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Frodon à Orodruin
De Cul-de-Sac au Mont Destin : le poids de l’Anneau, le pouvoir du Mal, et la liberté de Frodon

Un pouvoir maléfique hors du commun, de fascination, de tentation, et de domination. Un poids énorme et accablant, tant pour le corps que l’esprit. Une souffrance et une torture sans fin pour celui qui refuse de lui céder. Ainsi était le Grand Anneau, telle une concentration du Morgoth disséminé habituellement dans toute l’Arda. Voici, bien plus terrible que tous les dangers affrontés sur la route, le mal auquel Frodon fut confronté, un mal morgothien, diabolique dirions-nous dans notre Monde.

Cet Anneau privait-il à la fin son porteur de toute volonté et de toute liberté de lui résister ?

Ce qui est tenu pour sûr est la nature maléfique de l'Anneau. Qu’est-ce que le Mal ? et la tentation ? Les derniers volumes de HOME sont parfois très précis sur cette articulation entre la tentation d'une part, et la réponse à cette tentation, la participation de l'Homme et sa liberté, d'autre part. [Cf. dans la 3è Feuille de la Compagnie Le Marrissement d’Arda : fil et traduction de la Catastrophe du Conte, voir en particulier la partie II.C. Entre endurer et céder : la singularité des sémantiques] Plusieurs textes de tradition elfique abordent le mystère du mal et du Marrissement d'Arda. L'Ósanwe-kenta, l'essai par le Sage Pengolodh de Gondolin sur l'échange de pensée (télépathique) m'apparaît révélateur à bien des égards quant au Mal en Arda, et, s'il ne traite pas exactement de notre sujet, il s'applique néanmoins il me semble, puisqu'il aborde le cas où l'on cherche à forcer l'esprit d'une personne. En Arda, nous est-il dit, rien ne peut forcer l'esprit d'un Incarné ...
[citation=Ósanwe-kenta, Vinyar Tengwar n°39 (traducion libre)]Bien qu'en "Arda Immarrie" l'ouverture (de l'esprit) est l'état normal, chaque esprit a, depuis sa conception en tant qu'individu, le droit de se fermer ; et il a le pouvoir absolu de rendre cette fermeture effective par la volonté. Rien ne peut franchir la barrière du Refus (Aucun esprit ne peut, néanmoins, se fermer à Eru, ni à Son inspection ou à Son message. Le dernier peut être ignoré, mais l'esprit ne peut prétendre ne l'avoir pas reçu)[/citation]
... mais comment expliquer, pourra-t-on lui répondre, l'emprise totale de Melkor sur certains esprits ? Pengolodh explique qu'il s'agit d'une perception erronée de ce qui se produit en réalité (cf. à ce titre la brillante hypothèse de notre ami Moraldandil : Túrin maudit : une illusion d'optique ?) : Melkor, qui est pourtant le pouvoir le plus grand en Arda, n'a pas ce pouvoir. Mais, par la torture, par le tourment imposé à un Incarné, sur son corps, sur son esprit, il peut oppresser sa volonté jusqu'à ce que cède sa victime :
[citation=Ibid.]Ainsi par tromperie, par mensonges, par le tourment du corps et de l'esprit, par la menace du tourment infligé aux bien aimés, ou par la simple terreur de sa présence, Melkor a toujours cherché à forcer l'Incarné qui tombait en son pouvoir, ou qui venait à sa portée, à parler et dire tout ce qu'il savait.[/citation]
La personne est ainsi comme une maison fermée, dont elle seule peut ouvrir (librement) la porte. Melkor lui-même ne peut forcer cette porte de l'extérieur ; il lui faut trouver (et il y parvient en général) le moyen d'exercer une pression sur sa victime, de sorte que cette pression soit jugée insupportable par elle et qu'elle lui cède et lui ouvre de l'intérieur.

Il me semble que l'Anneau, d'un pouvoir de Mal hors du commun, procède bien ainsi, par une pression "insoutenable" sur le *corps* et *l'esprit*, jusqu'à ce que la *personne* cède et ouvre d'elle-même la porte. C'est bien elle qui bien que torturée « ouvre la porte ». Le porteur est condamné à céder ou à être brisé. Cf. la lettre 181 déjà citée par rapport à la situation de Frodon :
[citation=Lettres, p. 331]Des situations « sacrificielles », c’est le nom que je leur donnerai : i.e. des cas où le « bien » du monde dépend du comportement d’un individu dans des circonstances qui exigent de lui souffrance et endurance bien au-delà de ce qui est normal ; et même, ce qui peut arriver (ou semble arriver, en termes humains), exigent une force du corps et de l’esprit qu’il ne possède pas : il est, en un sens, voué à l’échec, voué à [1] succomber à la tentation ou [2] à être brisé par la pression exercée contre sa « volonté » : c’est-à-dire contre le choix qu’il pourrait ou voudrait faire s’il était non entravé et non sous la contrainte.[/citation]
Dans le cas [2] la maison est brisée : tout vole en éclat et il ne reste personne pour participer librement au mal (ce qui se traduit soit par la mort du corps soit par la folie définitive de l'esprit) : le Tentateur en allant jusqu’à briser sa victime échoue. Dans le cas [1] en revanche, il me paraît juste de considérer que, même "à bout", même aux dernières extrémités, céder à la tentation, ouvrir la porte est un acte "libre", dans le sens où le mal n'a pas le pouvoir de faire ouvrir la porte de l'extérieur. Il était donc devenu "impossible" de résister ... Mais, lorsqu'il a passé l'Anneau au doigt, Frodon a « ouvert sa porte ». Vaincu dans un combat inégal, il a vidé "toutes" ses forces physiques et mentales ... sauf celle de passer encore l'Anneau au doigt ! Son corps n'a pas été brisé, ni son esprit ; il a bien été jusqu'à la limite (et sans doute a-t-il repoussé même ses limites tout au long de sa quête), mais à la fin, à la toute dernière extrémité posée entre être brisé et céder, il a cédé. Il lui était visiblement impossible de résister plus longtemps à la pression exercée par l'Anneau, mais si j’en crois Pengolodh il restait libre de ne pas ouvrir sa porte. Il m’apparaît évident que s'il s'en était gardé, il aurait été véritablement brisé, son esprit balayé et volé en éclat. Frodon (ou du moins sa raison) serait mort (et Sam aurait récupéré une coquille vide), mais ainsi l'Anneau aurait perdu ; Frodon serait allé au-delà du possible, en se défaisant de sa vie. Dans notre monde (ou sa vision) chrétien(ne), la différence est bien là avec le Christ, qui n'avait pas plus de possibilité de résister au Mal que le moindre des Hommes, ayant assumé l'entière condition humaine, mais qui n'a jamais cédé, et, à la fin, il est allé jusqu'à être brisé.*

* S'il n'a jamais cédé, c'est aussi parce qu'à l'intérieur, le Christ n’a donné aucune prise à cette pression extérieure. La Sainteté n'est pas seulement un état du moment ; elle est aussi un chemin de vie, chemin qui ne donne aucune prise au Mal : [emphase]« Désormais, je ne parlerai plus beaucoup avec vous, car le prince du monde va venir. Certes, il n'y a rien en moi qui puisse lui donner prise, mais il faut que le monde sache que j'aime mon Père, et que je fais tout ce que mon Père m'a commandé »[/emphase] (Jean 14, 30-31).

Ceci pour être précis quant à la question de la liberté de Frodon au dernier moment. Mais certainement pas pour le juger : qu’aurais-je parcouru de son chemin à sa place ? Comme je le lis dans les Lettres, la Miséricorde dont Frodon a fait preuve l’a emporté (et de combien !) par anticipation sur son échec, et cela est décisif.

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