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Monothéisme et théogonie (synthèse)
#36
Avant que ce fuseau ne s'engloutisse dans les tréfonds du Légendaire, voilà pour compléter la question quelques paragraphes sur une nouvelle perspective du sujet. Ce n'est pas très éloigné de tout ce qui a été dit, je le vois seulement comme une traduction plus concrète, un autre point de vue des mêmes conclusions : la création comme un enfantement.

Effectivement, des termes rapportés au thème de la paternité, de la filiation et de l’engendrement reviennent à de nombreuses reprises dans le Silmarillon :
- Ilúvatar signifie, on l’a vu, [emphase]« Père de tout »[/emphase],
- Au chapitre 2, Aulë se compare à un [emphase]« enfant qui comprend peu et joue à copier son père »[/emphase],
- Au cours de ce même épisode, Ilúvatar déclare que les Nains seront pour Aulë [emphase]« comme ses enfants »[/emphase] qu’il aurait lui-même reconnus, et évoque les Elfes, les hommes et les Nains en ces termes : [emphase]« les enfants que j’ai adoptés et les enfants que j’ai choisis »[/emphase],
- Les premiers nés des Nains et des Hommes sont appelés [emphase]« Pères »[/emphase],
- Dans l’Athrabeth, Andreth compare les Hommes à des [emphase]« enfants »[/emphase] aux yeux des Elfes,
- Les Maiar étaient dans les premières versions les enfants des Valar (alors appelés « Dieux »), notamment Ilmarë et Eönwë, fille et fils de Manwë et Varda.

Parallèlement à cela, on peut remarquer que la première mention qu’il est faite de l’amour dans le Silmarillon se trouve dans l’Ainulindalë, lors de la vision des Ainur : [emphase]« when they beheld [the Elves and Men], the more did they love them, being things other than themselves… : lorsqu’ils contemplèrent [les Elfes et les Hommes], ils les aimèrent d’autant plus, car c’étaient des créatures différentes d’eux-mêmes… »[/emphase] et plus loin : [emphase]« They had become enamoured of the beauty of the vision : Ils s’étaient pris d’amour pour la beauté de la vision »[/emphase]. Arda est en vérité créée grâce à l’amour que portaient les Ainur à la vision ; c’est pour satisfaire leur désir d’y vivre qu’Ilúvatar en fait [emphase]« Eä, le Monde qui Est »[/emphase]. Ainsi la conception est un acte qui trouve sa source dans la volonté inexpliquée d’Eru, et qui se réalise par le chant des Ainur ; mais la création, réalisée par Eru, est motivée par l’amour des futur Valar. La répartition des rôles entre eux se fait également d’après leurs préférences, d’après le Valaquenta ; le pouvoir sur un élément découle de l’attirance pour ce même élément, comme cette remarque sur Varda le montre très bien : [emphase]« In light is her power and her joy : la lumière est son domaine et sa joie »[/emphase]. Il n’y a pas de prédestination ; et même, s’il entrait dans le dessein premier d’Eru de donner corps à la vision d’Arda, dans l’Ainulindalë son acte apparaît seulement motivé par l’amour que montrent les Ainur. On peut donc sans doute affirmer que c’est l’amour qui donne sa réalité au monde.

A cela, ajoutons que si c’est par orgueil que pèchent le plus souvent les personnages du Silmarillon, le péché de chair n’est pas absent ; il semble même qu’en vérité il soit considéré comme une faute des plus graves, comme en témoignent les « Laws and customs among the Eldar », où il est dit que quel qu’ait jamais pu être le degré de corruption de certains Elfes, il fut rarissime qu’ils fassent preuve de luxure. La luxure semble donc marquer l’abaissement suprême ; les rares exemples qu’on en a ne sont d’ailleurs pas anodin : c’est par exemple en grande partie à cause de ses désirs sans réponse pour Idril que Maeglin cède à Morgoth et lui révèle l’emplacement de Gondolin. Il est vrai qu’il parle sous la torture ; notons tout de même la remarque de Tolkien à cet endroit : [emphase]« indeed desire for Idril and hatred for Tuor led Maeglin the easier to his treachery, most infamous in all the histories of the Elder Days : en vérité le désir d’Idril et sa haine pour Tuor conduisirent Maeglin d’autant plus volontiers à sa trahison, la plus ignoble parmi tout [ce que rapportent] les histoires des Jours Anciens »[/emphase]. La corruption du désir est directement reliée à la corruption du personnage ; de la même manière, dans l’histoire de Beren et Lúthien, la trahison de Celegorm envers Lúthien, qu’il retient prisonnière en vue de l’épouser de force, semble entériner la corruption des fils de Fëanor, poser une marque de non-retour ; c’est d’ailleurs Celegorm qui poussera ses frères à attaquer par traîtrise Dior en Doriath, causant ainsi [emphase]« the second slaying of Elf by Elf : le second massacre d’Elfes par d’autres Elfes »[/emphase], et qui mourra dans la bataille de la main du fils de Lúthien, sans s’être jamais racheté.

Pourquoi une telle vision des choses ? Au regard des remarques faites plus haut, on peut penser que si la luxure, ou le désir « agressif », sont considérés comme la faute suprême, c’est parce qu’ils pervertissent le principe même qui a permis la création du monde. Le monde aurait été, plus précisément que créé, engendré ; il faudrait prendre la métaphore de l’engendrement à la lettre, ce qui expliquerait notamment que dans le Silmarillon l’amour apparaisse aussi sacralisé, voire idéalisé, qu’on passe de l’amour « noble » à l’amour terriblement coupable, sans qu’il soit jamais fait mention d’un amour simplement banal ou vil, en cela que, comme continuation de ce qui a donné corps au monde, il peut être corrompu mais jamais cesser d’être extraordinaire.
J’ai déjà parlé plus haut du rôle symbolique du couple chez les Valar. Dans cette nouvelle perspective, avoir du couple une vision plus concrète. Il ne s’agit pas d’un simple symbole, il s’agit de la continuation de l’engendrement du monde, de faire vivre le monde en lui redonnant naissance, chaque fois par l’action de deux éléments conjoints, comme par exemple, l’union du seigneur de la substance d’Arda et de celle qui la fait fructifier permet de faire vivre la terre. Si ce ne sont pas les Valar qui gardent le pouvoir sur les âmes, ce sont eux qui « donnent la vie » à la demeure des peuples d’Arda. C’est à cela qu’ils sont nécessaires : ce travail concret, un dieu seul n’aurait pas pu l’accomplir, il a fallu qu’il se fragmente et fasse naître de sa pensée des créatures qui elles ne seraient pas infinies, mais capables de s’attacher à un élément spécifique, puis de se compléter mutuellement pour compléter le monde.

Vous aurez remarqué, un peu plus haut, la nouvelle de Neil Gaiman que j’ai citée en note. Cette nouvelle me semblait en effet proposer une illustration assez directe pour cette réflexion : non seulement, comme je l’ai déjà noté, parce qu’on y retrouve la conception élaborée sous le commandement de Dieu avant la création, mais également parce qu’on y voit l’amour qui permet le passage de l’esprit à la matière, passage qui trouve sa pleine réalisation dans la mort. La genèse d’Arda est peut-être assez semblable : la matière, née de l’amour, mais inclinant vers la mort et la destruction, n’est-ce pas le destin d’[emphase]« Arda Marred »[/emphase], suite à l’action de Melkor ?

En fin de compte, cette vision de la création n’est pas très différente de l’interprétation néo-platonicienne : les Valar y apparaissent également comme les créatures responsables du passage de l’esprit à la matière, ni des dieux ni tout à fait des anges. Il s’agit cependant d’une traduction plus concrète, peut-être en définitive un peu moins artificielle. Dans toute l’œuvre de Tolkien en effet, le mal apparaît comme la haine, ou le remplacement de l’amour par le désir de domination. Si les créatures de Melkor, plus tard de Sauron, sont laides et immondes, c’est parce qu’elles haïssent le monde qui les perçoit ; leurs langages sont horribles à entendre parce que « prononcés sans amour », et certainement pas, comme certains l’ont affirmé très naïvement, à cause du point de vue culturel des Elfes ou des Hommes. Melkor lui-même, dans la version tardive du mythe, bascule dans les ténèbres au moment où, le désir de possession de la lumière ayant tout à fait remplacé l’amour de la lumière, il tente de violer Arië, la Maia du soleil ; ce viol, abandon total de l’amour et remplacement par la violence, marque pour lui le point de non-retour. Et c’est au contraire de leur amour et de leur intérêt pour le monde que découle la beauté des Elfes : n’est-ils pas dit que c’était l’enseignement qu’ils avaient reçu des Valar, et leur connaissance du monde non intéressée à le détruire, qui avaient rendu les Eldar les plus beaux des Elfes ? Aimer le monde, c’est continuer à le faire vivre, comme l’ont fait au départ vivre les Valar, et voilà pourquoi la mort, détournée par Melkor de sa signification originelle, apparaît comme une malédiction : elle devient la destruction gratuite, et non le retour des âmes à leur possesseur pour permettre le renouvellement de la race humaine et l’autoriser à tirer profit de son don de vies individuelles courtes. D’ailleurs, n’est-ce pas encore la naissance ininterrompue de nouveaux individus qui va permettre aux Hommes d’émerger et d’éclipser les Premiers-Nés, quand ceux-ci, immortels, enfantent tout au plus pour permettre à leur descendance de jouir de la paix dans laquelle ils vivent, et sont dès l’origine destinés à s’effacer de la Terre du Milieu ?
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