Voici une petite digression sur un cour passage de ce post qui peut, je l’espère, donner quelques pistes pour une idée de « malédiction du mot » chez Turin et qui ouvrent des perspectives de lecture poétique des noms chez Tolkien. C’est un peu étrange, je sais, et juste une ébauche, mais je me lance…
Tu écris :
- changements de nom répétés de Túrin pour changer de destin ou détourner la malédiction ; cf. ce passage du ch. 21 du Silm. : Quand Túrin apprit de Finduilas ce qui s'était passé, il se mit en colère et dit à Gwindor : "Tu m'as sauvé et protégé, je t'aimais pour cela, mais tu m'as fait du yort, mon ami, en livrant mon vrai nom. Tu as rappelé sur moi le destin auquel je voulais échapper." Mais Gwindor répondit : "C'est sur toi que pèse le destin, pas sur ton nom."
>> Cette phrase de Gwindor est très importante pour une autre problématique (mais qui reste très liée à Turin). On connaît l’étrange relation de Tolkien aux langues, qu’elles soient réelles ou inventées. Il me semble évident que les noms dans le SdA et le Silmarillion (et par voie de conséquence les langues elfiques) ont conquis un vaste public en premier lieu par la limpidité de la relation entre le signifiant et le signifié : le son y est toujours très proche de contenir l’idée. Or, surtout depuis Saussure, cette relation, dans le cadre des langues réelles, est considérée dans l’ensemble comme une idée caduque, un fantasme (il y a bien sûr des contre-exemples ponctuels mais qui n’érigent pas la langue dans un logique générale de cette relation). Lorsque Gwindor dit « C’est sur toi que pèse ton destin, pas sur ton nom », maintes idées s’enchaînent en filigrane :
D’abord il faut comprendre cette phrase comme une étonnante constatation que même en Arda il existe une non adéquation entre la chose et le mot qui la désigne. Certes les noms que se forgent Turin à mesure de sa vie sont autant de justificatifs qu’il se donne pour admettre la « réalité » de la malédiction de Morgoth, mais cela va plus loin : chez Turin, il n’est plus de nom pour le désigner avec clarté : le terme Turambar –maître du destin - se faisant le plus éminent exemple de cette tension, cassure même, entre la réalité et le terme. Mais on pourrait nous opposer que Turambar est une façade un nom choisit par le personnage, et que cela montre combien Turin n’accepte pas son propre nom qui contiendrait, lui, sa réalité profonde. Or, non : du nom Turin, les étymologies de HoME V renvoient au verbe Quenya: « I wield, control, govern ». Mais que contrôle-t-il dans cette vie ou la malédiction, qu’elle soit de Morgoth ou de lui-même existe bien et devient ce destin qu’évoque Gwindor? C’est finalement un drame bien rare chez Tolkien que celui de l’homme qui n'EST pas son nom sur le plan interne (y a bien l’amour de la mer chez Ëarendil ; Aragorn est bel et bien l’ « Estel » de son peuple, et plus ; la sœur de Turin elle-même mérite bien son nom de « Tear-Maiden ») ou externe (cf. le « wise by experience » de la racine germanique dans Frodo ou les explications de l’auteur sur le double sens de Samwise). Lui n’est même pas l’ « Adanedhel » (Homme-Elfe) dont on le glorifie à Nargothrond. Car au fond, ce nom ne désigne que son apparence et son éducation (celle de Doriath, qu’il refuse). Il n’a pas de sang elfique, et surtout son esprit est plus humain que quiconque. Situation ô combien ironique quand on le compare à son cousin antithétique (sauf pour l’enfance qui est comparable, dans cette triste génération d’après Nirnaeth Arnoediad), Tuor qui possède lui un caractère bien plus elfique et dont les descendants seront les vrais « Hommes-Elfes » !
Peut-être vais-je trop loin mais je vois ici, derrière ce problème de la relation de Turin à son nom (et ses noms), un aveu de Tolkien quant à l’impossibilité de réussir totalement cette cohésion du son et du sens même dans les langues d’Arda. Certes, comme le souligne la lettre 156 que je citais dans un autre fuseau, le Troisième Age est encore une période où le Mal reste plus clairement incarné et donc plus facilement dicible, mais cela ne suffit pas à une réussite complète. Je ne me base pas sur l’affirmation de Gwindor, celle-ci n’est qu’une conséquence. L’idée fondatrice est, comme Flieger l’a montrée, dans les conceptions linguistiques de l’ami de Tolkien, Owein Barfield membre chrétien des Inklings qui publia un ouvrage nommé « Poetic Diction » et pour qui l’évolution des langues constituait une fragmentation progressive du sens : pour Tolkien (cf. On Fairy-Stories) comme Barfield, les langues constituent une maladie de la mythologie et non l’inverse que prônait Max Müller. La connaissance de l’impossibilité d’atteindre, dans notre monde déchu, cette plénitude de relation n’empêcha pas Tolkien d’essayer de s’en approcher par le biais des langues imaginaires. En ce sens le Quenya peut apparaître comme un projet poétique qui rejoint celui d’un poète comme Mallarmé, dont la spécificité réside en particulier dans un combat qu’il sait perdu d’avance visant à atteindre une pureté, un état supérieur de la langue dans lequel le mot, par sa place dans la structure harmonique du vers, puisse retrouver cette adéquation signifié/signifiant. Je ne peux résister à l’envie de vous citer cette admirable analyse de l’intention mallarméenne par Yves Bonnefoy, afin de clarifier mon propos :
Quote:« Un vers – l’alexandrin, par exemple, qui fut longtemps pour Mallarmé le mètre par excellence -, c’est une structure, portant sur peu d’éléments, on peut l’embrasser d’un seul mouvement de conscience. Et si pris isolément, chaque mot est grevé d’un son qui oblitère la « vue », ce qu’à de clair le mot « nuit » se relativise à l’ensemble, s’estompe en tant qu’élément dans notre idée de la nuit, et délivre ainsi de son indication déplacée notre mémoire du monde, qui peut s’ouvrir à une « impression » cette fois exacte. En outre, d’être ainsi devenu une composante du tout du vers, le signifiant phonétique « nuit » est rendu au plein de sa qualité sensible, dans sa virtualité signifiante, et va pouvoir se prêter à ce que nous avons de « clair » à observer et à dire. En soumettant les mots à une structure, par le travail de la prosodie, nous sortons de la « selva oscura », nous pouvons voir, mais nous pouvons aussi exprimer, et cela avec des moyens de plus d’immédiateté, déjà – ces sonorités, qui viennent droit de nos sens -, que ceux de la vieille langue, non réparée. Et nous serons capable de plus encore. Car réuni, à d’autres de son espèce – « subtil », par exemple, et « triomphe », ou même « ancien », au début du Faune – le son « nuit » va permettre à plusieurs notions de s’allumer chacune d’un reflet venu de chaque autre : et toutes s’approfondiront, se rectifieront, dans ce rapprochement opéré sous le signe clair –dans la lucidité d’un son pur… Loin de gêner le regard, comme dans la parole antérieure, le son – vocabulaire et syntaxe – l’aide à s’instaurer, désormais, pour peu que l’on en soit digne, comme il en va, d’ailleurs, de la couleur chez le peintre, disons Manet, qu’elle délivre des conventions grâce à la liberté qu’elle trouve dans la rapidité de l’ébauche. – En résumé, les « mots » sont toujours là, dans le vers, les mots anciens, et impurs, mais la « composition », suscitée par la convention prosodique, a tourné leur sens qui nous trahissait, dissipé par la goutte d’obscurité, de néant, qui troublait la transparence native. Et quelque chose de perdu, d’ « oublié », se reforme avec netteté dans la lentille du nombre. »
Yves BONNEFOY, La poétique de Mallarmé in Le Nuage Rouge, Mercure de France, p.204-5.
En un sens, Tolkien, par des moyens différents, cherche lui aussi a retrouvé ce « quelque chose de perdu, d’ ‘oublié’ » dans la nature du mot. Il ne s’agit pas d’une redécouverte des mots par une « composition », car les langues elfiques, plus proches que nous de l’Eden, sont sujettes à un moins grand degré d’impureté de corruption dans leurs mots. Aussi est-il possible en ces Ages lointains de se rapprocher de cette « transparence native » à l’intérieur de chaque mot. Et l’hymne Sindarin à Elbereth, le poème de Galadriel en adieu à la Lorien apparaissent sous cet angle comme des recherches poétiques radicales. C’est plus encore le cas des versions de l’ « Ataremma » ou de l’ « Aia Maria » publiées dans le VT 43. L’idée même de l’entreprise de ces poèmes est hardie et montre que Tolkien devait considérer le Quenya, malgré l’impossibilité d’un succès total, comme un véritable progrès dans le rapprochement de la « transparence native ». Eut-il écrit une version Animalic ou Nevbosh de ces prières ? J’en doute. Turin est pour moi le pendant de cette réussite, car Tolkien ne peut – et ne veux pas – faire des langues elfiques pures. Turin est un peu semblable à l’homme d’aujourd’hui, redevenu « païen » et victime de mots déchus qui ne sont plus porteurs du réel. A quoi peut-il se fier si ce qui lui donnait une identité est désormais inaccessible ? Lui tente de nier ces mots trompeurs en leur donnant un sens qui s’avère toujours faux, tandis que bien des linguistes ou des poètes modernes, désabusés par l’extravagance des langues n’y voient pas les traces d’une plénitude perdue (celle-ci est un « mythe », c’est-à-dire quelque chose d’infondé selon leur acceptation du terme) mais juste le déterminisme du hasard, qui est aussi une forme de malédiction et de « destin dyscatastrophique ».
Cirdan
PS : Bien sûr, je ne cherche pas à limiter l’interprétation de Turin à cette lecture un peu extrême, car son histoire, si isolée dans le légendaire, ne peut être « expliquée » d’une seule manière. Elle est trop riche pour cela. Il s’agit juste d’un point de vue, et qui doit pouvoir se développer.
PPS : Ces considérations sommaires amènent d’autres questions. On sait que Shippey souligne combien la conception des langues plus ou moins esthétiques dans l’absolu était considérée comme quasi-hérétique dans le milieu des linguistes. Je me suis souvent posé la question du statut de la beauté des sonorités linguistiques chez Tolkien. La langue naine est-elle « unlovely » (cf. HoME XI, p10) simplement pour les elfes ou justement dans l’absolu ?
PPPS : Tu écris encore :
Premièrement, s'il ne peut contrôler directement une volonté, il peut l'influencer, la tromper. Le fait même de savoir que Morgoth l'a maudit influence le comportement de Túrin : il ira jusqu'à dire de soi : J'apporte la nuit là où je vais.
Deuxièmement, Morgoth harcèle physiquement Túrin, en premier chef en lui dépêchant Glaurung. Mais il n'y a rien d'un pouvoir surnaturel en cela (hormis bien sûr l'existence même de dragons, mais c'est une tout autre question).
>> Et hormis également les pouvoirs surnaturels de Glaurung lui-même. C’est peut-être le paradoxe de base : la malédiction de Morgoth peut être lue comme tu le fais à la manière de l’étincelle visant à mettre en marche un moteur de tourment, lequel n’est autre que Turin, mais on ne peut pas nier, je crois, le véritable « pouvoir surnaturel » du regard de Glaurung.

