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De la crème jaune et des rayons de miel ...
#44
III.2 – Tom couronné

On le voit, le personnage de Melchisédek, par sa mystérieuse description initiale et les interprétations multiples de sa nature qui ont suivi, évoque irrésistiblement Tom Bombadil et la volonté de découvrir un autre personnage qui se cacherait derrière ce nom.
Que l’un comme l’autre soient « sans père » et « sans âge » est encore plus intéressant ; surtout lorsque d’autres points de contact s’ajoutent.

Le texte dit bien que Melchisédek avait offert, dans un signe d’hospitalité toute orientale, un repas constitué de « pain et de vin », c’est-à-dire un repas digne d’un roi (comme le remarque Vogels en renvoyant à 1S 16:20 [Abraham, p.165]). Nous trouvons un repas similaire dans la section bombadilienne. Certes, sous le toit de Tom Bombadil, viande et alcool sont exclus, la viande car signe de violence, l’alcool parce qu’il risquerait de conduire à une joie factice. Aussi, la boisson qui accompagne le « pain blanc » {142, 147} n’est pas le vin mais l’eau. Pourtant, Tolkien précise que si « la boisson dans leurs bols semblait de la simple eau fraîche », « elle leur montait au cœur comme du vin » [123]{147}.
En gardant à l’esprit que le repas entre Melchisédek et Abraham a lieu en terre promise, ce « pays où coulent le lait et le miel », nous avons là quatre aliments chers à Bombadil. La récolte, en réalité, est plus importante que cela.
Le nombre de références « au pays ruisselant de lait et de miel » est trop important pour qu’elles soient toutes citées ici, mais d’autres références bibliques méritent une pause dans notre comparaison entre le contexte de Melchisédek et celui de Bombadil. Elles confirmeront en effet que, si les aliments de Tom se rencontrent dans le Kalevala ou dans les contes, ils sont également un écho de textes bibliques qui éclaireront en retour Bombadil et ses amis ; je pense en particulier à une prophétie d’Ésaïe que Tolkien ne pouvait pas ne pas connaître tant elle à son importance dans le Nouveau Testament (elle apparaît dès le premier chapitre de l’évangile selon Matthieu [Mt 1:23]) :

14 Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe: Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel.
15 De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien.
(…)
22 et à cause de l’abondante production de lait, on mangera de la crème; oui, c’est de crème et de miel que se nourriront ceux qui resteront dans le pays.

Ce qui est intéressant ici, c’est que l’ordre crème/miel se rencontre à l’identique et en tête des trois listes de repas de Bombadil : « de la crème jaune et des rayons de miel » ({142, 147} et ATB 113). L’Emmanuel d’Ésaïe est rempli de paix et de douceur, à l’image de la crème et du miel dont il se nourrit ; par conséquent, il « sait rejeter le mal et choisir le bien ». Or, c’est exactement ce que Tom Bombadil fera face à la tentation de l’Anneau : Tom est tellement et naturellement bon que l’Anneau n’a aucun pouvoir sur lui.
Citons également ce passage sensuel d’une des « repas » du Cantique des cantiques (constitué non seulement de vin, de lait, de miel mais aussi de « rayon de miel ») placé sous le signe de l’amour des fiancés et de la joie du partage entre amis [Ct 5:1] :

1 J’entre dans mon jardin, ma soeur, ma fiancée; Je cueille ma myrrhe avec mes aromates, Je mange mon rayon de miel avec mon miel, Je bois mon vin avec mon lait
Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d’amour!

Comment ne pas voir dans ce chant où « la nourriture et la boisson des amants ne sont que la métaphore de leur plaisir d’amour » [Le Cantique des Cantiques, Othmar Keel, Cerf, 1997, p.200] l’équivalent de l’invitation pressante faite à Baie d’Or à céder aux avances de Tom qui, lui aussi, associe le chant sémantique du manger et l’amour ?

But one day Tom, he went and caught the River-daughter,
in green gown, flowing hair, sitting in the rushes,
singing old water-songs to birds upon the bushes.
He caught her, held her fast! Water-rats went scuttering
reeds hissed, herons cried, and her heart was fluttering.
Said Tom Bombadil: « Here's my pretty maiden!
You shall come home with me! The table is all laden:
yellow cream, honeycomb, white bread and butter;
roses at the window-sill and peeping round the shutter.
You shall come under Hill! Never mind your mother
in her deep weedy pool: there you'll find no lover! »

[ATB 106-116]

Quant à la fin du verset (« Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d’amour! » [Ct 5:1]), ses impératifs adressés aux « amis » (ou encore « compagnons » [TOB] ou « bien-aimés » [BJ]) évoquent les invitations de Tom ( « Venez gai dol ! Sautez, mes braves ! (…) Que le plaisir commence! Chantons en chœur ! » {143}) ou de Baie d’Or (« Venez, chers amis ! (…) Riez et soyez joyeux ! » {145}).

Revenant au repas entre Abraham et Melchisédek, il faut remarquer que « les mains qui apportent le pain et le vin sont les mains du prêtre, et la nourriture et la boisson ne peuvent être séparées de la bénédiction dont Melchisédek dispense Abraham au nom de son Dieu. » [Genesis 12-36, Claus Westermann, Fortress Press,1995, p.205] En effet Melchisédek répète par trois fois le verbe « bénir » [Gn 14:19]. A notre tour, il n’est pas exagéré de décrire la rencontre de Tom Bombadil par les Hobbits comme une véritable bénédiction. Il suffit, pour s’en convaincre, de revenir au vocabulaire de l’enchantement et de l’émerveillement ou, plus directement, de remarquer que le texte lui-même parle en deux endroits de bénédiction.
Ainsi, face aux « averses douces sur les collines desséchées » qui empêchent les Hobbits de poursuivre leur route et les ‘oblige’ a demeurer un jour de plus dans la maison de Tom, « Frodon, heureux en son cœur, bénit le temps bienveillant qui les empêchait de partir » [127]{151} Le jour de la séparation arrive malgré tout, mais Baie d’Or, dans ses dernières recommandations, ne les laisse partir qu’après les avoir béni :

— Hâtez-vous maintenant, bons hôtes! dit-elle. Et tenez-vous-en fermement à votre dessein! Le nord avec le vent dans l’œil gauche et une bénédiction sur vos pas! Hâtez-vous, tant que le soleil brille!
[133]{158}

Cette bénédiction, c’est la paix du cœur malgré l’épreuve et la fatigue. Une telle paix, Baie d’Or sait la dispenser par sa présence (« Soyez en paix maintenant, dit-elle, jusqu'au matin! » [123, 125]{147, 150}), tout comme Tom (« Ne craignez pas d'aulnes noirs! Ne vous souciez pas des saules chenus ! Ne craignez ni racine ni branche! Tom va devant vous » [118]{142}) ; et cela, à l’image de Melchisédek, qui la dispense en tant que « roi de paix ».

Nous pourrions croire que Melchisédek, présenté comme un « roi », s’éloignerait sur ce point du personnage de Tom, mais il n’en est rien. Tom n’est-il pas le « Maître » de son domaine ? de plus, Tolkien a laissé des indices associant cette maîtrise à la notion de royauté ; en effet, en deux occasions discrètes, Tom est présenté non pas avec son chapeau mais comme étant couronné de la végétation du domaine dont il est le Maître : lors de son mariage avec Baie d’Or, il est « couronné de boutons d’or » (ATB 118) tandis qu’il vient accueillir dans sa maison Frodon et ses amis avec « son épaisse chevelure brune (…) couronnée de feuilles automnales » {147}. Enfin, baie d’Or, son épouse, est comparée par les Hobbits à « une belle jeune reine-elfe » {145}. Autant de traits qui participent à l’aspect royal de Tom. De fait, les propos de Baie d’Or qui présente Tom comme le Maître sans peur (« Tom Bombadil est le Maître. (…) Il n’a aucune peur. Tom Bombadil est maître » {146}) renvoient doublement au « roi de paix » qu’est Melchisédek.

Bien entendu, comparant Tom Bombadil à Melchisédek, nous sommes conduits dans une lecture chrétienne particulière de Tom : Tom serait l’homme qui, face à la Nature, découvre Dieu et la religion « naturelle » ; on pourrait même voir en Tom, immortel et enfantin, l’unique représentant de l’homme d’avant la Chute, l’homme tel qu’il devait être dans son rapport avec la Nature dans le Jardin d’Éden. À ce propos, nous découvrirons des arguments qui me semble essentiels dans la section suivante.

En attendant, deux détails peuvent être donnés qui justifient cette lecture.
Le premier est un argument externe qui nous ramène au point de départ de notre recherche. En effet, il est temps de rappeler que le Kalevala n’est pas un recueil de ‘pure’ mythologie finnoise ; Lönnrot, de lui même, a fait entrer ces poèmes « timidement dans le monde chrétien » [Kalevala, t.II, Rebourcet, p.456]; et Väinämöinen est entraîné dans cette christianisation du mythe. L’annexe C est consacré à ce sujet. Pour nous, il nous suffit d’en rappeler le résultat : si Väinämöinen se réfère souvent, par des prières, à Ukko, le « Dieu au dessus des dieux », c’est-à-dire le « Très-Haut », « Dieu par-dessus les nuages » et Dieu « Créateur », il n’en reste pas moins indépendant de toute religion instituée, au point de se retirer de la société humaine lorsqu’une révélation nouvelle apparaît. Ainsi, de manière surprenante, Melchisédek partage avec Väinämöinen le fait que tous deux sont des adorateurs très particuliers du « Dieu Très-Haut, créateur du ciel et de la terre » car individualistes avant tout !
Le second argument est un argument interne et concerne le songe de Frodon lors de la première nuit passée sous le toit de Tom Bombadil. Ce fait me semble être capital, surtout en se souvenant que c’est juste après la rencontre avec Melchisédek qu’Abraham aura une vision, recevant une prophétie et expérimentant une impressionnante théophanie nocturne [Gn 15].
Mais il faut revenir au texte du Seigneur des Anneaux, et chercher à mieux cerner l’importance du songe de Frodon. cette étude a déjà été faite : elle se trouve dans le fuseau "Rêves et Télépathie"
(je m'abstiens de faire un lien html vers ce fuseau parce ma dernière tentative a déjà corrompu ledit fuseau :-(((...peut-être reprendrai-je cela sur ce fuseau)

Sosryko

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