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De la crème jaune et des rayons de miel ...
#2
(4) Liés à la navigation en barque

Le seul titre de Bombadil en bateau nous rappelle que Tom est lié à l’eau et à la navigation, entretenant et réparant lui-même son propre bateau :

This day I'll mend my boat and journey as it chances
west down the withy-stream, following my fancies!"
(…)
Tom laughed to himself: "Maybe then I'll go there.
I might go by other ways, but today I'll row there."
He shaved oars, patched his boat; from hidden creek he hauled her
through reed and sallow-brake, under leaning alder,
then down the river went, singing: "Silly-sallow,
Flow withy-willow-stream over deep and shallow!"

[BB 5-6, 19-24]

Väinämöinen fait de même ; mieux encore, il fabrique sa barque, « compagne aux riens de l’eau » :

« J’ai chantourné la barque bonne,
chantaillé la gabarre ferme,
elle est rude sous la rafale
et tenace au mitan du grain,
elle est fière à fendre les vagues,
bonne compagne aux riens de l’eau :
elle se dresse en bulle claire,
se glisse en lisse nénufar,
à travers les eaux de Pohja,
les vagues, les bonnets d’écumes. »
[ 18.685-694]

Car pour les voyages, c’est en bateau que Väinämöinen aime à se déplacer :

Väinö le vieux parle mieux :
« Route en terre est route plus sûre,
chemin sûr mais sentier plus dur,
la voie de terre est voies d’embûches.
La barque à la vague est joyeuse,
la gabarre cingle au vent d’aise,
elle écume les eaux béantes,
et la vague est bonne voisine :
le vent ballotte la gabarre,
la vague mène le bateau,
vent du ponant pour les embruns,
vent du midi, bon vent d’arrière. »
[39.41-52]

Même si, « la route des eaux » [40.5] n’est pas toujours facile :

Le vieux Väinämöinen
Un jour descend les eaux de terre,
Un autre les eaux de paluds,
Le jour tierce l’eau du rapide.
(…)
à l’orée du rapide en feu,
aux turbies du courant sacré.
(…)
Or donc Väinö le vieux barde
Lâche la gabarre au roulis.
Il dévale entre les écueils
Par les tourbies, les remous rude ; (…)

[40, 13-16, 19-20, 83-6]

Ce qui n’est pas sans rappeler Tom descendant la rivière Tournesaules (Withywindle) jusqu’à son arrivée agitée à Grindwall :

then down the river went, singing: "Silly-sallow,
Flow withy-willow-stream over deep and shallow!"
(…)
Tom came to Withy-weir. Down the river rushing
foamed into Windle-reach, a-bubbling and a-splashing;
bore Tom over stone spinning like a windfall,
bobbing like a bottle-cork, to the hythe at Grindwall.

[BB 5-6, 77-80]



(5) Mariés à une jeune fille liée à l’eau

En fait, si les deux poèmes qui lui sont consacrés (maiségalement la section bombadilienne) associent Tom Bombadil à l’eau, le lecteur retient surtout que Tom est le compagnon de Baie d’Or (Goldberry), femme perpétuellement jeune (« aussi jeune et aussi ancienne que le printemps » [120]{143} ; « young Goldberry » = ATB 24) ; laquelle « Belle dame Baie d’Or », plus encore que Tom, est explicitement associé à l’eau jusque dans ses appellations.
En effet elle est « la fille de Dame Rivière » ([117]{141}, ATB 12), « la fille de la Rivière » (‘daughter of the River’[121]{145} ; ‘The River’s daughter’ [120, 121, 124]{143, 146, 148} ; ‘the River-daughter’ ATB 38, 105) et « la petite dame de l’eau » (‘little water-lady’ ATB 22).
C’est en tant que « dame de l’eau » qu’elle apparaît à Frodon et ses amis, au point que ceux-ci la prennent pour une « belle jeune reine-Elfe vêtue de fleurs vivantes » ([145]):

Ses cheveux blonds tombaient en longues ondulations sur ses épaules; sa robe était verte, du vert des jeunes roseaux, chatoyant d'argent semblable à des perles de rosée; et sa ceinture était d'or, façonnée comme une chaîne d'iris des marais émaillée des yeux bleu pâle de myosotis. A ses pieds, dans de grands vaisseaux de poterie verte et brune, flottaient des lis d'eau, de sorte qu'elle semblait trôner au milieu d'un étang.
(…) sa robe bruissait doucement comme le vent sur les rives fleuries d’une rivière.

{121}[145]

On découvre alors que Baie d’Or aime à s’entourer de plantes aquatiques (roseaux, joncs, iris des marais, les myosotis qu’elle porte à son marriage [ATB 119]…) mais qu’elle affectionne tout particulièrement les nénuphars (ou « lis d’eau » = ‘water-lilies’), avec leurs « feuilles vertes » et leur « lis blancs », que Tom lui apporte, se souvenant les jeux de séduction parmi les nénuphars avec Baie d’Or (cf. ATB 11-14) :

I had an errand there: gathering water-lilies,
green leaves and lilies white to please my pretty lady,
the last ere the year’s end to keep them from the winter,
to flower by her pretty feet tilt the snows are melted.
Each year at summer’s end I go to find them for her,
in a wide pool, deep and clear, far down Withywindle;
there they open first in spring and there they linger latest.
By that pool long ago I found the River-daughter,
fair young Goldberry sitting in the rushes.
Sweet was her singing then, and her heart was beating!
=
J'avais à faire par là: cueillir des lis d'eau,
des feuilles [vertes] et de blancs lis pour le plaisir de ma jolie dame,
les derniers avant la fin de l'année, pour les préserver de l'hiver,
pour qu'ils fleurissent près de ses jolis pieds avant que les neiges ne soient fondues.
Chaque année, à la fin de l'été, je vais les chercher pour elle,
dans un grand étang profond et clair, loin en aval du Tournesaules;
là, ils s'ouvrent les premiers au printemps et là, ils durent le plus longtemps.
Près de cet étang, jadis, j'ai trouvé la Belle de la Rivière,
la belle jeune Baie d'Or, assise dans les joncs.
Doux était son chant, et son coeur battait!

[124]{148}

Ainsi ne faut-il pas nous étonner de découvrir « la belle jeune Baie d’Or » porter des vêtements aux couleurs du « vert des roseaux » ({154}), du blanc de fleurs de nénuphars ou de l’argent des poissons et des reflets sur l’eau ( « elle étaie toute vêtue d’argent avec une ceinture blanche » {154}) ; ne nous étonnons pas non plus alors de la voir se chausser de « chaussures ressemblant à des écailles de poissons », elle qui, « jeune Baie d’Or », « plongeait au plus profond », « là où l’eau est plus sombre, plus bas que les roseaux » (ATB 21-3).
Ses cheveux « coulent » en cascade (« flowing hair » ATB 107) ; lorsqu’elle danse « une lumière semblable au reflet de l’eau sur l’herbe humide de rosée étincelle sous ses pieds » ([132]{157}) tandis qu’alors qu’elle « tient une chandelle (…) protégeant de la main la flamme (…), la lumière coule au travers, comme un rayon de soleil au travers d’un blanc coquillage. » ([129]{154})
Et si, comme Bombadil, elle affectionne tout particulièrement le chant, elle est spécialisée dans les « chansons de pluie » ([127]{151}), les « vieilles chansons d’eau » (ATB 108) et sa « voix claire (…), [est] semblable à la chanson de l’eau joyeuse coulant dans la nuit d’un brillant matin des collines, (…) argentine » ([120]{143}) ; au point que lorsqu’elle chante ses « chansons commencent gaiement dans les collines et retombent doucement dans le silence ; et durant les silences, [on] voit en pensée des étangs et des eaux plus vastres que toutes celles (…) connues » ([129]{154}).



Rque : Dame Rivière (River-woman) est une personne, tout comme l’Homme Saule (Willow-man) ; elle est ; explicitement mentionnée à deux occasions comme « la mère » de Baie d’Or (ATB 23-24 et 115).



Väinämöinen, quant à lui, est très malheureux en ménage, mais les trois femmes qu’il convoite, toute des jeunes filles, sont associées à l’élément liquide (la mer, mais aussi les rivières de par la mère d’une des jeunes filles).
Ainsi, suite à un concours de chant magique qu’il a remporté, Väinämöinen se voit promis pour femme la sœur de Joukahainen, la jeune Aino. Celle-ci désespérée, meurt noyée.

« Mieux vaudrait vivre dans la mer
Et loger par-dessous la houle,
Petite sœur des lavarets,
Frère entre les poissons de l’eau,
Que d’être à la guise du vieux (…) » [4.247-251]
Lors jette sa chemise au saule,
Sa robe à la branche d’un tremble,
Ses bas sur la terre sans neige,
Ses souliers sur la pierre d’eau,
Toutes ses perles sur la grève,
Aux dunes de sable ses bagues.
À fleur d’eau la pierre est diaprée,
Un écueil éclaboussé d’or :
Elle veut nager vers la pierre,
Tâche de rejoindre l’écueil.
Or quand elle touche la pierre,
Elle tient prise pour s’asseoir
Sur la pierre aux flancs de chamarre,
L’écueil noyé par le soleil :
La pierre dévale dans l’eau,
L’écueil se sauve vers le fond,
Et la fillette avec la pierre,
Aino, prise avec l’écueil.
[4.-309-326]

Lorsque sa mère apprend la nouvelle, elle « pleure à grand sanglots / l’eau ruisselle à son nid de larmes » (435-6), « roule une larme, une autre larme » (451, 455, 459, 463, 467) le long de son corps jusqu’au sol où :

(…) l’eau déroulée jusqu’en terre
se met à courir en rivière :
trois rivières prennent leur source
et s’enflent par l’eau de ses armes,
larmes jaillies par son visage,
filées par le coin des paupières.
Chaque rivière se méandre
Au feu d’embruns de trois rapides,
Chaque rapide s’éclabousse
A trois brisants levés de l’eau,
Chaque brisant se hausse en marge
D’une butte d’or escarpées,
A la cime de chaque butte
Trois bouleaux, branches déployées,
Au coupeau de chaque bouillard,
Trois coucous perchés, gorge d’or.
[4.473-488]

Non seulement la mère de la femme convoitée par Väinämöinen est associée aux rivières (puisqu’elle les crée de ses propres larmes), mais ce passage qui décrit le cycle de l’eau allant des rivières aux rapides et des rapides à la mer (cf « les brisants ») n’est pas sans rappeler la chanson de pluie de Baie d’Or :

Tandis qu'ils regardaient par la fenêtre, descendit doucement vers eux, comme portée par la pluie, la voix claire de Baie d'Or. Ils n'entendaient que quelques mots, mais il leur parut évident que c'était une chanson de pluie, aussi douce que les averses sur les collines desséchées, et qu'elle contait l'histoire d'une rivière de sa source dans les hautes terres jusqu'à la mer, loin en contrebas.
[127]{151}

Par la suite, Väinämöinen découvre qu’Aino n’est pas morte mais qu’elle est devenue (à nouveau ?) femme poisson, fille de Vellamo (dame de l’eau) et d’Atho (roi des eaux) ; elle lui dit :

« Ô Väinö barbe très-vieille !
Je ne suis point de cette écaille
Ni saumon qu’on taille à sa guise,
Ni truite qu’on découpe en darnes
Pour ton déjeuner de matines (…)
Je ne suis point de gent saumone ni perche des houles profondes :
Je suis fille, jeune pucelle,
La sœur de Jouka le jeune,
Jour et jour tu m’as galantée,
Tu m’as désirée chaque jour.
Ô toi, Väinämöinen,
Pauvre nigaud, piètre vieillard,
Tu n’as pas su la retenir,
L’enfant de l’eau, de Vellamo,
La fille d’Atho sans pareille ! »
[5.99-103, 123-133]

Väinö est triste, « le cœur chagrin », il « déchante sa triste parole » :

« Jour et jour j’ai langui pour elle,
ma vie à demi j’ai voulu
l’enfant de l’eau, de Vellamo,
la fille dernière de l’eau,
qu’elle soit l’amie de toujours,
la compagne au bras de ma vie.
Elle est venue prendre à ma ligne,
Elle a roulé dans ma gabarre :
Je n’ai point su la retenir
Ni la mener à mon logis
Je l’ai relâchée à la vague,
Par-dessous la houle profonde ! »
[5.180-191]

Après Aino et la femme poisson (qui étaient initialement deux personnages différents que Lönnrot, le compilateur du Kalevala, a fondus en un seul) apparaît une troisième jeune fille, « la fille de Pohja, la belle, la pucelle » [18.677-8], « Annikki la belle nommée » [18.41, etc] :

Le vieux Väinämöinen
le sage songe, il se promet
d’aller galenter la pucelle,
de lorgner la nuque natée
dans les ombres de Pohjola,
les ténèbres de Sariola,
la fille famée de Pohja,
fiancée rare du norois.
[18.1-8]

Annikki, « la belle pucelle », à la nuque « natée » n’est pas sans rappeler Baie d’Or, « la belle vierge » (‘pretty maiden’ ATB 19) qui pouvait à l’occasion porter des « tresses blondes » comme nous l’apprend ATB 134 (« fair Goldberry combed her tresses yellow »). De plus, lorsque Baie d’Or apostrophe Tom Bombadil venu « tremper sa barbe au fil de l’onde » (ATB 11), elle le fait d’une manière identique à celle dont use Annikki, « au rebord de la jetée » (47), voyant Väinämöinen, dans sa barque, venu « galanter la fillette, (et) quêter la main de la pucelle » (195-6) :

« Hey, Tom Bombadil ! Wither are you going ? »
= Eh, Tom Bombadil ! Où vas-tu donc de ce pas ?
said fair Goldberry. « Bubbles you are blowing,
frightening the finny fish and the brown water-rat,
startling the dabchicks, and drowing your feather-hat ! »
[ATB, 15-18]

« Väinö, vers où fais-tu route,
tout droit, fiancé de la gane,
que trames-tu, bijou du monde ? »

[18.98-100 ; puis 131-2, 153-4, 173-4, 185-190]


Et Väinö, menteur, de lui répondre, les deux premières fois, qu’il veut « pêcher le saumon, frayer la truite du lac » (113-4), puis qu’il part « à la traque des oies » (134) ; ce qui nous ramène au « poisson effrayé » (‘frightening finny fish’) et aux « canards d’eau » (‘dabchicks’) mentionnés par Baie d’Or.



Rque : Arrivé à ce stade, et sachant que nous n’avons au mieux parcouru que la moitié du chemin dans cet inventaire des points de contacts entre Tom et Väinö, je serais tenté de voir dans les termes « finny fish », au-delà de leur fonction poétique, un jeu de mot sur « Finnish » (= finnois). C’est que Tolkien n’est pas à un jeu de mots près ; on pourra, pour s’en convaincre se reporter à la lettre [L55, note 7], ou à la présentation par Christopher Tolkien de l’appendice des noms dans le Livre des Contes Perdus :

Il mérite d'être remarqué que mon père introduisit ici et là des sortes de « calembours historiques » : ainsi par exemple la racine SAHA « être brûlant » produit (en plus de saiwa « chaud » ou sára « ardent ») Sahóra « le Sud », et de NENE « couler » vient nen « rivière », nénu « nénuphar jaune », et nénuvar « étang de nénuphars ». L'on trouve aussi plusieurs ressemblances avec le vieil anglais qui ne sont évidemment pas le fruit du hasard, tels hôr « vieux », HERE « régner », rûm « secret (murmure) ».
[LCP, p.647] (une grand merci à Toko ;-))

De plus, on connaît un autre jeu de mots de Tolkien en forme de néologisme sur le terme ‘finnish » ; en effet dans une lettre écrite en 1955, Tolkien, parlant de son excitation à la découverte de la grammaire finnoise dans la bibliothèque de la faculté d’Exeter, invente le verbe « finlandiser » ou « finnoiciser » :

« C’était comme découvrir une cave à vin complète remplies de bouteilles d’un vin extraordinaire d’un terreau et d’une saveur jamais connus jusqu’alors. J’en fus quelque peu enivré ; (…) et ma « propre langue » – ou les séries de langues inventées – ont été fortement finnoicisées [« Finnicized » (sic)] quant à leur structure et leur style phonétique. » [L163, p.214]

Peut-être donc que la mention, en 1934, du «finny fish » est effectivement un clin d’œil à ajouter à la longue liste des points communs entre les poèmes et la section bombadilienne d’une part et le Kalevala d’autre part. Quoiqu’il en soit, il est temps désormais de passer à une série de points capitaux.

Sosryko

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