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De la crème jaune et des rayons de miel ...
#41
Toujours dans la Vita Merlini, Merlin a une sœur qui s’appelle Ganieda et une femme nommée Gwendolyne. Plus généralement, comme le critique W. A. Nitze le note, Merlin est « souvent entouré de femme dont le nom (Gwendoloena, Ganieda, Gwendydd) comporte l’élément gallois gwyn qui signifie ‘blanc’ » [Merlin…, p.175]. Ainsi, « le nom de la femme de Merlin s’explique par le gallois gwenn ‘blanche’ et elain ‘la biche’. Elle est donc ‘Biche-blanche’ » [Le devin maudit, p.69]. Voilà qui nous ramène à Baie d’Or aux « bras blancs » {145} et aux mains blanches comme le blanc des coquillages {154}, telle une primitive Yseut aux Blanches Mains.

Merlin, dans plusieurs textes dont celui qui nous intéresse ici, est lié au pommier, « arbre magique, (…) dispensateur d’un pouvoir sacré (…) lié au pouvoir magique de la parole » [Le devin maudit, p.30]. Dans le texte de Monmouth, il se plaint de l’hivers qui « n’autorise ni la terre à produire ses fleurs aux multiples couleurs, ni le chêne à produire ses glands, ni les pommiers leurs pommes rouges » [Vita 153-4]. Or Tom Bombadil est également associé au pommier ; de par son physique avec « sa figure d’un rouge de pomme mûre » {141}, mais aussi par la « douce odeur » que répand dans sa maison le feu « dans la vaste cheminée », « comme s’il fût fait de bois de pommier » {147}.

Est-il besoin de rappeler que, dans la geste du devin, si nous nous autorisons à quitter la Vita Merlini, Merlin, est, tout comme Tom, un homme « sans père » ? Avant même que Robert de Boron n’en fasse le fils du diable, il était associé par Geoffrey de Monmouth dans l’Historia regum Bitanniae à Ambrosius, « l’enfant sans père » d’une prophétie destinée au roi breton Vortigern en lutte contre les saxons [Merlin, le veilleur du temps, Michel Brasseur, éditions errance, 2002, p.11-18]. Si on relève que Merlin-Ambrosius vient du grec ambrosios qui signifie ‘immortel’, on retrouve un Tom Bombadil sans père et sans âge « qu’on appelait Iarwain Ben-adar, le plus ancien et le sans-père » {293}, « l’Aîné » des hommes {153}.

N’oublions pas non plus l’amour qui lie Merlin à Viviane. Viviane (ou Niniane, forme équivalente, certainement primitive) qui est sans aucun doute possible liée à l’eau.

(…) le nom de Niniane rappelle (…) celui d’une rivière appelée Ninian passant en lisière de la forêt de Brocéliande. Peut-être faudrait-il envisager une relation de Ninian avec le thème indé-européen nigw « laver », représenté en grec par nizein « nettoyer en frottant », le sanskrit nenekti « il lave », l’ancien irlandais nigid. Ce thème donne le nom de la nixe, « nymphe des eaux ».
[Brocéliande ou le génie du lieu, sous la direction de Philippe Walter, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p.169]

Souvenons-nous également que Viviane est la Dame du Lac dans certaines versions. « Ce lac est son domaine privilégié. Elle lui appartient autant que le lieu lui appartient » [Brocéliande, p.172].
Et nous voilà revenu au personnage de Baie d’Or, fille de la rivière Tournesaule, rivière qui, tout comme la Ninian vis à vis de Brocéliande, est liée à la Vieille Forêt. Baie d’Or tellement proche de l’eau de cette rivière et de l’étang qu’elle nourrit qu’on pourrait penser que c’est une des raisons majeures pour laquelle Tom habite toujours là, avec elle, malgré la présence des Hauts des Galgals et de l’Homme-saule. N’oublions pas cet étang où vivait Baie d’Or et où tout à commencé entre elle et Tom (ATB), au point qu’il est devenu un véritable lieu de pèlerinage pour les amoureux :

Chaque année, à la fin de l'été, je vais les chercher pour elle, dans un grand étang profond et clair, loin en aval du Tournesaules; là, ils s'ouvrent les premiers au printemps et là, ils durent le plus longtemps. Près de cet étang, jadis, j’ai trouvé la fille de la Rivière, la belle jeune Baie d’Or, assise dans les joncs. Doux était son chant, et son cœur battait ! {148}

Il y a là un véritable attachement à la rivière et à l’étang, lesquels, finalement, délimitent le domaine de Tom. Voilà qui n’est pas non plus sans rappeler « l’enserrement » de Merlin par Viviane et ce cercle magique qu’elle trace autour de lui, définissant les fondations d’une tour d’air infranchissable, véritable « prison d’amour » [Brocéliande, p.170-1].

Enfin, le retrait dans la forêt et le refus de vivre trop près des hommes ne se rencontre pas seulement dans la Vita Merlini :

Dans le Didot-Perceval [ou encore le Perceval en prose] Merlin décide de son plein gré de se retirer du monde, après avoir atteint un degré élevé de spiritualité. (…) [Et] dans le Livre de Taliesin, Finntan, un des avatars de Merlin, est associé (…) à Élie et Énoch.
« Beaucoup croient que Finntan a été transporté, dans un lieu secret et divin, tout comme Énoch et Élie ont été enlevés au paradis. »
(…)
Or Élie (…) admis au ciel, (…) revient parmi les hommes de temps en temps, courant, comme Merlin, les routes avec des compagnons qui ne le reconnaissent pas. Comme Merlin, il rit sans raison apparente, car il connaît la vérité des choses avant qu’elle n’éclate aux yeux des hommes. Ce n’est sans doute pas par hasard si le clerc à qui Merlin dicte ses prophéties dans son ‘esplumoir’ a pour nom Maître Hélie…

[Merlin, le veilleur du temps, p.87]

Il était inévitable que la figure initialement celtique de Merlin se christianise au cours du temps ; inévitable qu’on le compare aux figures bibliques enveloppées de mystère telles Énoch, Élie et Melchisédek (John Matthews, Blanford 1995, cité par Brasseur p.87). Ne soyons donc pas étonnés si Tom Bombadil, lui aussi, partage des points communs avec le plus mystérieux des trois, Melchisédek.

Sosryko
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