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Monothéisme et théogonie (synthèse)
#6
[small]2) La question des Ainur[/small]

Qui sont les Ainur ? La réponse nous est apportée dès les premières lignes du Silmarillion :

[colonne][gauche=p.13]He first made the Ainur, the Holy Ones, that were the offsprings of his though, and they were with hil before aught else was made.[/gauche][droite]Il [Eru] créa d’abord les Ainur, les bénis, qu’il engendra de sa pensée, et ceux-là furent avec lui avant que nulle chose ne fût créée.[/droite][/colonne]

a) Des dieux ?

On pourrait interpréter dans ce sens l’expression « engendrer de sa pensée », d’autant que la formule employée ici par le traducteur Pierre Alien n’est sans rappeler le Credo chrétien qui parle du Christ en ces termes : « Engendré, non pas créé, de même nature que le Père ». Le narrateur semble nous suggérer (suggérer seulement !) que les Ainur sont d’essence divine…
Que dire alors de cet autre passage du Silmarillion où les Valar, des Ainur en contact avec les humains, sont décrits ainsi ?

[colonne][gauche=p. 26]The Great among these spirits the Elves name the Valar, the Powers of Arda, and Men have often called them gods. [/gauche][droite]Les plus grands de ces esprits furent appelés par les Elfes les Valar, les Puissances d'Arda, et les Humains souvent les appelèrent des Dieux.[/droite][/colonne]

L’histoire du texte lui-même introduit une nouvelle dimension à notre réflexion :

[citation=Cédric Fockeu, « Le Silmarillion, mythologie ou chrétienté ? »]Dans les premiers textes du Silmarillion, commencés en 1916 et publiés dans Le Livre des Contes Perdus, les Valar sont appelés « Gods » (remarquez le G majuscule) puis, dans les années 30, les Valar deviennent les « gods » (g minuscule) et l’on voit l’arrivée d’Ilúvatar. Le développement d’un Silmarillion se poursuivra au fil des années pour aboutir en 1977 (sa date de publication) à un ensemble nettement plus chrétien. [/citation]

Il faut dire que les attributs des Valar et leurs pouvoirs les rapprochent en grande partie des dieux du polythéismes comme ceux du Panthéon grec :
- ils se partagent les éléments de la nature : Ulmo est maître des eaux, Manwë des airs, Aulë des terres…,
- ils incarnent aussi des notions plus abstraites : Namo est le gardien des morts, Vaïrë la tisseuse du temps, Nienna s’occupe de la souffrance…
- ils ont la possibilité de s’incarner ou de rester invisibles aux yeux des humains (cf. p.22),
- ils sont capables d’union avec les elfes, tels Melian et Thingol, qui ne sont pas sans rappeler les unions entre les dieux et les mortelles dans la mythologie grecque,
- ils mènent des guerres dignes des théomachies entre eux,
- ils éprouvent de sentiments et ont des liens de parenté (frère/sœur, époux/épouse),
- la demeure de Manwë et de Varda sur « la plus haute montagne de la Terre » (p. 27) n’est pas sans rappeler l’Olympe des dieux grecs,
- leurs agissements et mouvements d’humeur expliquent des phénomènes naturels, comme la colère d’Ossë qui agite la mer (cf. p.33) : en cela, ils s’identifient aux dieux primitifs et aux contes étiologiques qui justifiaient aux yeux des hommes ce qu’ils ne pouvaient expliquer,
- ce sont des êtres doués d’un pouvoir créateur et tout comme le Dieu de la Bible, ils se reposent et contemplent leurs créations (cf. p.40),
- l’un d’eux, Aulë, va tenter de rivaliser sur le terrain de la Création avec Eru lui-même, puisqu’il va donner naissance aux Nains contre les plans d’Eru. Il faut noter cependant qu’Aulë n’est pas capable d’animer sa créature, comme le lui fait remarquer Eru lui-même lorsqu’il découvre sa désobéissance :

[colonne][gauche=Silm, chapitre 2]Why hast thou done this ? Why dost you attempt a thing which thou knowest is beyond thy power and thy authority ? For thou hast from me as a gift thy own being only, and no more ; and therefore the creatures of thy hand and mine can live only by that being, moving when thou thinkest to move them, and if thy thought be elsewhere, standing idle. Is that thy desire ?[/gauche][droite]Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi avoir tenter de faire ce qui dépasse tes pouvoirs et ton autorité ? Car je t’ai seulement fait don de ta propre existence, et rien de plus ; et par conséquent les créatures nées de ta main et de ton esprit ne peuvent vivre que grâce à cette existence, bouger quand tu décides de les faire bouger, et si ton esprit est ailleurs, rester sans rien faire. Est-ce là ton désir ?[/droite][/colonne]

Un élément important est donné ici : même si Eru admet finalement les Nains au sein de la création, lui seul possède les âmes et le pouvoir de les distribuer. Bien qu’il reconnaisse les Nains comme les « enfants » d’Aulë, de même que les Elfes et les Hommes sont ses propres « enfants », les premiers n’auraient pas eu sans son intervention une existence à part entière.
- enfin l’enseignement dispensé par les Valar aux premiers Elfes n’est pas sans rappeler celui du Titan Prométhée. (cf. p.45)

b) Des anges ?

Cependant tous ces points de contact ne doivent nous faire perdre de vue le véritable sens de ces figures : comme pour le récit biblique, les détails ne doivent pas nous cacher la cohérence interne du texte.
Il y a en effet certaines images qui rapprochent les Valar des anges bibliques :
- ils sont deux fois 7 avant la chute de Melkor, comme les 7 anges de la vision d’Ezéchiel,
- ils ont aussi pour rôle de protéger la Terre du Milieu et ses habitants, comme le fait Ulmo (cf. p.47)
- ils chantent devant Eru (p. 13), tel un véritable concert d’anges puis se prosternent devant Lui en signe d’adoration,
- ils livrent combat contre les forces du mal,
- par ailleurs, leur identité est définie par une fonction, elle-même résumée par leur nom, comme c’est le cas pour les anges : enfants d’Eru, unique et illimité, ils sont eux-mêmes limités à la[emphase] « partie de l’esprit d’Ilúvatar d’où il[s] [viennent] »[/emphase] (Ain. p.1) et au rôle que leur créateur leur a imparti.
Le sens de leurs créations nous est en fait donné dès le début : leur unique but est d’« embellir et glorifier » (cf. p.14) le thème d’Eru, pas de faire leur propre gloire. Ils ne possèdent ni l’omniscience d’Eru (ils n’ont pas su prévoir par exemple l’arrivée des Enfants d’Ilúvatar, p.59), ni la capacité de s’opposer à ses desseins :

[colonne][gauche=p.16]And thou, Melkor, shalt see that no theme may be played that hath not its uttermost source in me, nor can any alter the music in my despite.[/gauche][droite]Et toi, Melkor, tu verras qu’on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré moi.[/droite][/colonne]

Les Ainur servent sa volonté sans même s’en rendre compte, ils sont au sens propre comme au sens figuré ses « instruments ». Même les bonnes intentions des Valar sont inefficaces pour changer le destin des elfes, ils doivent se contenter d’être « leurs aînés » et « leurs chefs » (cf. p.48). [small](2)[/small]

Reste à nous demander pourquoi Tolkien a inséré des motifs polythéistes dans un univers fondamentalement monothéiste ?
Il est à noter que ces résurgences polythéistes apparaissent surtout dans le chapitre « Valaquenta », les bases du monothéisme de Tolkien étant posées d’emblée dans le premier chapitre « Ainulindalë ». Or comme dans le texte biblique, ces deux récits de la Création se répètent, ce qui a fait conclure à Ron Pirson (dans un article tiré de Proceedings of Unquendor’s Third Lustrum Conference) que nous avions affaire à deux versions du même récit : une version métaphysique (équivalente à la tradition sacerdotale) et une version géocentrée (équivalente à la tradition yahviste).
Dans cette hypothèse, Tolkien poserait les bases de son édifice monothéiste dans sa version métaphysique (« Ainulindalë ») puis envisagerait le point de vue humain de cette création (« Valaquenta » et chapitre I) en introduisant comme le yahviste des motifs anthropomorphiques mais aussi des contradictions explicables par la vision limitée qu’ont les Humains de ces problèmes métaphysiques :

[colonne][gauche=p.131]Men have feared the Valar, rather than loved them, and have not understood the purposes of the Powers, being at variance with them, and at strife with the world.[/gauche][droite]Les Humains ont craint les Valar plus qu'ils ne les ont aimés. Ils n'ont jamais compris les intentions des Puissants, étant eux-mêmes trop différents et en conflit avec le monde.[/droite][/colonne]

Il ne faut pas oublier en effet que le pouvoir créateur leur a été délégué, et que, comme on l’a vu dans l’exemple d’Aulë (et comme on peut le constater avec celui de Melkor, qui peut pervertir [pervert, corrupt, breed sont les termes fréquemment employés dans le texte original] mais pas créer ; bien que Melkor ne soit pas compté parmi les Valar, il est de la même essence qu’eux), leur puissance créatrice se limite à ce qu’a ordonné Ilúvatar ; ils ne commencent à donner forme à Arda qu’avec le commandement de ce dernier : [emphase]« Eä ! Que cela soit ainsi ! » [« Let these things be ! »][/emphase].
De plus, s’ils éprouvent des passions et des sentiments, seul Melkor les a écoutés suffisamment pour céder à son orgueil, au ressentiment et au désir de pouvoir. Aulë, dans son impatience, demeure « fidèle à Eru » ; on remarque en outre que la plupart du temps ce sont des sentiments d’amour qui sont prêtés aux Valar, comme l’amour pour les Elfes et les Hommes qui les pousse à s’établir en Arda, ou l’amour d’Ulmo ou Yavanna pour la Terre du Milieu qui les retient de l’abandonner complètement, après la destruction des lampes par Melkor. Cet amour ne doit sans doute pas tant être considéré comme une passion, que comme l’amour divin dont il est fait mention dans la Bible. Cette « récupération » de l’amour divin par les Valar pose d’ailleurs problème, car si elle les éloigne des dieux du polythéisme, elle semble leur conférer une volonté et des motivations propres, quand les anges bibliques n’agissent que sur ordre immédiat de Dieu.
On peut enfin souligner que les différences de sexe et les liens de parenté ont avant tout une valeur métaphorique, et paraissent subordonnées à la fonction. Deux sortes de liens sont exprimés : le couple et la fratrie :
- Sont désignés comme mari et femme : Manwë et Varda, Aulë et Yavanna, Námo (Mandos) et Vairë, Irmo (Lórien) et Estë, Tulkas et Nessa, Oromë et Vána.
- Sont seuls : Ulmo et Nienna.
- Sont désignés comme frères, ou frère et sœur : les Fëanturi Námo et Irmo, Nessa et Oromë, Yavanna et Vána, auxquels on peut ajouter Manwë et Melkor.
Examinons à présent en quoi ces liens sont justifiés.
Manwë a pour fonction de régner sur Arda et sur ses habitants, par goût il est tourné vers les airs qui entourent Arda, ce qui ajoute à sa position dominante. Il est le premier lieutenant d’Eru, garant tant que possible de la paix et de l’harmonie de la création, ce que suggère d’ailleurs son surnom : « Seigneur du Souffle d’Arda », qui peut aussi bien désigner les vents qu’être une allusion au souffle vital. Son épouse Varda tire son pouvoir de la lumière, elle également connaît « toutes les régions d’Eä », et elle est bienfaisante et providentielle :

[colonne][gauche]Out of the deeps of Arda she came to the aid of Manwë ; for Melkor she knew from before the making of the Music and rejected him, and he hated her, and feared her more than all others whom Eru had made.

Varda hears more clearly than all other ears the sound of voices that cry from wast to west, from the hills and the valleys, and from the dark places that Melkor has made upon Earth.
[/gauche][droite]Des profondeurs d’Eä elle vint à l’aide de Manwë ; car elle connaissait Melkor avant que la Musique n’ait été chantée, et elle l’avait rejeté, et il la haïssait, et la craignait plus que tout autre qu’avait fait Eru.

Varda entend plus clairement que toute autre oreille le bruit des voix qui pleurent de l’Est à l’Ouest, depuis les collines et les vallées, et les endroits sombres que Melkor a bâtis sur Terre.[/droite][/colonne]

Manwë et Varda apparaissent ici comme deux principes complémentaires, et si leur union n’est pas fertile en enfants, elle l’est en cela qu’elle allie l’autorité à la miséricorde, le pouvoir à la bonté, et qu’elle permet à ceux qui gouvernent de connaître Arda parfaitement, pour sa protection :

[colonne][gauche]If Varda is beside [Manwë], he sees further than all other eyes, through mist, and through darkness, and over the leagues of the sea. And if Manwë is with her, Varda hears more clearly than all other ears the sound of voices that cry from wast to west, from the hills and the valleys, and from the dark places that Melkor has made upon Earth.[/gauche][droite]Lorsque Varda est aux côtés de [Manwë], il voit plus loin que tout autre œil, à travers la brume, et à travers l’ombre, et par-delà les lieues sur la mer. Et si Manwë est avec elle, Varda entend plus clairement que toute autre oreille le bruit des voix qui pleurent de l’Est à l’Ouest, des collines et des vallées, et des endroits sombres que Melkor a bâtis sur Terre.[/droite][/colonne]

On remarque également que c’est dans les cieux de Manwë que Varda a semé les étoiles pour venir en aide aux peuples de la Terre du Milieu.
Aulë règne quant à lui sur « toutes les substances dont est faite Arda », et Yavanna son épouse sur [emphase]« tout ce qui pousse sur la terre »[/emphase]. Leur complémentarité est celle de la substance terrestre : l’un lui donne forme, l’autre la fait fructifier. Leur union matérialise également une harmonie impossible, comme il est exprimé à la fin du chapitre 2, « D’Aulë et de Yavanna », lorsque Yavanna exprime son contentement d’avoir obtenu d’Eru des défenseurs pour les créatures vivantes dont elle s’occupe :

[colonne][gauche]‘Eru is bountiful,’ she said. ‘Now let thy children beware ! For there shall walk a power in the forests whose wrath they will arouse at their peril.’
‘Nonetheless they will have need of wood,’ said Aulë, and he went on with his smith-work.
[/gauche][droite]Eru est bon, dit-elle. A présent que tes enfants prennent garde ! Car il y aura dans les bois un pouvoir dont ils soulèveront la colère à leurs risques et périls.
— Et pourtant ils auront besoin de bois, dit Aulë, et il se remit à son travail.[/droite][/colonne]

Il semble qu’ainsi Aulë et Yavanna matérialisent un conflit inhérent à Arda, entre la terre et des créatures non attachées à elle.
En dehors de la garde de la Maison des Morts, Mandos a la connaissance, non de l’espace cette fois, mais du temps, que Vairë, son épouse, matérialise par ses tissages ; ainsi l’un met en marche les âges que l’autre connaît et juge.
Le frère de Mandos, Lórien, est également chargé de l’esprit, par le biais du rêve, soulagement de l’esprit ; et de même que Vairë, son épouse Estë est son pendant concernant le domaine matériel, puisqu’elle est [emphase]« guérisseuse des blessures et de la fatigue »[/emphase], et [emphase]« ne se déplace pas durant le jour, mais dort sur une île sur le lac de Lórellin à l’ombre des arbres »[/emphase]. Lórien et Estë règnent ainsi sur le sommeil, qui allège le corps aussi bien que l’esprit.
Tulkas et Nessa représentent pour leur part la puissance et l’activité physique, sous deux aspects opposés : le combat et la danse. On remarque que bien que Tulkas ait gagné Arda pour combattre Melkor, il n’est pas associé à la vengeance ni à la colère, puisqu’il [emphase]« rit toujours, dans l’exercice ou à la guerre »[/emphase]. Son mariage avec Nessa après la victoire sur Melkor est la matérialisation de la paix, où le combat laisse place à la danse.
Le rôle de défenseur est échu à Oromë, le [emphase]« chasseur de monstres et de bêtes féroces »[/emphase]. Oromë est le purificateur de la terre, qu’il aime et débarrasse des créatures de Melkor ; Vána son épouse, souveraine du printemps, rajeunit et fait revivre les forêts après son passage :

[colonne][gauche]All the flowers spring as she passes and open if she glances upon them ; and all the birds sing at her coming.[/gauche][droite]Les fleurs naissent sur son passage et s’ouvrent si elle pose son regard sur elles ; et les oiseaux chantent devant ses pas.[/droite][/colonne]

On le voit donc, le couple est en réalité la métaphore de deux principes complémentaires, où l’élément masculin est associé à la force, l’autorité, le spirituel, et l’élément féminin, à la fertilité, la guérison, le corporel. A ce propos, on peut s’arrêter un instant sur Ulmo et Nienna, les seuls solitaires. On remarquera alors qu’ils n’ont pas besoin de complément, parce que leur complément semble être Arda elle-même : l’un la soutient et lui permet de survivre par le biais des cours d’eaux qui sont les « veines du monde » ; l’autre pleure ses blessures. L’aspect complémentaire de Nienna et Arda est mis en valeur par le fait que Nienna vit pratiquement hors d’Arda : ses fenêtres donnent sur « l’extérieur des murs du monde ».

Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. Ceux-ci sont « frères », dans la mesure où, dans la création telle que l’a ordonnée Ilúvatar, le bien et le mal ne peuvent exister l’un sans l’autre, chacun devant à sa manière embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; en outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme.
Il ressort ainsi que les liens de parenté doivent être perçus davantage comme des liens entre les fonctions des Valar, que comme une personnification.

Doit-on conclure alors à une vision déformée de ce qui serait autrement la cour céleste d’Ilúvatar ? Certains détails pourtant éloignent les Valar des anges :
- alors que les anges ont pour rôle de servir d’intermédiaires entre Dieu et les hommes, les Valar ont également contribué à la réalisation de la Création, d’abord en chantant, puis en descendant en Arda pour lui donner forme,
- à l’exception d’Ulmo, ils se déplacent rarement eux-même vers les peuples d’Arda, et seul Oromë a véritablement joué un rôle de « messager »,
- les anges bibliques se manifestent aux hommes sans toujours se distinguer de Celui qui les envoie, voir :

[citation][normal]Gn 16,10 :[/normal] « L'Ange de Yahvé lui dit: "Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement qu'on ne pourra pas la compter." »

[normal]Gn 21,17 :[/normal] « l'Ange de Dieu appela du ciel Agar et lui dit: "Qu'as-tu, Agar? Ne crains pas, car Dieu a entendu les cris du petit, là où il était. Debout! soulève le petit et tiens-le ferme, car j'en ferai une grande nation." »

[normal]Gn 22,11 :[/normal] 'L'Ange dit: "N'étends pas la main contre l'enfant! Ne lui fais aucun mal! Je sais maintenant que tu crains Dieu: tu ne<> m'as pas refusé ton fils, ton unique."

[normal]Gn 22,15 :[/normal] « L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel et dit: "Je jure par moi-même, parole de Yahvé: parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer, et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis.
Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m'as obéi." »

[normal]Gn 31,11 :[/normal] « L'Ange de Dieu me dit en songe : Jacob, et je répondis« : Oui. Il dit« : Lève les yeux et vois« : tous les boucs qui saillissent les bêtes sont rayés, tachetés ou tavelés, car j'ai vu tout ce que Laban te fait. Je suis le Dieu qui t'est apparu à Béthel, »

[normal]Juge 2,1 :[/normal] « L'Ange de Yahvé monta de Gilgal à Béthel et il dit: "Je vous ai fait monter d'Egypte et je vous ai amenés dans ce pays que j'avais promis par serment à vos pères. J'avais dit : Je ne romprai jamais mon alliance avec vous. »

[normal]Juge 6,11 :[/normal] « et l'Ange de Yahvé lui apparut: "Yahvé avec toi, lui dit-il, vaillant guerrier!" (...) Alors Yahvé se tourna vers lui et lui dit (...) l'Ange de Yahvé lui dit (...) Alors l'Ange de Yahvé étendit l'extrémité du bâton qu'il tenait à la main et il toucha la viande et les pains sans levain. Le feu jaillit du roc, il dévora la viande et les pains sans levain, et l'Ange de Yahvé disparut à ses yeux. »[/citation]

Dans le chapitre 2 du Silmarillon « D’Aulë et Yavanna » seulement, Manwë transmet la parole d’Ilúvatar ; on remarque cependant qu’il la transmet, non à un Homme ou un Elfe, à une autre Vala suite à la requête de celle-ci, et qu’Ilúvatar ne parle pas directement par sa bouche. Par ailleurs, lorsque Ilúvatar se manifeste aux hommes (voir l’histoire d’Adanel dans l’Athrabeth Finrod ah Andreth, page 345 de l’édition anglaise), ce n’est pas par l’intermédiaire d’un Vala,
- les anges ne donnent leur nom que si leur mission le leur permet : Juge 13,18 : [emphase]« Pourquoi t'informer de mon nom? Il est merveilleux »[/emphase] répond l'ange venu annoncer la naissance de Samson (et ses conditions).
Les Valar ne sont guère avares en nom.
- le problème est encore compliqué par la différence entre Valar et Maiar, ces derniers jouant le rôle de vassaux et de serviteurs. Devrait-on alors comparer les Valar aux archanges, sachant que Valar et Maiar sont dans le Silmarillon du « même ordre », et en outre que les archanges sont au nombre de sept dans la tradition gnostique, comme il y a deux fois sept Valar ? Cela reste délicat dans la mesure où les archanges sont supposés constituer un chœur sur neuf, d’après les commentateurs bibliques à partir du VIe siècle : nulle part dans l’Ainulindalë ou le Valaquenta on ne trouve de quoi établir un parallèle avec les huit autres chœurs,
- enfin, pourquoi [emphase]« créatures angéliques assignées à gouverner le monde »[/emphase] plutôt que « anges » ? Dans une autre lettre (L151), Tolkien évoque les Valar et Maiar en ces termes : [emphase]« Ce ne sont que des esprits créés — disons des esprits angéliques d’un ordre supérieur, tandis que leurs serviteurs sont des anges moindres »[/emphase]. On note, une fois de plus, que si la parenté avec les anges est soulignée (et reliée ici au fait que les Valar ont été créés par Eru), le terme « anges » n’est pas employé, et l’expression comporte une restriction (« disons » [[emphase]« we should say »[/emphase]]). Aucune hésitation cependant quant au cas des Maiar, ces « anges moindres », selon l’auteur. Est-ce englober Valar et Maiar dans la catégorie des anges, le cas des derniers ne faisant aucun doute après la clarification du premier, ou souligner une différence entre les deux ? Il paraît pertinent d’examiner d’abord les différences entre Valar et Maiar.
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