Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Monothéisme et théogonie (synthèse)
#8
[small]4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne[/small]

Commençons par rappeler les théories platoniciennes. Selon Platon, la divinité suprême est le Bien absolu, autour duquel s’organise le monde des Idées, le stade de réalité supérieure. Le second stade de la réalité est le monde des Formes ; celui-ci est l’œuvre d’une divinité inférieure, le « Démiurge », qui prend modèle sur le monde des Idées pour créer le monde sensible. Maxime de Tyr, philosophe platonicien repris par St Justin au IIe siècle, a développé par l’idée d’un dieu primaire inaccessible, mais qui se transmettait par l’intermédiaire de dieux secondaires ; le parallèle avec Eru et les Ainur (Valar en particulier) est tentant : Eru représenterait le Bien suprême, la musique le monde des Idées, une « création en puissance » [small](3)[/small] dont les démiurges (Valar) feraient le monde sensible ; au contraire d’Eru, ils seraient eux, accessibles aux créatures terrestres.

Dans « Splintered Light », de V. Flieger, on peut lire :

[citation]Il est à noter qu’Elohim […] est techniquement un pluriel […] En tant que pluriel, le terme peut suggérer non pas plusieurs dieux mais Dieu sous tous ses aspects, Dieu en tant que multiplicité, un concept qui n’est pas sans rappeler la multiplicité de la pensée d’Eru que sont les Valar.

[normal][Ce pluriel indique la manière plurielle dont Dieu se manifeste dans les forces de la nature (par l’intermédiaire des Valar, cette fois des entités distinctes, d’où l’insistance sur l’unicité d’Eru).][/normal]

L’adjectif utilisé par Tolkien pour décrire l’œuvre des Valar fabriquant le monde est démiurgique […] La subcréation, dans ce cas, est démiurgique. Ici encore l’étymologie peut mettre en lumière ce que Tolkien voulait dire. Le mot « démiurge » remonte à deux racines indo-européennes distinctes : da-, « diviser », […] et da-mo, peut-être « division de la société, comme dans le grec « demos », combiné avec werg, « faire », comme dans le grec « ergon », « travail, action ». Leur union dans le mot « démiurge » peut être porteuse d’un sens tel qu’« artisan », ou « travailleur connaissant un art [au sens premier du terme] », comme division de la société. Les Valar, produits de la pensée d’Eru, sont cette division de la divinité principale qui prend part active dans l’art de la subcréation, l’activité physique consistant à donner forme au monde. En tant que divisions d’Eru, ils procèdent à des divisions et un développement supplémentaires par lesquels le thème (également le produit de sa pensée) lui est retiré et mis en forme par les Valar dans la Musique et au-delà dans la substance du monde. Ils établissent ainsi une division entre le monde et Eru, et l’assistent dans un processus de séparation à travers lequel Eru et le monde peuvent se contempler mutuellement. [normal][small](4)[/small][/normal][/citation]

On observerait alors deux niveaux de séparation : un passage de la pensée à la musique, effectué par les Ainur, au cours duquel ces derniers conceptualisent le monde à partir des thèmes donnés par Eru [small](5)[/small], puis la « mise en forme » effective, en Eä, par les Valar.

On pourrait évoquer une autre tradition intéressante à ce propos, la tradition gnostique (pour faire bref une littérature philosophique et religieuse des premiers siècles de l’ère chrétienne, fondée sur le rejet partiel ou total de l’interprétation reçue de la Bible dans l’Eglise).
La Création ici est liée au thème de la dégradation du divin (que l’on retrouve aussi dans les doctrines platoniciennes de l’époque et chez Plotin de même). Rappelons brièvement deux versions reçues de la naissance du monde :
- la théorie de la Création (par exemple dans la tradition judéo-chrétienne, la création désigne la production du monde en sa totalité, dans sa matière comme en la multiplicité de ses formes, en vertu d’un acte divin de parole et de puissance ; par contre dans l’Ainulindalë la parole incombe à Eru et la puissance aux Valar). Dans cette optique le Dieu Créateur est avant tout un esprit.
- la théorie de l’émanation : pour Plotin, philosophe néoplatonicien, les êtres particuliers et concrets ne sont pas l’objet d’une création de Dieu, mais sont plutôt une dégradation de l’Unité divine. Le multiple procède de l’Un non par création mais par éparpillement dans le temps et dans l’espace.
D’où l’analyse de la Feuille de la Compagnie :

[citation=La Feuille de la Compagnie, Between Faith and Fiction, p.109]« Il y eut Eru, l’Unique, qu’en Arda on appelle Ilúvatar ; et il créa d’abord les Ainur, les Bénis [normal][small](6)[/small][/normal], qui furent les rejetons [normal][small](7)[/small][/normal] de sa pensée. »

Les Ainur sont la pluralité d’Eru et de son indivisibilité.[/citation]

Le devenir, le cours changeant des choses est un dégradé de l’Eternel :

[citation=La Feuille de la Compagnie, Splintered Light, p.126]Le Silmarillion n’est rien d’autre que l’incarnation de cette conception. A mesure que l’on avance dans le temps en s’éloignant de l’unité originelle, Tolkien développe les fragmentations progressives de la lumière.[/citation]

Dans cette perspective néo-platonicienne, on a 2 niveaux d’émanations : le monde intelligible des « esprits » procède de l’Un, et le monde sensible procède du monde intelligible, et ces 2 émanations, si différentes soient-elles, ne sont jamais des créations. Toutes choses naissent d’elles-mêmes sous la lumière du Bien, leur imperfection est liée seulement à leur éloignement progressif de la simplicité originelle ; le monde sensible est, dans sa beauté comme dans son imperfection, la suite normale du monde spirituel.

[citation=idem, p.125]Tolkien fut profondément influencé par la thèse du livre d’Orwen Barfield, intitulé « Poetic Diction » …. Barfield suppose une unité sémantique ancienne ….La séparation progressive de l’homme avec le monde s’est accompagnée d’un éclatement des concepts et du vocabulaire. C’est cette théorie qui a modifié la façon que Tolkien avait de concevoir le monde et son travail. Le concept de subcréation [le sien ou celui des Valar], développé dans l’essai « Sur le conte de fées », se donne comme un dérivé du Logos johannique, une imitation de Dieu (c’est dans le désir de créer que l’homme est à l’image de son Créateur)… [normal][small](8)[/small][/normal][/citation]

Peut-être doit-on voir l’apparition du mal comme une conséquence de cet éparpillement ; on peut cependant en voir une meilleure illustration dans la disharmonie entre Aulë et Yavanna, au chapitre 2 du Silmarillon (passage cité en IV, 2, b). Le seul fait de l’apparition de créatures animées sur la terre est à l’origine d’un conflit avec celle-ci. A ce propos, on peut s’interroger sur le cas de la race humaine, qui au contraire des Elfes n’est pas liée à Arda : constitue-t-elle un niveau supplémentaire de dislocation de l’unité divine ?

Une autre idée de Plotin retiendra notre attention : le monde divin comprend l’Un (le Monde des Idées) et l’Âme ; celle-ci est donc de nature divine et à partir d’elle naissent des âmes individuelles, qui se laissent entraîner par la passion, sortent du monde spirituel, inclinent vers la matière, font ainsi naître les corps… Si les âmes des hommes dans Tolkien ont été distribuées par la volonté d’Ilúvatar et n’ont pas connu une telle « chute », remarquons toutefois que leurs passions et leur égarement influent sur le corps, comme on le constate dans le récit d’Adanel, cité dans l’Athrabeth ; les hommes se sont laissés entraîner par les promesses de Melkor et ont renié leur créateur, qui se rappelle à eux en ces termes :

[colonne][gauche=HoME X, page 347]Ye have abjured Me, but ye remain Mine. I gave you life. Now it shall be shortened, and each of you in a little while shall come to Me, to learn who is your Lord : the one you worship, or I who made him.[/gauche][droite]Vous m’avez renié, mais vous demeurez miens. Je vous ai donné la vie. A présent elle sera abrégée, et chacun d’entre vous après peu de temps reviendra à Moi, pour que vous appreniez qui est votre Seigneur : celui que vous adorez, ou Moi qui l’ai créé.[/droite][/colonne]

Dans la Genèse, édition de la Pléiade, la note au chapitre VI, versets 1 à 4, donne de même :

[citation]L’esprit de Iahvé est le principe de vie (II, 7; VII, 22). La chair l’emporte sur l’esprit et, par conséquent, l’homme ne fera que passer sur terre. La longévité sur laquelle insistait le chapitre V [généalogie d’Adam à Noé ; tous vécurent plusieurs siècles] sera réduite à cent vingt ans, au maximum.[/citation]

L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme.

Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière.
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)