[small]1) Le Dieu de la Bible[/small]
Qui est le Dieu dont parle la Bible ? Peut-on parler de « théogonie » ? Non d’après les auteurs du livre Des anges et des hommes car [emphase]« La religion hébraïque est en effet la seule en son temps, et dès ses origines, à s’être débarrassée des mythologies. Et la Bible (…) sera le premier grand texte religieux dont les théogonies seront absentes »[/emphase] (Fombonne et D’Assignes, p.45)
Mais il faut apporter quelques éclairages sur le texte biblique pour mieux comprendre ce que la vision monothéiste du monde que nous propose la Genèse avait de différent voire d’antinomique avec les conceptions polythéistes de l’époque.
Or nous n’avons pas un récit de la Genèse mais bien deux :
a) La tradition yahviste (Gn 2,4b à 4,26) fixée au Xe siècle avant notre ère, est probablement d’origine judéenne. Ce nom de yahviste vient du tétragramme divin YHWH, les quatre lettres hébraïques qui forment le nom de Dieu, vocalisé selon les versions en Yahvé ou Jéhovah. C’est sous ce nom que l’auteur désigne le Dieu de la Genèse.
Yahvé apparaît dans ce récit de la Création sous une forme humaine : il modèle l’homme comme un potier (Gn 2,8), éprouve des sentiments humains (suspicion, colère…) et entretient avec sa créature des relations familières (Gn 3,8-9). Comment faut-il interpréter ces « anthropomorphismes » ? Harringtion nous l’explique dans sa Nouvelle introduction à la Bible :
[citation=Note 14 p.284]Nous savons fort bien que Dieu est un pur Esprit ; et cependant, nous parlerons de sa main, nous dirons que Dieu entend nos prières. Le fait que le yahwiste use volontairement d’anthropomorphismes ne signifie aucunement qu’il n’aurait de Dieu qu’une notion très primitive. C’est chez lui l’expression spontanée de sa foi en un Dieu personnel qui prend un intérêt réel aux affaires humaines ; nous dirions volontiers : d’une foi pour laquelle l’existence de Dieu va de soi et ne pose pas de problèmes.[/citation]
Ainsi le yahviste va consigner dans son récit des histoires très primitives mais qui ont une fonction théologique : l’auteur veut expliquer la présence du mal dans un monde créé bon par Dieu. C’est dans cette optique que nous devons lire les épisodes du mariage des anges (Gn 6,1-4) et de la tour de Babel (Gn 11,1-9).
b) La tradition sacerdotale semble avoir été rédigée plus tardivement (même si elle précède l’autre dans la Genèse, 1,1 à 2,4a), au VIe siècle avant notre ère, par des prêtres de Jérusalem. Dieu est désigné sous trois noms différents :
- Elohim, qui est en hébreu le pluriel du nom du dieu cananéen du ciel et créateur des religions des anciens sémites occidentaux : El, (épisode de la Création et de l’Alliance avec Noé),
- El Shaddai (période des Patriarches),
- YHWH (Yahvé) lorsque dieu révèle son nom à Moïse.
Le problème qui se pose dans ce récit de la création est de comprendre le pourquoi d’un pluriel comme Elohim et de formules plurielles comme :
[citation]Faisons l’homme à notre image. [normal](Gn 1,26)[/normal]
vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal [normal](Gn 3,5)[/normal][/citation]
Une première hypothèse avance le fait que Dieu parle de la cour céleste des anges qui l’entourent. Une autre souligne la majesté et la richesse intérieure contenue dans ce pluriel. Les Pères de l’Eglise, quant à eux, y ont vu une justification du dogme de la Trinité chrétienne. Point de trace de polythéisme en tout cas puisque toute la théologie de la tradition sacerdotale tend à prouver qu’un Dieu unique a créé toutes choses : le multiple trouve sa source en l’Un !
Dans cette tradition, la métaphore du potier est délaissée au profit de celle de l’ouvrier qui travaille six jours de suite et se repose le septième : ainsi est justifiée l’institution du sabbat pour les Juifs.
Le Dieu biblique est donc à la fois unique et omniscient, il est aussi Créateur puisqu’il pré-existe à toutes choses. Ses « anthropomorphismes » ne sont par sur le même plan que ceux des dieux grecs car ils appartiennent à une théologie cohérente. Mais ce qui distingue le plus le Dieu monothéiste de la Bible des dieux polythéistes est sans doute qu’il n’est pas seulement une réponse aux questions existentielles de l’homme (pourquoi la vie ? la mort ? le mal ? la nature ?) mais qu’il vient lui-même rencontrer l’homme et susciter en lui d’autres interrogations, celles de la foi :
[citation=St Augustin, Confessions, 1,1]Tu nous a faits pour toi Seigneur et notre cœur est en recherche tant qu’il ne repose pas en toi.[/citation]
[small]2) Les anges bibliques[/small]
Les termes utilisés par Tolkien pour désigner les Valar, « angelic created beings », nous poussent à définir ce que peut être un être angélique. Même si les anges sont mentionnés dans d’autres textes que la Bible ainsi que dans d’autres religions (l’Islam, Zohar, la Cabale…), il me paraît de intéressant de voir ce qu’en disent la Bible et les théologiens juifs et chrétiens pour mieux comprendre ce que voulait dire Tolkien.
a) Tout d’abord, il convient de préciser que les anges bibliques sont absents du récit de la Création, seuls les pluriels que nous avons commentés précédemment peuvent induire l’idée qu’ils sont présents aux côtés de Dieu. Lorsqu’ils apparaissent dans le livre de la Genèse, ils prennent forme humaine (Gn 18,2 et 19,1), ne portent pas d’ailes (Gn 28,10-19 : il leur faut une échelle pour monter et descendre du ciel !) et n’ont pas de nom. Ce n’est qu’à partir de la vision d’Ezéchiel que l’on pourra les compter et leur donner des ailes : ils sont 7, mais seuls 3 noms seront révélés dans le texte biblique, Raphaël, Michel et Gabriel. Leurs fonctions sont multiples mais néanmoins cohérentes :
- ce sont les serviteurs de Dieu (Matth 18,10 ; Tb 12,15),
- ils sont les messagers de Dieu (Gn 18,2 ;19,1 ; Matt 1,20 ; Heb 13,2), d’où la traduction en grec « angelos », messager, qui est l’étymologie du mot français,
- ils sont des guides pour les hommes (Ex 14,19 ;23,23 ;32,34)
- ils protègent les hommes (Ps 91,11 ; Bar 6,6),
- ils combattent comme des guerriers (Matt 26,53),
- ils oeuvrent pour le salut des hommes en remplissant la fonction de « prêtres » (Eccl 5,5 ; Tb 12,12 ; Ac 10,4)
L’unité de toutes ces fonctions se trouve dans un verset de la Lettre aux Hébreux :
[citation=Heb 1,14]Que sont les anges ? Ce sont tous des esprits qui servent Dieu et sont envoyés par lui pour apporter de l’aide à ceux qui doivent recevoir le salut.[/citation]
A ces interprétations bibliques, il convient d’ajouter quelques principes adoptés au Concile de Constantinople en 381 : les anges sont antérieurs à la Création du monde, ils ne connaissent pas le péché et n’ont pas forcément un corps subtil.
b) Pourtant beaucoup d’interprètes ont vu dans ces anges qui prennent parfois des formes surprenantes , tels les tétramorphes du livre d’Ezéchiel (Ez 1,10 : ces anges ont quatre visages, celui d’un humain, celui d’un aigle, celui d’un taureau et celui d’un lion) des résurgences des dieux du polythéisme. Ainsi le Concile de Laodicée, à la deuxième moitié du IVe siècle de notre ère, met en garde contre l’idolâtrie des anges chez les Chrétiens. Il faut dire que toute une littérature apocryphe (les courants néo-platoniciens, le Pseudo-Denys, les textes de la Cabale) a institué une hiérarchie de plus en plus précise formée de 72 anges qui portent chacun un nom.
Le texte biblique, lui, reste cohérent, même si Dieu ne se révèle plus directement à son peuple après l’exil de Babylone et que les anges jouent alors le rôle d’ « interface », remplaçant ainsi les théophanies (manifestation de Dieu, de « phainein », rendre visible) :
[citation=Des anges et des hommes, p.46]Mais Dieu reste unique, et le monothéisme trouve dans les anges une autre forme d’affirmation de sa réalité.
Les anges ne sont plus les dieux particuliers des peuples polythéistes mais bien « les serviteurs du roi véritable »[/citation]
Il n’y a pas ici une simple « assimilation » du polythéisme mais une véritable « transformation » de l’image de l’ange, bien ancré dans le monothéisme.

