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Monothéisme et théogonie (synthèse)
#72
Ayant pris beaucoup de plaisir à repriser le présent fuseau, j'en profite pour participer — de manière entique.
Avec un grand merci à Ylla & Cie.
[small]Dont Sosryko qui, outre l'enchantement magistral déjà relevé, résumait en passant, très simplement, comment l'auteur pouvait être pleinement artiste et pleinement chrétien, sujet d'une discussion récente.[/small]

[séparation]

À la suite de Sosryko, qui a montré la consonance entre le statut des Ainur et la tradition hébraïque, j'ajouterai un complément sur la question disputée de la métaphysique de la Création, dont Vinyamar avait recueilli les prémices.

[espacement]
Ylla Wrote:[small]4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne[/small]

Commençons par rappeler les théories platoniciennes. Selon Platon, la divinité suprême est le Bien absolu, autour duquel s’organise le monde des Idées, le stade de réalité supérieure. Le second stade de la réalité est le monde des Formes ; celui-ci est l’œuvre d’une divinité inférieure, le « Démiurge », qui prend modèle sur le monde des Idées pour créer le monde sensible. Maxime de Tyr, philosophe platonicien repris par St Justin au IIe siècle, a développé par l’idée d’un dieu primaire inaccessible, mais qui se transmettait par l’intermédiaire de dieux secondaires ; le parallèle avec Eru et les Ainur (Valar en particulier) est tentant : Eru représenterait le Bien suprême, la musique le monde des Idées, une « création en puissance » [small](3)[/small] dont les démiurges (Valar) feraient le monde sensible ; au contraire d’Eru, ils seraient eux, accessibles aux créatures terrestres.

Dans « Splintered Light », de V. Flieger, on peut lire [...]

Par rapport à ce chapitre d'Ylla et l'interprétation néo-platonicienne de l'Ainulindalë donc :).

Voici quelques extraits sélectionnés et traduits [small](sur Deepl corrigé par moi)[/small] de Yannick Imbert, From Imagination to Faerie, Pickwick pub., 2022.

Au chapitre 4 (§ « the beauty of words ») quant au langage :

[colonne][gauche]Here, Flieger's philosophical interpretation of Tolkien is important to mention. Indeed, her argument on the parallel development of language and history is directed by an overarching Neoplatonic framework she considers essential to Tolkien. (...). For her, as for many Tolkien scholars, Eru is closer akin to the Platonist “One” than to the biblical God. In fact, after exploring the Neoplatonic nature of Eru, Flieger describes the creation-act along the lines of an emanationist theory that has profound implications, not only for Arda's unfolding history, but also for the creation of language. Because Eru's creative act entails such a diminution, the unfolding history can only be one of relative decay, including in the formation of languages. (...)[/gauche][droite]Il est important de mentionner ici l'interprétation philosophique fliegerienne de Tolkien. En effet, son argumentation sur le développement parallèle du langage et de l'histoire est orientée par un cadre néoplatonicien global qu'elle considère comme essentiel pour Tolkien. (...) Pour elle, comme pour de nombreux spécialistes de Tolkien, Eru est plus proche de l'"Un" platonicien que du Dieu biblique. En fait, après avoir exploré la nature néoplatonicienne d'Eru, Flieger décrit l'acte de création selon une théorie émanationniste qui a de profondes implications, non seulement pour le déroulement de l'histoire d'Arda, mais aussi pour la création du langage. Puisque l'acte créateur d'Eru implique une telle diminution, l'histoire qui se déroule ne peut être que celle d'une décadence relative, y compris dans la formation des langues. (...)[/droite][/colonne]

[colonne][gauche]In fact we are not bound by this particular philosophical stance, quite the contrary. There is indeed a better metaphysical option in Thomism. (...)[/gauche][droite]En fait, nous ne sommes pas liés par cette position philosophique particulière, bien au contraire. Il existe en effet une meilleure option métaphysique dans le thomisme. (...)[/droite][/colonne]

[colonne][gauche]Far from being a succession of “splintered light,” everything in Middle-earth, as long as it has being, knows of the presence of Eru in a manner similar to Thomas's own exposition of the presence of God to his creation. (...)[/gauche][droite]Loin d'être une succession de « lumières éclatées », tout ce qui se trouve dans la Terre du Milieu, tant qu'il existe, connaît la présence d'Eru d'une manière similaire à l'exposé de Thomas sur la présence de Dieu dans sa création. (...)[/droite][/colonne]

[colonne][gauche]If creation is “splintered light,” it is only so by contrast to the perfect divine order. There is nothing to suggest gradual decay from the original light. Rather, the many “splinters” of the divine light represent many different shades and colors. These are not related by a scale of perfection, as Tolkien himself poetically explains in “Mythopoeia”:[/gauche][droite]Si la création est une « lumière éclatée », elle ne l'est que par contraste avec l'ordre divin parfait. Rien ne suggère une dégradation progressive de la lumière originelle. Au contraire, les nombreux « éclats » de la lumière divine représentent de nombreuses nuances et couleurs différentes. Celles-ci ne sont pas liées par une échelle de perfection, comme Tolkien lui-même l'explique poétiquement dans « Mythopoeia » :[/droite][/colonne]

[colonne][gauche]
Man, Sub-creator, the refracted light
through whom is splintered from a single White
to many hues, and endlessly combined
in living shapes that move from mind to mind. (lines 61-64)
[/gauche][droite]
La lumière réfractée issue d’un blanc unique
qui traverse [L’homme, subcréateur] pour se fragmenter
en de nombreuses couleurs, sans cesse recomposée
en formes vivantes passant de l’esprit à l’esprit. [small](trad. Sosryko)[/small]
[/droite][/colonne]

[espacement]

& De façon connexe, au chapitre 10 (§ « The Source of Being: The Neoplatonic Eru ») quant à la Création :

[colonne][gauche]Noting that Eru is described by Tolkien himself as “immensely remote” (Letters n°156, p.204), (...) and because Eru is “The One,” [many commentators] have hastily identified him with a Neoplatonic god. One of the greatest Tolkien scholar, Verlyn Flieger, (...) described the creation act along the lines of an emanationist theory that has profound implications for the rest of Arda's unfolding history. According to this perspective, emanation implies diminution, falling away from Eru's perfection and light [and] the Neoplatonic account of creation by the Ainur is presented as a mediatory act between Iluvatar's creative act (only in potency) and the actualized creation (by the Ainur only). This leads Flieger to conclude [that the] role [of the Valar] in the scheme of things is, from a strictly Christian point of view, eccentric (...). This conclusion is shared by other scholars noting that creation by the Ainur represents a “divine distance” clearly not characteristic of the biblical God.[/gauche][droite]Notant qu'Eru est décrit par Tolkien lui-même comme « infiniment lointain » (Lettres n°156, p.290), (...) et parce qu'Eru est « l'Un(ique) », [de nombreux commentateurs] se sont empressés de l'identifier à un dieu néoplatonicien. L'un des plus grands spécialistes de Tolkien, Verlyn Flieger, (...) a décrit l'acte de création selon une théorie émanationniste qui a de profondes implications pour le reste de l'histoire d'Arda. Selon cette perspective, l'émanation implique une diminution, un éloignement de la perfection et de la lumière d'Eru [et] le récit néoplatonicien de la création par les Ainur est présenté comme un acte médiateur entre l'acte créateur d'Iluvatar [uniquement en puissance] et la création actualisée [par les seuls Ainur]. Cela amène Flieger à conclure [que le] rôle [des Valar] dans l'ordre des choses est, d'un point de vue strictement chrétien, excentrique (...). Cette conclusion est partagée par d'autres chercheurs qui notent que la création par les Ainur représente une « distance divine » qui n'est manifestement pas caractéristique du Dieu biblique.[/droite][/colonne]

[colonne][gauche]If we follow that interpretation, we have to conclude that the Ainulindalë presents us with a deist account of creation in which the Ainur are closer to being creators than sub-creators. (...) Flieger thus affirms that “the Music is not the physical act of creation, but only its blueprint. It is the pattern for the world inpotentia”. (...) the implication (...) is to make Eru a merely functional creator, not an actual one. (...) John Cox takes this interpretation to its logical conclusion when he suggests that the Ainulindalë, siding with the Neo-platonician philosopher Plotinus over against the “Hebrew tradition”, reflects a radical dualism between the supreme simplicity and eternality of Eru and the temporal plurality of the created order represented by the Ainur.(...) Eru creates a world which perfection is continually fragmented. Far from being the “source of being,” Eru ends up being only the source of diminished life.[/gauche][droite]Si nous suivons cette interprétation, nous devons conclure que l'Ainulindalë nous présente un récit déiste de la création dans lequel les Ainur sont plus proches d'être des créateurs que des subcréateurs. (...) Flieger affirme ainsi que « la Musique n'est pas l'acte physique de la création, mais seulement son plan. Elle est le modèle du monde inpotentia ». (...) l'implication (...) est de faire d'Eru un créateur simplement fonctionnel, et non réel. (...) John Cox pousse cette interprétation jusqu'à sa conclusion logique lorsqu'il suggère que l'Ainulindalë, prenant le parti du philosophe néo-platonicien Plotin contre la « tradition hébraïque », reflète un dualisme radical entre la simplicité suprême et l'éternité d'Eru et la pluralité temporelle de l'ordre créé représenté par les Ainur. (...) Eru crée un monde dont la perfection est continuellement fragmentée. Loin d'être la « source de l'être », Eru finit par n'être que la source d'une vie diminuée.[/droite][/colonne]

Je ne donne pas ici la réponse de l'auteur [small](qui recoupe celle de Jonathan McIntosh dans The Flame Imperishable, Angelico press, 2017, p.50-55)[/small], plus longue et complexe que pour le langage. Mais la dernière phrase soulignée par moi suffit à la deviner, à savoir que la thèse néo-platonicienne implique une contradiction avec ce que donne à lire le Conte d'Arda, où Eru n'est pas la source d'une vie diminuée (dont seraient finalement responsables non pas Eru mais les Valar) mais bien la source de l'être sans exception, selon une compréhension thomiste stricte (quant à l'imperfection, au mal, etc.). L'auteur appuiera notamment son argumentation sur la conception tolkienienne de la subcréation. Mais on pourrait aussi résumer en disant que la thèse néoplatonicienne dite classique (celle de V Flieger) ne peut coller qu'avec l'Ainulindalë lu d'une certaine façon, et lu séparément du reste du Conte d'Arda — ce dont peut donner une idée un thème transversal comme celui du libre arbitre. Toutefois, une manière de s'en convaincre, à mon avis plus accessible et plus poétique, est de (re)lire l'article (d'autant plus convainquant que non écrit en ce but) des « Couleurs du Monde » de Sosryko dans Pour la gloire de ce monde.

Je rappelle aussi que la théorie de V. Flieger partait d'éléments matériels minces et particulièrement fragiles.

[small]NB : Le néoplatonisme n'est pas pour autant absolument exclusif ni du Conte d'Arda ni de la philosophie chrétienne : il y a des points de rencontre et de discussion. Mais je vais ici à l'essentiel, sur un sujet dont d'ailleurs je ne prétends pas avoir fait le tour. Simplement, quitte à mettre le Conte d'Arda en rapport avec une métaphysique, il semble que celle de s. Thomas soit la seule qui (au vu de l'état de la recherche actuelle) s'y prête suffisamment pour respecter le Conte d'Arda dans son entièreté et sa cohérence (ce qui ne veut pas dire une identité stricte).[/small]
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