II. Bombadil et Merlin
Dès sa première apparition, Tom nous est présentée avec une « figure (…) plissée de mille rides de rire » [117]{141}. Et à peine les Hobbits délivrés de l’Homme-saule et remerciant Tom Bombadil pour cela, celui-ci « éclata de rire » et leur annonce que « Baie d’Or [les] attend ». C’est « en riant » que Baie d’Or « accourut vers eux » pour accueillir quatre Hobbits qui « la regardaient avec étonnement » {145}, tout comme ils avaient été « trop surpris (…) pour parler » et répondre à l’invitation de Tom [118]{142} .
Ce n’est que plus tard que Tom expliquera : « je vous attendais. Nous avions entendu parler de vous, et nous avions appris que vous erriez par là. Nous avions deviné que vous viendriez avant peu au bord de l’eau » {148}.
Lorsque Tom entre dans la salle à manger « Il rit et, s’avançant vers Baie d’Or, il lui [prend] la main » {147}. Tom rit également en compagnie, lorsque « les cœurs et l’entrain s’élèvent bien haut », que « les voix retentissent, dans la joie et le rire » {154}. Lui comme Baie d’Or font d’ailleurs du rire une véritable thérapie : « Riez et soyez joyeux !» {145} ordonne la jeune fille de la Rivière à Frodon et ses amis, tandis qu’avec Tom elle réitère son ordre : « Rions maintenant, et soyons heureux ! » {154}.
Pourtant, il ne faudrait pas que ce rire en cache un autre, plus mystérieux, celui qui anime Tom lorsqu’il considère l’Anneau de Frodon :
— Montrez-moi le précieux Anneau! dit-il brusquement au milieu du récit.
Et Frodon, à son propre étonnement, tira la chaîne de sa poche et, dégageant l'Anneau, il le tendit aussitôt à Tom.
L'Anneau parut grandir tandis qu'il restait un moment dans la large main brune. Tom le porta soudain à son œil et rit. Pendant une seconde, les Hobbits eurent une vision, en même temps comique et alarmante, de son brillant œil bleu étincelant à travers un cercle d'or. Puis il passa l'Anneau au bout de son petit doigt et l'éleva vers la lumière de la chandelle. Pendant un moment, les Hobbits ne remarquèrent rien d'étrange. Puis ils eurent le souffle coupé: il n'y avait aucun signe de disparition de Tom!
Tom rit de nouveau, puis il lança l'Anneau en l'air - et celui-ci disparut dans un éclair. Frodon poussa un cri, et Tom se pencha en avant pour le lui tendre en souriant. [130]{155}
Intéressant aussi de remarquer que juste après leur avoir « appris une poésie à chanter si, par malchance, ils rencontraient quelque danger ou difficulté le lendemain », Tom « donna à chacun une tape sur l’épaule », une tape « accompagnée d’un rire » ; quatre tapes sur l’épaule de chaque Hobbit, et donc quatre rires, rires sans aucune explication puisqu’« il les ramena à leur chambre » immédiatement [131]{156}. Or nous savons que le danger des Hauts de Galgals frappa les Hobbits le lendemain et que Frodon eut à chanter cette poésie pour que Tom vienne à son secours.
Même sentiment d’étrangeté lorsque Tom, « sautant à bas du tertre et riant » annonce aux quatre Hobbits qu’il vient de délivrer «Vous ne retrouverez plus vos habits » [140]{166}.
Or, tout comme Tom Bombadil, « Merlin rit étrangement et ce rire intrigue » car « mythologiquement parlant, le rire sans motif apparent est signe de prescience » [Merlin ou le savoir du monde, Philippe Walter, Imago, 2000, p.147, 150] :
Merlin rit trois fois, à ce qu’on dit. Allant sur la place et voyant un homme acheter des souliers et de quoi les réparer, il rit et dit : « Il n’usera pas les chaussures et il achète de quoi les réparer ! » De même, voyant un bailli conduisant au gibet un voleur qui avait dérobé un vêtement de peu de valeur, il rit et dit : « Vraiment, voilà qui est admirable, car un grand voleur en conduit un plus petit au gibet ! » (le bailli avait en effet volé des choses plus importantes : rentes et propriétés). De même, voyant un prêtre conduire un enfant au tombeau et chanter, alors que les parents suivaient en pleurs, il rit et dit : »Je vois des choses merveilleuses car celui qui pleure devrait chanter et celui qui chante devrait pleurer (l’enfant était en effet le fils du prêtre ».
[cité par Ph. Walter dans Merlin …, p.147]À ce moment précis, la reine traversait la grande salle en cherchant le roi. Ce dernier la reçut fort gracieusement comme il convenait quand elle s’approcha de lui. Il la prit par la main et la pria de s’asseoir. Puis, il l’entoura de ses bras et lui donna un baiser. Ce faisant, il tourna son visage vers elle et aperçut une feuille accrochée à ses cheveux. Il avança la main, ôta cette feuille et la jeta par terre en plaisantant avec son épouse. Le devin, qui avait observé la scène, laissa éclater un rire. Tous ceux qui se trouvaient à proximité (…) étaient étonnés de le voir rire (…). Le roi, également surpris, demanda à [Merlin] pris de fureur de lui faire connaître la raison de ce rire si soudain (…) Merlin garda le silence et repoussa autant que possible le moment d’expliquer son rire.
[Vita Merlini, in Le devin maudit : Merlin, Lailoken, Suibhne, sous la direction de Philippe Walter, Ellug, 1999, p.75]
Ainsi, Merlin ‘rit’ parce Merlin ‘sait’ ; Merlin rit devant l’ironie des situations offertes à sa vue et à sa connaissance de la nature, du temps et de l’histoire, dans son passé comme dans son avenir :
« J’ai ri, Rodarch, parce que (…) pendant que tu enlevais, il y a un instant, la feuille que la reine, sans le savoir, portait dans ses cheveux, tu lui étais plus fidèle qu’elle ne le fut envers toi quand elle se laissa choir dans l’herbe et quand son amant la rejoignit pour s’unir à elle. Pendant qu’elle était étendue là, une feuille tomba par hasard et s’accrocha dans ses cheveux. C’est cette feuille que tu as enlevé, ignorant tout de la situation. »
[Vita Merlini, in Le devin maudit, p.77][Merlin] remarqua un serviteur d’aspect misérable devant les portes : celui-ci en était le gardien et, d’une voix tremblante, il réclamait de l’argent pour s’acheter des vêtements. Aussitôt le devin s’arrêta et se mit à rire en regardant l’indigent.
(…) Rodarch [était] désireux de savoir ce qu’il prédisait par son rire (…)
« Le portier en haillons était assis devant les portes et, comme s’il n’avait pas un sou, implorait les passants de lui donner généreusement de quoi s 'acheter des vêtements. Cependant, riche à son insu, il avait un magot de pièces en argents enterré au-dessous de lui. C’est pour cela que j’ai ri. Quant à toi, fais retourner la terre qui est sous cet homme : tu y trouveras les pièces conservées depuis longtemps. »
[Vita Merlini, in Le devin maudit, p.89-91]
Le rire de Merlin « signifie la prescience d’un autre monde, d’un autre temps que le temps humain ordinaire. Ce rire signifie que le temps va s’inverser. (…) le rire (…) repose sur l’intuition d’une vérité supérieure marquée par des réactions à contretemps. Merlin ne rit pas quand il faut rire. Seul un être qui possède une vision secrète dans l’Autre Monde comme le devin peut exprimer ce rire qui confine à la plus haute sagesse. » [Merlin, p.155]
Sosryko

