Väinö chante, le vieux barde,
Il chante sage et tourne mage :
Nul mot ne trébuche aux paroles
Nulle rune s’épuise au chant,
Plutôt la rocaille aux brisants,
Les nénuphars dans les étangs.Ainsi Väinö le vieux chante,
Il régale en joie la veillée.Les femmes le rire à la bouche,
[21.369-382]
les hommes, tous le cœur jovial,
écoutent, la mine effarée,
les jongleries de Väinö,
car c’était merveille à l’entendre,
prodige même, aux bouches bées.
Väinämöinen ne chante pas que pour un public, son chante « naturel » est un chant de joie :
Le vieux Väinämöinen
(…)
Il chante à la route des eaux,
Il bat la joie parmi les vagues.
(…)
« Qui donc bat grand’joie sur la mer
qui chante ainsi parmi les vagues,
de joie plus belle que jadis,
la chanson de plus grande gorge ? » [40.1, 5-6, 9-12]Et Väinö le barde sage
entonne les chant de la rune,
en hommage au soir mémorable,
pour la joie du jour au couchant.
« Torche, tiens-nous ta flambée blanche,
que je voie le rimes rouler ! (…)
Lors il chante et pince l’arpège,
tout le soir il trousse la joie. [46.607-610,617-8]
Or, cette joie chantée du jour couchant, nous la retrouvons à l’identique chantée par Tom :
Hop along, my little friends, up the Withywindle!
Tom’s going on ahead candles for to kindle.
Down west sinks the Sun: soon you will be groping.
When the night-shadows fall, then the door will open,
Out of the window-panes light will twinkle yellow.
Fear no alder black! Heed no hoary willow!
Fear neither root nor bough! Tom goes on before you.
Hey now! merry dol! We’ll be waiting for you!
=
Trottez, mes petits amis, le long du Tournesaules;
Tom va devant allumer les chandelles.
À l’Ouest se couche le Soleil; bientôt vous irez à l’aveuglette.
Quand tomberont les ombres de la nuit, la porte s’ouvrira;
Par les carreaux de la fenêtre, la lumière scintillera, jaune.
Ne craignez pas d’aulnes noirs! Ne vous souciez pas des saules chenus!
Ne craignez ni racine ni branche! Tom va devant vous,
Holà, maintenant! Gai dol! on vous attendra!
[118]{142}
La joie, c’est, avec la connaissance, l’élément central des chants de Väinö. Nous en avons vu deux exemples, mais un troisième confirmera mieux encore cette affirmation.
C’est Väinämöinen qui a l’idée de fabriquer le kantélé (cithare traditionnelle) à partir des reste « du grand brochet » [40.210] qu’il a tué :
Or donc Väinö le vieux barde,
Le sage se fait menuisier,
[40.230-1]
et l’instrument, dont personne ne sait jouer [40.245-332], devient véritablement « l’outil de joie » [40.277] qu’il était destiné à être sous les seuls doigts de Väinämöinen, car lui seul sait « jouer la joie sur la harpe neuve » [40.290], lui seul peut la faire « vibrer pour la joie » [40.324] ; la harpe elle-même demande à « rire aux doigts du chanteur » [40.337].
Alors :
Le vieux Väinämöinen,
barde sage, barde sans âge,
le chanteur ajuste ses doigts,
pouces lavés, pouces parés.Il prend siège au rocher de joie,
[41.1-6, 12-16, 23-26]
bien calé sur la pierre au chant
(…)
Väinö mande à haute voix :
« Oyez tous, venez à l’entour,
oncques vous n’avez entendu
la joie grande aux runes sans âge
dégoisée sur le kantélé. »
(…)
Et le jeu monte en jeu de joie,
la liesse sonne à corde-liesse,
le jeu muse en air de musique,
le chant prend la courbe du chant.
… et tous les hommes et animaux accourent « pour entendre la voix des cordes » [41.62], « le chant des cordes » [41.70] et « lorgner la joie merveilleuse » [41.36, 56, 76, 122], tous « s’émerveillent de la joie grande, le kantélé, chanson joviale » [41.107-8], même
Atho, roi de l’eau, roi des vagues,
vieux de la houle, barbe en algue,
Ahto se hisse à fleur de l’eau,
glisse en son siège un nénufar :
il écoute chanter la joie [41.133-137]Même la patronne des eaux, [= Vellamo, épouse d’Ahto]
gorge en roseaux, vieille des eaux,
la dame lève de la mer
et bat sa nage sur la vague ;
elle roule au bord des roseaux,
taille torse jusqu’aux brisants
pour entendre la voie de l’orgue,
le jeu de joie de Väinö [41.155-162]
Ce premier kantélé disparaîtra en mer [K. 42], mais Väinämöinen en fabriquera un nouveau [K. 44], à partir de bois de bouleau cette fois, mais le résultat sera le même : lorsque « Väinö le vieux chanteur / pince les voix du kantélé » (249-250) « tous les rochers viennent à frémir » (260) et tout le monde , « gaillards aux alentour», « femmes à la ronde » , filles, « gamins » (273-278) et toute « bête à l’entour » (289) « accourent en torrent, ruisseau de hâte » (267-8) pour entendre « les fils de joie / cordes tendues, fils ajustés » (240-1), « s’ébahir devant la joie » (272) « et se ravir au chant de joie » (296).
Et la nature entière se réjouit devant « Väinö le vieux chanteur » (307) qui « joue un jour, l’autre jour / soirs et matins » (310-1) :
Au logis, quand il joue l’arpège,
dans la chambre aux rondins de pin,
les plafonds jouent leur tintamarre,
planchers claquant, les planches pètent ;
les solins chantent, l’huis gémit,
les fenêtres battent de joie,
le poêle en pierre se trémousse
et le pilot d’âtre crépite.Quand il passe les sapinières,
les pinèdes, l’arpège en marche,
les sapins font la révérence,
les pins les collines se tordent,
meules folles, les pignes roulent,
la résine gerce aux racines.Quand il bouge dans la feuillée
[44.315-334]
ou quand il foule la prairie,
le bois joue ses jeux en chamaille
et les prés font joie sans pareille,
fleurs écloses, les fleurs ouvertes,
les ramilles pliées de rire.Väinö le vieux barde sage
joue long temps sur le kantélé,
il fredonne, il pince la harpe
et le ciel même en rit de joie.La joie monte au seuil de la lune,
chez le soleil à sa fenêtre.La lune sort de son logis,
[47.1-12]
se pose dans un bouleau brogne,
le soleil quitte son bastion,
il se perche au coupeau d’un pin
pour entendre le kantélé,
pour rire à la joie merveilleuse.
la joie et le chant, le chant et la joie et le « rire à la joie merveilleuse » sont tellement attachés à la personne de Väinö que la mère de Joukahainen lui défend de le tuer, l’avertissant ainsi :
« Si tu vises Väinö
et tues le fils de Kaleva,
la joie s’éteindra de la terre,
le chant s’étiolera du monde. » [6.121-124]
Ainsi donc, la trilogie chant-joie-rire est présente dans le Kalevala et exclusivement associée à Väinämöinen, tout comme elle est réservée à Tom Bombadil dans le Seigneur des Anneaux.
Et dans cette trilogie, le couple joie/chant est le plus important dans le Kalevala, puisque le rire découle de celui-ci. Il en est de même pour Tolkien qui établit son importance et la relation « amoureuse » qui lie les deux notions au cours d’un dialogue chanté entre Tom et Baie d’Or, cette dernière reprenant un vers du premier après avoir modifié un seul mot, posant l’équivalence entre joie et chant :
Now let the fun begin! Let us sing together!
Then another clear voice, as young and as ancient as Spring (…) came falling like silver to meet them: {144}
Now let the song begin! Let us sing together
=
Que le plaisir commence ! Chantons en chœur !.
Puis un autre voix claire, aussi jeune et aussi ancienne que le printemps (…) vint, argentine, les accueillir :
Que les chants commencent ! Chantons en chœur
[120]{143-4}
En fait il y a bien plus que l’équivalence entre joie et chant : la joie véritable ne commence « let the fun begin » que lorsque le chant est partagé entre les hommes : « Let us sing together ».
Frodon et ses amis expérimentent cette joie dans ce chant qui est chant de communion, « plus naturel que la parole » seule et qui produit la joie :
The guests became suddenly aware that they were singing merrily, as if it was easier and more natural than talking. [123]{147}
Cette dimension de partage du chant qui crée alors la joie n’est pas si éloignée de la notion de partage, de service du barde qu’on trouve dans le Kalevala : le barde sert à la joie « de la terre », le chant est pour « le monde ».
Voilà pourquoi Glorfindel, au Conseil d’Elrond, peut dire :
– Mais en tout cas, (…) envoyer l’Anneau [à Tom] ne ferait qu’ajourner le jour néfaste. (…) tôt ou tard le Seigneur des Anneaux apprendrait le lieu de sa cachette et y porterait tout son pouvoir. Ce pouvoir pourrait-il être bravé par Bombadil seul ? Je ne le pense pas. Je crois qu’en fin de compte, si tout le reste est conquis, Bombadil tombera, le Dernier comme il fut le Premier ; et alors viendra la Nuit.
[294]
la Nuit serait la Nuit avec la disparition de Tom ; voilà le signe d’une victoire totale du Mal en Terre-du-milieu : Sauron ayant réussi à éradiquer toute étincelle de joie. Mais la Nuit ne sera pas la Nuit si la joie existe encore ; et tant que « Tom va devant » les habitants de la Terre-du-milieu, Tom-« merry dol », il y aura toujours une « lumière scintillant, jaune », une « porte » susceptible de « souvrir » « quand tomberont les ombres de la nuit » ([118]{142}).
Sosryko
Lucy - La vie est comme un jeu, Charlie Brown...
...Parfois on gagne...parfois on perd.
Charlie Brown - Je me contenterai de faire match nul.
;-)

