Moraldandil a parfaitement exposé la problématique, et toutes les réponses sont extrèmement intéressantes et permettent, au moins en partie, voire plus, de lever le problème. Cependant, n'a été adopté jusqu'ici que le point de vue interne.
Je voudrais donc rajouter quelque chose d'un point de vue externe.
Comme le souligne son biographe Humphrey Carpenter, l'histoire de Sigurd (ou Siegfried dans sa version germanique), lue dans le Red Fairy Book d'Andrew Lang, a fortement marqué le très jeune Ronald. Un peu plus tard, il avait acquis suffisammment de connaissances linguistiques pour pouvoir lire Sigurd dans sa version originale. En effet, le conte de Sigurd se trouve dans l'Edda poétique, recueil islandais du XIIIe sauvé de l'oubli par l'évêque Sveinsson en 1643. On sait combien Tolkien appréciait ce recueil.
Or, que trouvons-nous chez Sigurd ? Evidemment, les versions sont légion, puisque Siegurd germanisé en Siegfried a notamment été repris dans la Chanson des Nibelungen puis dans la Tétralogie de Wagner. Mais plusieurs éléments sont réccurrents et font immanquablement penser à Túrin :
- Sigurd tue un dragon, Fafnir, et parfois même deux selon les versions
- Il se fait engager par un forgeron, Mimir (forgeron, nain... Mimir, Mîm...)
- il porte un casque fameux (comme le Heaume de Hador de Túrin)
- il a le caractère... un peu vif et ses emportements sont assez... radicaux
- il a un glaive magique
- on a la présence du trésor d'un dragon qui a été maudit après la mort de celui-ci (la malédiction de Mîm sur le butin de Nargothrond)
On note aussi la présence d'une cape qui rend invisible, mais là on pense à son cousin Tuor. Peu d'intérêt, donc.
Il est en tout cas intéressant de noter qu'un des thèmes principaux de ce conte est l'inéluctabilité du destin.
Je n'arrive plus à retrouver où quelqu'un affirmait que Túrin était la transcription de Sigurd par Tolkien à son univers (si quelqu'un peut le trouver...). Sachant qu'il l'a écrit très tôt et qu'il l'a maintes fois remanié, preuve d'un grand intérêt, cela apparaît vraisemblable.
On aurait alors l'explication externe d'une certaine incohérence avec le reste de son oeuvre... Ce qui n'empêche pas, je dirais même qui nécessite, de trouver une explication interne, ce qui a été bien fait ici.
Amicalement,
Franck

