de croire au vu de la tournure des événements. Pour que la manipulation réussisse, il faut évidemment que la vie de Túrin tourne mal. Comment Morgoth pouvait-il en être sûr ?

Premièrement, s'il ne peut contrôler directement une volonté, il peut l'influencer, la tromper. Le fait même de savoir que Morgoth l'a maudit influence le comportement de Túrin : il ira jusqu'à dire de soi : J'apporte la nuit là où je vais.
Deuxièmement, Morgoth harcèle physiquement Túrin, en premier chef en lui dépêchant Glaurung. Mais il n'y a rien d'un pouvoir surnaturel en cela (hormis bien sûr l'existence même de dragons, mais c'est une tout autre question).
Enfin, il est plausible que Morgoth, peut-être dans les paroles de Húrin, ait pu cerner en quelque mesure la personnalité de Túrin et les possibilités de développements inquiétants qu'elle recèle. La majeure partie de ses malheurs et méfaits a quelque chose de sinistrement prévisible ; les mêmes motifs ont tendance à se répéter tout au long du récit, plus nettement encore dans les versions plus tardives comme le Narn :
- Túrin à de nombreuses reprises frappe trop vite et trop fort, sans réfléchir, et s'en repent souvent par la suite : les meurtres de Saeros (auparavant Orgof), Forweg (dans le Narn), Beleg, Brodda, Brandir – et finalement de lui-même – s'inscrivent tous dans cette tendance.
- La fierté excessive de Túrin cause bien des malheurs. Elle lui interdit l'humilité et lui fait ainsi refuser le pardon de Thingol. Elle le fait prendre des risques inconsidérés ; il passe ainsi du courage à la témérité, et met inutilement en danger sa vie et celle des autres : ce sera le cas avec la bande de hors-la-loi à Bar-en-Danwedh, puis surtout à Nargothrond.
- Une hantise de viol court (si j'ose dire) dans tout le récit, matérialisée par l'image d'une femme nue, échevelée, qui fuit éperdument, remplie de terreur. A chaque fois qu'elle apparaît, elle provoque une réaction violente chez Túrin. La première fois, c'est dans l'insulte que lui fait Saeros : (Narn) "Si les hommes du Hithlum sont à ce point sauvages et rudes, que penser des femmes de ce pays ? Courent-elles comme des biches, revêtues de leur seule chevelure ?" On connaît la suite… Manifestement Túrin a été touché au vif ; cela ne correspondrait-il pas à une angoisse profonde ? Par exemple, que sa mère et sa sœur connaissent précisément ce sort ? Puis, lors de son séjour avec les hors-la-loi, soudain il perçut des cris, et d'une trochée de coudriers une jeune femme émergea précipitamment ; ses vêtements étaient déchirés par les épines, et elle avait grand-peur, et trébuchant, elle tomba haletante à terre. Túrin se ruant vers le bosquet l'épée nue abattit un homme qui jaillissait du fourré à la poursuite de la jeune femme ; et c'est seulement en frappant qu'il reconnut dans son adversaire Forweg. La troisième fois sera de la rencontre avec sa propre sœur : (Silm ch. 21) A ce moment Nienor retrouva la vue et l'entendement, les cris des Orcs la réveillèrent et de terreur elle bondit et se sauva avant qu'ils pussent la prendre. (…) Nienor n'arrêta pas sa course, elle fuyait comme une biche affolée de terreur en arrachant ses vêtements, jusqu'à être nue. (…)elle se jeta sur le monticule de Haudh-en-Elleth, se bouchant les oreilles à cause du tonnerre. La pluie tomba et la mouilla toit entière, et elle gisait comme une bête mourante. C'est là que la trouva Turambar, en allant au Carrefour de Teiglin parce que'il avait entendu que des Orcs y rôdaient. Il vit à la lueur des éclairs comme le corps d'une jeune fille qu'on aurait tuée sur la tombe de Finduilas, et fut frappé au cœur. Cette image, sur la tombe d'une femme qui l'a aimé et qu'il a trahie, un soir d'orgae… il y a de quoi le remuer.

Enfin, comme le note Tom Shippey, un certain nombre d'éléments dans Túrin frisent la superstition ou y tombent carrément :
- présence d'objets maléfiques : l'épée Anglachel / Gurthang au premier chef, mais aussi, dans le Lay of the Children of Húrin, le couteau de Flinding (plus tard Gwindor) qui le trahit au moment de délivrer Túrin :

[citation=The Lays of Beleriand, p. 44]No blade would bite on the bonds he wore,
though Flinding felt for the forgéd knife
of dwarfen steel, his dagger prizéd,
that at waist he wore awake or sleeping,
whose edge would eat through iron noiseless
as a clod of clay is cleft by the share.
It was wrought by wrights in the realms of the East,
In black Belegost, by the bearded Dwarves
Of troth unmindful; it betrayed him now
From its sheath slipping as o'er shaggy slades
And roughhewn rocks their road they wended.[/citation]

[citation=(traduction approximative)]Nulle lame n'aurait mordu aux liens qu'il portait ;
pourtant Flinding chercha à tâtons le couteau forgé
du fer des nains, son poignard estimé,
qu'il portait à la ceinture, qu'il veille ou qu'il dorme,
dont le tranchant eût mordu sans bruit dans l'acier,
comme une motte de glaise est fendue par le soc.
Il avait été forgé par des fèvres dans les royaumes de l'Est,
Dans Belegost la noire, par les Nains barbus
Oublieux des serments; il le trahit alors
En glissant du fourreau tandis que par des vaux broussailleux
Et des rochers dégrossis ils faisaient route.[/citation]

- changements de nom répétés de Túrin pour changer de destin ou détourner la malédiction ; cf. ce passage du ch. 21 du Silm. : Quand Túrin apprit de Finduilas ce qui s'était passé, il se mit en colère et dit à Gwindor : "Tu m'as sauvé et protégé, je t'aimais pour cela, mais tu m'as fait du yort, mon ami, en livrant mon vrai nom. Tu as rappelé sur moi le destin auquel je voulais échapper." Mais Gwindor répondit : "C'est sur toi que pèse le destin, pas sur ton nom."
- Les mauvaises actions sont facilement attribuées à Morgoth, comme autrefois l'on voyait l'œuvre du diable un peu partout ; voir par exemple la réprimande de Mablung à Saeros dans le Narn, qui se conclut par : D'ailleurs je penserais volontiers qu'une ombre du Nord est venue jusqu'à nous et nous a effleurés cette nuit. Certes, ce peut n'être qu'une métaphore ; mais Morgoth a bon dos dans cette affaire…
- Brodda voit en Morwen une sorcière dangereuse : à sa vue, il avait été pris d'effroi, croyant contempler les yeux terribles d'une blanche-démone, et il était resté plein d'une angoisse mortelle à l'idée que ces yeux lui avaient jeté un sort néfaste.

Autant d'éléments qui donnent le sentiment que le récit n'est pas présenté de façon neutre, mais teinté par les tromperies de Morgoth. De ce point de vue, il est intéressant de noter que d'un point de vue interne, le Narn i [C]hîn Húrin est censé avoir été composé par un poète humain, Dírhaval, vivant aux bouches du Sirion, témoin des croyances et des illusions de son temps.

D'un point de vue extérieur, il me semble que Tolkien manipule quelque peu le lecteur pour le placer en observateur des effets prétendus de la malédiction – exactement la position de Húrin en fait – en insérant au début du récit la scène puissante de la confrontation entre Húrin et Morgoth (dans le Silm, cette scène est résumée dans le chapitre 20 qui précède). Tout naturellement, le lecteur aura tendance à "voir" toute la suite de l'histoire en fonction de cette malédiction, voir en quelque sorte par les yeux de Húrin. Ce n'est pas pour autant que cette malédiction doit se prendre au premier degré. Si l'on considère qu'elle est en réalité une illusion, alors la destinée de Túrin apparaît comme une dyscatastrophe, l'illustration des choix à ne pas faire, et ce particulièrement si elle est contrasté avec le sort tout différent du cousin de Túrin : Tuor.

Moraldandil

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