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De la crème jaune et des rayons de miel ...
#40
Comment ne pas être tenté d’appliquer ce commentaire à Tom Bombadil lui-même ?
Dans cette optique, son rire ne doit plus être seulement lié à la joie qui l’anime mais également associé à « la connaissance des plus hauts secrets de l’univers » [Merlin, p.172]. Ainsi s’explique son rire ‘décalé’ lorsqu’il contemple l’Anneau. Son rire n’est pas là un rire d’amusement mais un rire prophétique : alors qu’il tient l’anneau « dans sa large main brune », alors qu’il « le porte soudain à son œil », Tom « rit » : il sait à cet instant que l’entreprise de Frodon, si dangereuse et à peine commencée, sera un succès, il sait à cet instant que l’Anneau sera détruit et la Terre-du-Milieu sauvée. N’existant déjà plus aux yeux de Tom le devin, l’Anneau a beau « paraître grandir » pour tenter de le séduire, il n’a aucun pouvoir sur lui. Alors « Tom rit de nouveau », puis, comme annonçant sa destruction prochaine, « il lance l’Anneau en l’air – et celui ci disparaît en un éclair » [130]{155}.
Et Tom d’apprendre aux Hobbits le chant d’appel au secours parce qu’il savait ce qui allait advenir dans les Hauts des Galgals. Pourquoi alors ne rien dire ? mais parce que l’épreuve des Galgals étaient nécessaire pour former le courage et la détermination de Frodon. Lui qui, deux jours auparavant, sous le toit de Tom, « se demandait s’il aurait jamais le courage de quitter la sécurité de ces murs de pierre » {149}, face au « danger final », allait découvrir et faire « germer » cette « graine de courage cachée « en son « cœur » {162}.
Rire prophétique de Tom, encore, lorsqu’il annonce aux quatre Hobbits qu’ils ne retrouveront plus leurs habits ; et les Hobbits s’en rendent peut-être compte du sens caché de ses paroles puisque Pippin, « partagé entre la perplexité et l’amusement » lui demande « Que voulez-vous dire ? (…) Pourquoi pas ? » [166] ; or la réponse de Tom à cette question simple sur un sujet qui, en apparence, semble l’être tout autant est énigmatique : « Vous vous êtes retrouvés, sortis de l’eau profonde. Les vêtements ne représentent qu’une petite perte, quand on échappe à la noyade. (…) Jetez ces froids lambeaux ! » Tom sait qu’il faut savoir déposer les vieux habits et ne pas s’attacher au passé lorsqu’on part dans une quête tellement liée à la découverte de soi. Peut-être Tom sait-il déjà que Merry se tiendra aux côtés du roi Théoden, avec « un bouclier rond » portant « l’emblème de cheval blanc », « un justaucorps de solide cuir, une ceinture et un poignard » [785] ; de même Tom verrait alors Pippin devenu gardien de la Citadelle, au service de Denethor, « revêtu d’étranges habits, tout de noir et d’argent », avec « un petit haubert, dont les anneaux étaient forgés d’acier peut-être, mais noirs comme le jais ; et un casque à haut cimier avec de petites ailes de corbeau de chaque côté, portant une étoile d’argent au centre du bandeau », « par-dessus la côté de mailles, (…) un court surcot noir, mais brodé sur la poitrine de l’emblème à l’Arbre en argent » [789]… à moins qu’il ne le voit déjà chevalier du Gondor et messager du Roi Elessar.

Le rire de Tom n’est certainement pas si anodin et léger qu’il y paraît à la première lecture. Et la Vie de Merlin (Vita Merlini), de Geoffrey de Monmouth, un texte essentiel pour la théorie du rire prophétique de Merlin, pourrait être un autre texte qui, plus ou moins consciemment, à influencé Tolkien dans la description de Tom Bombadil. Car ce texte recèle plusieurs thèmes qui sont autant de passerelles entre Merlin et Tom Bombadil.

Ainsi, Geoffrey de Monmouth « conserve au héros la dimension héritée des traditions celtiques d’un Merlin ‘ensauvagé’ (…) qui développe ses dons prophétique au contact de la nature et des bêtes des bois. » [Le Merlin en prose, Emmanuèle Baumgartner et Nelly Andrieux-Reix, Puf, 2001, p.20]. Et si, au début du texte, Merlin « était célèbre de par le monde, étant roi et devin » [Vita 20-21], très vite il devient un Homme des Bois. La raison est très intéressante. En tant que roi, il était un des chefs de guerre des Bretons. Au cours d’une terrible bataille contre les Scots (Irlandais) aux côtés des rois écossais Peredur et Rodarch, Merlin se trouve confronté à l’horreur de la guerre : il perd trois de ses frères lors de « la terrible bataille », alors que « les bataillons s’affrontaient », que « les ennemis se donnaient mutuellement des coups mortels », que « le sang coulait de toute parts et [que] des hommes mouraient dans les deux camps » [Vita Merlini, in Le devin maudit, p.59-61].

Merlin pleura trois jours entiers. Il refusait toute nourriture tant la douleur qui le consumait était immense. Soudain, alors qu’il faisait retenir ses plaintes nombreuses et répétées, un nouvel accès de fureur le saisit : il se retira en secret et s’enfuit vers la forêt, ne voulant pas être aperçu dans sa fuite. Il pénétra dans le bois, heureux de s’allonger et de se cacher sous les frênes. Il admira les bêtes sauvages paissant l’herbe du sous-bois. Tantôt il les poursuivait, tantôt il les dépassait dans leur course. Il se nourrissait de racines de plantes, d’herbes, des fruits des bois comme s’il était consacré à la forêt. [Vita Merlini, in Le devin maudit, p.61-3]

Le régime végétarien et la vie dans les bois n’est pas sans rappeler le régime et le mode de vie de Tom ; tout comme l’admiration de Merlin pour les animaux rappelle les études zoologiques de Tom lors de ses ballades en forêt.
Geoffrey de Monmouth poursuit en décrivant un marcheur qui rencontre Merlin en pleine forêt ; « Merlin prit la fuite et le voyageur le suivit sans pouvoir rattraper le fuyard » [Vita 117-8]. Là encore, cette facilité avec laquelle Merlin se déplace en forêt au point que personne ne peut le suivre rappelle avec quelle rapidité « Tom disparut devant [les Hobbits], le son du chant se faisant de plus en plus faible et lointain » {142}.
Mais revenons aux raisons qui ont poussée Merlin à se réfugier dans la forêt : les horreurs de la guerre. Ces horreurs ne sont-elles pas des blessures dans la mémoire de Tom qui, s’il ne les a pas causées comme Merlin, en a été témoin ? la folie de la guerre, dans le texte de Tolkien, conduisant à des êtres contre nature comme les Êtres des Galgals :

Des murs verts et des murs blancs se dressaient. Il y avait des forteresses sur les Hauts. Des rois de petits royaumes se battaient entre eux, et le jeune soleil brillait comme du feu sur le métal rouge de leurs neuves et avides épées. Il y avait des victoires et des défaites; et des tours tombaient, des forteresses étaient incendiées et des flammes montaient dans le ciel. De l'or était entassé sur les catafalques des reines et des rois morts; et des tertres les recouvraient et les portes de pierre étaient closes; et l'herbe poussait sur le tout. Des moutons s'avancèrent un moment, mais bientôt les collines furent de nouveau vides. Une ombre sortit de sombres endroits au loin, et les ossements s'agitèrent dans les tertres. Des Êtres de Galgals errèrent dans les creux avec un cliquetis d'anneaux sur des doigts froids et de chaînes d'or dans le vent. Des cercles de pierres grimaçaient de la terre comme des dents brisées dans le clair de lune. [128]{152-3}

Le pacifisme de Tom n’a peut-être rien à voir avec un pacifisme de nature ; à l’instar de Merlin, il pourrait très bien s’expliquer comme le résultat d’une réflexion face à l’Histoire de la part de Tom, témoin de la venue des Grandes Gens et de l’arrivée des Petites Personnes, de la montée de rois, de leurs multiqples chutes sanglantes et de leur remplacement par les Êtres des Galgals {153}.

Soryko
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